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Ils se pressent devant le cinéma Renaissance, sur l’avenue Mohamed-V, à Rabat. Que des garçons, de 15 à 25 ans, le survêt' de couleur, la brosse graphique ; ils attendent le rappeur Mobydick. Dans la cohue, nous discutons. Tous répondent en français.

Tous parlent entre eux le « darija », l’arabe de la rue. Certains le berbère, que 40 % des Marocains pratiquent. Ils ont aussi appris l’arabe, enfants, dans les écoles coraniques. L’anglais ? Ils l’étudient bien sûr. « Sur Internet, sans l’anglais, tu ne comprends rien. » Il faut les entendre passer d’une langue à l’autre, facilement, sans cesse, les mélangeant parfois.

LA LANGUE DU COLONISATEUR
Le Maroc multilingue d’aujourd’hui est un cas intéressant. Surtout dans le contexte régional : dès le premier gouvernement Ben Bella, en 1962, l’Algérie a été arabisée au détriment du français, la langue du colonisateur. Cette question a été beaucoup débattue lors du festival Etonnants Voyageurs, installé à Rabat du 6 au 9 mars, avec une pléiade d’écrivains maghrébins et africains francophones.

L’arabisation a-t-elle permis à l’Algérie de devenir plus égalitaire, de renouer avec son identité historique et sa propre culture, selon le souhait du grand écrivain Kateb Yacine ? La langue est-elle, comme le pensait Heidegger, porteuse d’une philosophie et d’une vision du monde — celle des colons, dont il aurait fallu se prémunir ? Ou bien l’oubli du français et du bilinguisme a-t-il été une perte regrettable, alors que de nombreux écrivains maghrébins sont restés francophones ?

Abdelfattah Kilito, professeur de littérature de Rabat, a aussi enseigné à Paris. Il défend le multilinguisme marocain dans un livre très discuté au festival, Je parle toutes les langues mais en arabe (Actes Sud, 2013). « On le sait, un Français qui débarque à Rabat ou à Casablanca ne se sent guère dépaysé : il trouve toujours quelqu’un qui parle sa langue, déclare-t-il. Le bilinguisme se remarque aussi à la radio, la télévision, ainsi que dans l’enseignement et l’administration. » Dans ces conditions, il ne faut pas s’étonner qu’il existe des auteurs « à la langue fourchue », écrivant en français tout en parlant arabe.

Il poursuit : « Au moment de l’indépendance, on pensait que, d’un seul élan, les hommes de lettres allaient, tout en maintenant une ouverture sur l’Europe, promouvoir une culture nationale dont la base serait l’arabe. Or ce n’est pas ce que nous constatons : chaque année, il y a grosso modo autant de livres qui se publient en français qu’en arabe. »

BILINGUE, PAS « FRANCOPHONE »
Souvent, le choix du français est affaire d’histoire. Ainsi Tahar Ben Jelloun, gloire française et marocaine, jury du prix Goncourt, a appris l’arabe classique dans l’école coranique de son quartier, à Fès. En 1951, à 6 ans, il étudie le français à l’école primaire franco-marocaine. En 1956, l’année de l’indépendance, il entre dans un lycée à majorité francophone, puis passe son bac au lycée français Regnault de Tanger. Le premier jour du festival, il explique, en français, aux étudiants de l’université de Rabat : « J’ai écrit en français pour des raisons historiques, parce que je ne maîtrise pas assez bien l’arabe classique, qui est une langue riche et belle. »

Tahar Ben Jelloun ne se considère pas pour autant comme un « francophone »,mais comme un bilingue. Dans son texte « On ne parle pas le francophone » (contribution à l’ouvrage collectif Pour une littérature-monde, paru en mai 2007 chez Gallimard), il précise : « Que de fois il m’est arrivé, en écrivant, d’avoir un trou, un vide, une sorte de lacune linguistique. Je cherche l’expression ou le mot juste, mot parfois banal, et je ne le retrouve pas. La langue arabe, classique ou dialectale, vient à mon secours et me fait plusieurs propositions pour me dépanner. »

Pour lui, vivre avec deux langues est un atout qu’il met au service d’une écriture. C’est aussi un jeu linguistique permanent : « Pourquoi la cave de ma mémoire, où habitent deux langues, ne se plaint jamais ? Les mots y circulent en toute liberté, et il leur arrive de se faire remplacer ou supplanter par d’autres mots sans que cela fasse un drame. C’est que ma langue maternelle cultive l’hospitalité et entretient la cohabitation avec intelligence et humour. »

UNE IDENTITÉ PLURIELLE
Figure du festival, le grand auteur marocain Abdellatif Laâbi, fondateur en 1966 de la revue Souffles (1966-1974), où de nombreux écrivains maghrébins francophones mais aussi anticolonialistes et démocrates se sont révélés, explique pourquoi le Maroc a conservé une attitude plus « pacifiée » que l’Algérie avec le français. « Les Algériens ont été colonisés pendant plus d’un siècle ; au Maroc, le protectorat français a duré à peine cinquante ans. Nous avons conservé l’arabe, tout en apprenant le français. Dans la revue Souffles, nous écrivions en français, nous jetions des passerelles entre les deux cultures. »

Pour Laâbi, être bilingue est « une chance, un bonheur ». Il fait remarquer que les bilingues sont « des gens plus ouverts, plus tolérants », qui s’élèvent « contre les violences identitaires. » Et ajoute : « Notre identité marocaine est plurielle. Nous sommes à la fois des Berbères et des Méditerranéens, des urbains et des gens du désert, nous avons une côte atlantique et nous sommes reliés à la France. Toutes ces influences nous constituent. »

Laâbi affirme qu’il existe aujourd’hui au Maghreb un problème dramatique de tension entre l’arabe de la rue, parlé par tous, et l’arabe scolaire, qui reste archaïque et inadapté. Selon lui, il n y a pas de véritable syntaxe moderne de cet arabe standard. « Il n’a pas été réformé comme l’a été l’espagnol dans les années 1980, ses professeurs n’ont pas été assez formés. » Au lieu d’être des bilingues accomplis, bien des jeunes Marocains — et Algériens — des familles pauvres parlent un arabe dialectal fluctuant et un français imparfait.

Sur le choix du français comme langue d’écriture, Abdelfattah Kilito avance, non sans humour, que si un écrivain maghrébin parle « à mots couverts du plaisir que le français lui procure, il ne reconnaîtra pas toujours qu’il y a un certain prestige à écrire dans cette langue, à avoir un double public encore la langue fourchue ! et à bénéficier d’une large diffusion ». Kilito avance aussi une autre analyse :« Au XIXe siècle, la littérature arabe, fatiguée, à bout de souffle, agonisait dans un tête-à-tête épuisant avec ses vieux démons. » La confrontation avec la littérature française, apportée par les colons mais aussi par les anticolonialistes français (Genet, Sartre, en tête), a transmis aux francophones une audace, « des « nouveaux genres » et « des formes d’écriture inédites ».

VERTUS LIBÉRATRICES
La chanteuse-compositrice Oum, figure montante de la soul marocaine, est bilingue mais chante en arabe. Présente au festival, elle explique pourquoi le français a des vertus libératrices : « Pour certains thèmes comme l’amour, ou le plaisir, aujourd’hui tabous ou peu abordés en arabe, je réfléchis en français, puis j’écris en arabe. » Mais le français n’est pas toujours libérateur. Auteur du truculentL’homme qui marche sur les fesses (Seuil, 2013), Abdelhak Serhane, qui a quitté le Maroc en 2000, avance au contraire dans le journal francophone marocainLavieEco : « Quand j’écris, une transposition se fait, une traduction simultanée : la réflexion est marocaine, arabo-musulmane. La transcription se fait dans une langue étrangère que j'ai faite mienne. J'essaie, en somme, de plier la langue française à une pensée arabe et marocaine. »

A rebours, l’écrivain algérien Boualem Sensal, qui vit à Boumerdès, près d’Alger, mais écrit en français, vit mal le bilinguisme. « En Algérie, je suis devenu un résistant de la langue française, explique cet écrivain qui a reçu le Grand Prix de la francophonie, en 2013. Je suis un agent de l’Occident, doublé d’un mécréant. »Pour lui, la politique arabiste a été un appauvrissement. « Aujourd’hui, 15 % seulement de la population parle le français, qui reste la langue d’une petite population urbaine. » Il regrette que « l’arabisation ait développé un sentiment nationaliste et identitaire algérien, et finalement mené à l’islamisation du pays, qui s’est mal terminée ».

Pour cet écrivain censuré dans son pays, le bilinguisme est « une expérience douloureuse et déchirante », qui l’écartèle entre deux mondes. Il croit que le Maghreb doit rester tourné vers l’Europe et devrait protéger le français — langue que la classe dirigeante algérienne continue de parler par nécessité politique et économique, conservant ainsi son pouvoir au détriment des arabisants.

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