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Rien n’est plus intolérable que de se servir de la «foule» comme d’une menace pour empêcher toute évolution de la société.

Le ministre de la Justice a laissé échapper, il y a quelques jours, une phrase qui dit à peu près : « Celui qui veut dépénaliser la rupture du jeûne n’a qu’à déjeuner en plein Ramadan sur le boulevard Mohammed V, il verra ce qui va lui arriver… ». Le sous-entendu du ministre de la Justice (je n’ose pas dire « et des libertés » !) est on ne peut plus clair : celui qui veut dépénaliser la rupture du jeûne, au nom des libertés individuelles, sera lynché par la foule. En langage de rue, cela donnerait : « Si t’es un homme, fais-le ! ».

Pour Mustapha Ramid, mais aussi pour chacun parmi nous, la dépénalisation de la rupture du jeûne n’est qu’un prétexte. Le plus important est ailleurs, et cet ailleurs est immensément grand. Si De Gaulle était encore de ce monde, il aurait dit : « Je vous ai compris ». Nous sommes ici face à des choix de société. Et il est question de nos libertés, toutes nos libertés, femmes et hommes, au sens universel du terme.

Etre libre ne s’arrête pas à déjeuner sur la voie publique. La liberté de l’individu, notre liberté, va évidemment plus loin et touche à plus de points. Et tous ces points ne sont pas forcément liés à la religion. Il faut le rappeler parce qu’il nous arrive, bien souvent, de l’oublier.

Si une Marocaine marche dans la rue en tenant une cigarette à la main, elle a toutes les chances d’être harcelée, et peut-être bien lynchée par une foule de mâles en transe. Fumer une cigarette est un acte qui n’est réprimé ni par la loi ni par la charia. Pourtant, la foule utilisera le slogan « Nous sommes un pays musulman » pour harceler, et lyncher, la jeune femme.

Au Maroc, nous sommes passés en quelques années de l’Etat qui réprime à la foule qui réprime. La répression a changé de main. Hier c’était l’Etat, aujourd’hui c’est la foule. Quand l’Etat réprime, il est sifflé. Mais quand la foule réprime, elle est applaudie. Parce que l’Etat réprime au nom de la sécurité et de l’ordre public, alors que la foule réprime au nom d’un concept beaucoup plus populaire : la religion.

La foule s’exprime comme un seul homme, et elle répète toujours la même chose: "Nous sommes un pays musulman". Ce slogan utilisé à tort et à travers, en toute circonstance et surtout pour se donner bonne conscience, ressemble à une clé qui ouvre sur toutes les échappatoires possibles et imaginables. Quand on ne sait pas, quand on ne comprend pas, quand on donne libre cours à ses instincts les plus barbares, quand on lynche un homosexuel dans la rue, une femme qui marche avec une cigarette à la main, ou simplement belle et en paix avec son corps, on se réfugie derrière le dernier rempart, en espérant nous absoudre : « Nous sommes un pays musulman ». Comme un voleur attrapé la main dans le sac, et qui demande : « C’est plus fort que moi, pardonnez-moi ! ».

En réprimant les individus, la foule ne défend pas la religion mais la face noire de notre société, ce concentré de résidus, tout au fond de la cale, qui nous accompagne depuis la nuit des temps. Mais c’est bien au nom de la religion, pourtant, que la foule est en train de marcher sur les droits des individus et de les piétiner en toute impunité. Et on voudrait nous faire croire que c’est normal, et qu’il nous faudrait accepter le fait accompli.

La morale de l’histoire ? Rien n’est plus intolérable que de se servir de la foule comme d’une menace pour freiner des quatre fers et empêcher toute évolution de la société. Nous le savons bien, et monsieur Ramid devrait le savoir aussi.

Par Karim Boukhari
Le360.ma (Juillet 2015)


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