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Le 16 juillet dernier, l’Université du Québec à Montréal (UQAM) a accueilli l’expert de renommée internationale et directeur général de la Haute autorité de la communication audiovisuelle du Maroc, Jamal Eddine Naji, à l’occasion de la conférence de clôture du congrès de l’International Association for Media and Communication Research (IAMCR). 

Sur le thème «Communication et démocratie : contexte local et discours culturel», monsieur Naji, qui a déjà été professeur associé à l’UQAM, a abordé le sujet de la communication à travers la mappemonde contemporaine, tragiquement lézardée par le terrorisme et les génocides, et s’est posé la question de la «fin de la communication». Selon lui, ces événements violents sont au cœur d’une pratique de la communication que les théories et les usages n’ont jamais prévus, ni même anticipés. «La promesse, brandie par le 21e siècle, d’un saut civilisationnel vers le règne d’une humanité économiquement globalisée, moralement et culturellement universaliste, dans la paix et l’échange interculturel et intercivilisationnel l, s’évapore et s’éloigne dangereusement au fil des chroniques de violences physiques, morales, culturelles et identitaires qui assaillent notre quotidien», précise Naji.Voici l’intégralité de l’intervention de Jamal Eddine Naji.

La mappemonde contemporaine, tragiquement lézardée par un terrorisme et des génocides sans précédents, semble se redessiner devant nos yeux à partir de moult paradoxes et ambiguïtés, également sans précédents. A leur tête une série relative à la communication dont les théories et les usages n’ont jamais prévu, ni même anticipé, un rôle moteur aussi central et décisif dans les déflagrations – si inhumaines !- sociétales, culturelles, identitaires, et les violences humaines qui les accompagnent ou en découlent, comme il en est de nos jours. Tout particulièrement en Extrême, Moyen et Proche Orient, comme en Afrique. C'est-à-dire dans des contextes nationaux/locaux ayant connu la violence du colonialisme et un plus ou moins systématique hold-up de leurs mémoires, de leurs cultures, de leurs identités, comme dans les exemples de l’Afrique du Sud ou du Maroc, entre autres…

La promesse annoncée par le 21ème siècle, dès la veille de sa naissance, d’un « saut civilisationnel » vers le règne d’une humanité, économiquement globalisée, moralement et culturellement universaliste, dans la paix et l’échange interculturel et inter-civilisationnel, grâce à la révolution copernicienne de la communication et de ses attirails et usages, s’évapore et s’éloigne dangereusement au fil des chroniques de violences physiques, morales, culturelles et identitaires qui assaillent notre événementiel quotidien. Au point qu’il serait tentant de décréter «la fin de la communication», au moins telle qu’elle nous a été exposée - voire chantée - par les pères fondateurs de ses théories au siècle dernier, siècle de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et du «plus jamais ça !».

Alors, aujourd’hui, sans aller jusqu’à décréter, avec provocation également, que nous vivons une «fin ou faillite des théories de la communication», on peut faire remarquer que dire que «le pouvoir de la communication est ambigu» est en soi une simple répétition de la définition même de la communication... Définition d’origine ou originelle depuis l’apparition du journalisme, de l’information médiatisée, depuis la massification de la diffusion de narrations de faits à significativité collective et intérêt humain (le fameux «human interest» dans une acception plus fouillée, plus large, que la recommandation bien connue du journalisme anglo-saxon comme règle professionnelle et éthique).

Le pouvoir de la communication a toujours été ambigu entre une force porteuse/promotionnelle de paix et d’humanité et une autre force potentiellement ou franchement porteuse de guerre et d’inhumanité.

Le siècle dernier a connu la communication de propagande guerrière et génocidaire, mais la force pacifiste et humaniste de la communication l’a emportée, in fine, largement, grâce à sa lente mais profonde et réussie fusion dans le modèle conquérant de la démocratie, comme mode humain d’organisation du «vivre ensemble» et qui ne peut être envisageable que par la voie du «communiquer ensemble». Mais on s’en doute, un tel arrimage de la communication au credo démocratique, devenu plus attractif que ne l’a été le projet de la «Nation» durant les deux ou trois siècles derniers - ou, au moins, autant - doit son énergie constante au développement exponentiel des outils et voies, modes et usages, de la communication qui en font une toile universelle, certes, mais aussi un maillage à l’infini, dynamique et permanent, entre tous les humains, en théorie, entre plus des deux-tiers parmi eux, de manière concrète et réelle.

L’événementiel du présent siècle a été des plus prémonitoires pour notre vécu actuel et le proche futur, avec le coup de gong du 11 septembre 2001, précédé par des déflagrations avant coureurs aussi assassines quelques quinze ans auparavant : à Paris, Londres, Madrid, Casablanca, Nairobi… Des résonnances tardives du « desert storm » du défunt « ours », le Général Schwarzkopf, sur les terres du dictateur baghdadi ? (Saddam de Baghdad, pas l’actuel autre sanguinaire originaire/résident de Baghdad).

Syndrome du Dr. Folamour
En fait, la spirale projetant la communication sur une orbite de guerres et de génocides humains et culturels a épousé comme une courbe jumelle celle des Tics, du Net, du cyberspace, du vivre cybernétique… Mais force est de souligner davantage une séquence dans cette spirale plus que d’autres : la séquence déclenchée par G. W. Bush, après avoir floué la «société des nations» qui n’est plus effectivement une «société» mais une simple organisation à laquelle on peut mentir, qu’on peut dévoyer, dont on peut phagocyter les structures, les procédures, voire l’âme même et ses valeurs, si séculaires soient ces dernières..!


Quand le Major texan Kong du Dr. Folamour enfourcha le déluge de feu déversé, des jours durant, sur Baghdad, nos écrans TV virèrent au vert chrome des studios virtuels : nul message, nulle image sur le réel de la guerre n’apparurent… Fin de la communication. Le monde assista à un réel qui tombait dans l’inconnu, l’invisible, le virtuel… et le virtuel fût projeté sur les écrans et se travestit de réel… Summum de l’ambiguïté en cette phase de notre histoire humaine et que ni Peter Bryant, ni Stanley Kubrick, n’auraient été en mesure de la prévoir comme épilogue à leur fiction, «Dr. Strangelove or how I learned to stop worning and love the bomb…» !

Depuis lors, depuis cet apocalypse, déroulé en épisodes à partir des années 90, période de gestation finale du Net, ce «messie» de la communication, on ne compte plus l’emprisonnement, le kidnapping, le dévoiement ou l’embrigadement («journaliste Embedded», une nouvelle espèce !) de la communication dans diverses guerres, multiples génocides et nombreux massacres collectifs, charniers, etc…

Mais quitte à tomber dans une litanie trop répétée, il faut relever que ces tragédies humaines semblent ne s’accommoder que de décors ou environnements bien particuliers : ceux des pays dits du Sud ou pays pauvres, ou pays en voie de développement, ou pays en voie de démocratisation ou pays «émergents»… Bref, les pays qui, paradoxalement, s’ils n’existaient pas et ne vivaient pas quotidiennement ce type de malheurs et de tragédies, il aurait fallu les créer. Tant ils sont la seule source du flux de communication qui irrigue à satiété, en continu, la médiasphère mondiale… Quelle chance pour les Chaine Tv d’info 24/24 ! Seule chance pour que le moulin mondial de la communication tourne : l’apocalypse (ou somme d’apocalypses) au quotidien dans ces pays qui semblent déterminés à en détenir l’exclusivité !

Mais il y a une donnée sans ambiguïté aucune : ces pays sont des pays «info pauvres», élevés depuis toujours dans la communication guerrière et de propagande que seules les dictatures savent produire et faire durer sur des générations. Ces pays sont aussi ceux qui présentent des caractéristiques communes et bien spécifiques. Ce sont des ex colonies des puissances coloniales des deux siècles derniers. Ils sont, de par cette violation historique, comme pour d’autres raisons exogènes, des pays et peuples qui ont subi un holdup de leur histoire, de leur mémoire et de leur identité, bien plus que de leur culture… Le plus emblématique cas étant celui de l’Afrique du Sud broyée «civilisationnellement» par le règne de l’apartheid… Sans citer les peuples des Amériques, du Sud-Est asiatique, de l’Océanie etc. Ce sont aussi les pays qui, violés/désintégrés pas l’occupation étrangère, au plan du physique comme au plan du symbolique (qu’on pense aux évangélistes, les lointains historiquement comme les cathodiques actuels), ont confronté un projet/nécessité titanesque : bâtir une «nation», une «unité nationale», une «identité nationale», un contrat du «vivre ensemble»… La «nation», ce slogan/objectif libérateur du joug colonial, déboucha très vite sur des dictatures, vassalisées froidement et cyniquement par l’Est ou par l’Ouest, par un grand ou un autre, même par leurs ex-occupants, souvent.

Pauvres et hyper connectés
Dictatures qui ne pouvaient sévir et durer qu’en instrumentalisant la communication comme arme de pouvoir, d’oppression et donc de propagande. Propagande qui ne se «bricole» (par des techniques de communication bien connues) que sur un terreau d’ambiguïtés, de mensonges, de chimères, de mythes et d’exacerbations d’instincts primaires et de divers penchants pour la violence… pour la guerre.

Tout compte fait, ces pays dits «infopauvres» sont les terrains les plus fertilisants pour la communication à pouvoir, la communication à ambiguïtés, la communication qui, autre ambiguïté intrinsèque majeure, avance, dans ces pays en tout cas, à coup de paradoxes, parfois difficiles à admettre, voire même à comprendre.

Ainsi en est-il de certains chiffres dans ces pays qui indiquent à la fois des taux des plus bas de l’alphabétisation, du pouvoir d’achat, des couvertures sociales, de l’électrification, des équipements collectifs (routes, hôpitaux, écoles…), de la croissance et développement durable, de la préservation des ressources naturelles et environnementales et, en même temps, des taux d’augmentation exponentiels des Tics, de la connectivité au Net, de la 3 et la 4 G, sans oublier un quasi systématique équipement en téléphone cellulaire dépassant les 100% (Maroc : 130%).

Opterions-nous pour le terme ambiguïté ou pour celui de paradoxe ? L’un peut renvoyer à l’autre, peut s’y substituer, dépendant du contexte de chacun de ces pays indéniablement déficitaires en démocratie, seul terreau favorable à une communication promotionnelle de paix et d’humanité. Toujours est-il que ces pays sont désormais moins enclavés qu’il y a quelques décennies par rapport à la communauté internationale, à ses instruments du droit, du commerce, des relations politiques et diplomatiques, par rapport aux enjeux universels (climat, droits de l’Homme, développement durable, santé publique, sécurité…). Infopauves, déficitaires en démocratie, certains même semblent engagés sur un come back à l’ère des dictatures, des ``républiques-royaumes déguisés`` qui s’héritent de père en fils, des autocraties républicaines dominées par des patriarches sortis de l’automne de G. Garcia Marquez (règne de 20 ou 30 ans comme chef d’état…)… Nombre de ces pays ont été pourtant boostés, jetés dans la modernité et le concert des nations de par le phénomène bulldozer de la globalisation, de par l’installation quasi hégémonique de la référence à la Déclaration universelle du 10 décembre 1948, comme jauge et curseur décidant des relations entre états, de l’aide au développement, de l’assistance d’instruments internationaux (FMI, Banque Mondiale…). Sociétés boostées aussi par une continuelle inclusion dans l’universalité (du commerce comme de la culture, comme de la communication, comme des valeurs) grâce aux technologies et usages de la communication à l’ère numérique.

Dans le sillage de tous ces bouleversements, faut-il le démontrer outre mesure, il est indéniable, bien que dépendant des contextes, qu’une poussée substantielle a profité, dans ces pays, aux libertés, ou plutôt aux mouvements de liberté qui, dans nombre de pays, hier muselés et fossilisés dans l’oppression, l’indigence et l’indignité, ont pu donner la preuve que si la communication peut être qualifiée d’hégémonique dans notre monde actuel, elle peut être en même temps, même si on regrette cet impérialisme ou hégémonisme, un outil de liberté, de progrès et d’espoir en un monde meilleur. Le «printemps arabe» ne peut être approché autrement.

Le «tsunami printanier» qu’ont fait déferlé sur le cyberspace comme sur les places publiques et agoras dans certains pays, les indignés/connectés

dans le monde arabe, mais aussi ailleurs, illustre le paroxysme des paradoxes charriés par la communication contemporaine : hégémonie mais source de liberté et de dignité. Hégémonisme qui uniformise et lamine les différences, mais chance démontrée sur les places de rassemblements/manifestations, de Networking et de pétitions des connectés de Tunis, du Caire, de Bahrein…pour que l’individu se débarrasse de l’oppression du groupe et de ses interdits… pour exiger sa reconnaissance comme citoyen et non comme «sujet», comme source de droits et non comme simple numéro administré qui est sans voix ni conscience, ni dignité.

Sujet ou citoyen ? Moi ou ma tribu ?
Dans le cas inouï de la Libye, la donne structurelle du groupe/ethnie, carcan pour l’individu et ses droits et libertés, a pris une revanche apocalyptique et inattendue : la réapparition en force de la « tribu », ce qui se duplique en ce moment au Yémen, dans la corne de l’Afrique…Ce qui n’est pas prêt de disparaitre en Jordanie et ce qui s’amplifie dangereusement en Algérie…

La chronique tragique de ce qu’il faut désormais nommer «automnes arabes» illustre maintenant le paroxysme que peut atteindre l’ambiguïté et les paradoxes que couvre et couve la communication 2.0 : une promesse de «saut civilisationnel» (passer du diktat de la famille Ben Ali à une constituante type 1789 !), horizon palpable de démocratie en l’occurrence (constitution, élections, alternance au pouvoir, commission «vérité et justice»,…), et, en même temps, explosion de nombre de gisements longtemps enfouis dans les ténèbres de la mémoire collective de ces pays et d’où jaillirent des discours et postures à la gloire de la violence, de l’exaction de droits, de la discrimination, du racisme, de divers desseins barbares, génocidaires, fascistes, destructeurs résolus de toutes les valeurs humaines qui paradoxalement, sont, en même temps, portées et chantées comme slogans de mobilisation et de rêve «révolutionnaire» ou de rupture avec le passé d’oppression, sur les places publiques de ces soit disant «printemps» et continuellement sur les agoras du cyberespace, sur les places publiques érigées dans le monde virtuel, espace/réceptacle de la contestation de l’oppression et de la violence.

Nul ne peut nier que sans la communication du 21ème siècle, ce paroxysme, à l’allure sadique, n’aurait jamais eu l’ampleur nécessaire pour qu’il influence le cours des choses comme il nous le démontre chaque jour en Libye, au Caire, à Tunis, à Bahreïn, à Damas, à Baghdad… Sans parler d’Islamabad, Karachi ou Kaboul…

De par le numérique, la toile et le net-nomadisme, dans l’anonymat, comme dans l’agrégation de groupes et de foules sans barrières de frontières ou même de langues, la communication, plus hégémonique que jamais, est, comme par ubiquité, au centre, sinon à l’origine, de pratiquement tout factuel ou événementiel politique, social, culturel…

La tendance lourde de cette force d’ubiquité semble pencher plus vers le tragique et la régression que vers l’espoir et le progrès.

La preuve en est que toute tragédie de ce type, de nos jours, notamment au Sud, a comme nœud nodal (dont la communication, justement, est la dynamo centrale) : le discours identitaire, le plus souvent violent, agressif et exclusiviste.

Autant dire que nous assistons à des relents des premiers pas des moyens et supports de la communication propagandiste d’il y a deux siècles (affiches et presse populaire en France ou en Allemagne haranguant les foules contre l’ennemi historique… guerres de 1870, de 14/18, de 39/45…).

Ambiguïté de la communication, des plus évidentes aujourd’hui, y compris dans les démocraties du Nord qui concèdent de plus en plus un quart ou un tiers de leur opinion publique ou leurs représentations parlementaires aux mouvements extrémistes ayant comme fond de commerce ce filon de l’identité nationale ou ethnique, face à l’Autre, à l’étranger, au voisin, au marginal (minorités diverses). La communication est de plus en plus source, parfois la seule source, de l’émergence et de l’entretien des conflits identitaires entre groupes, entre peuples, entre individus, entre communautés linguistiques, culturelles, religieuses… entre tribus.

Duo de l’enfer : sécurité et identité
Hier, la communication, comme propagande, faisait confronter peuples et pays pour une cause de frontières, de territoires, de marchés, de biens et ressources. Aujourd’hui, la communication post 2.0, fait confronter les identités pour cause de croyances religieuses, pour des convictions discriminatoires, ségrégationnistes et sélectives (sur la base de la race, de la couleur, de la tradition, des croyances plus ou moins occultes…).

Qui pouvait imaginer, il y a à peine deux décennies que législateurs, nationaux ou internationaux, gouvernements nationaux ou organismes intergouvernementaux, allaient, presque quotidiennement, inscrire sur leurs agendas des mesures, des planifications et projets de décisions relatifs, directement ou indirectement, à la communication : cyber sécurité, accès à l’information, méta données, Internet et ses avatars ou ex croissances (face book, tweeter…) ?! Plutôt que de se pencher sur les armements, les bases navales, les «guerres des étoiles», les troupes, les blindés, etc., comme c’était le cas depuis, au moins, les lendemains de 1945 ?!

La communication est définitivement la côte normande à conquérir de nos jours pour tous ceux qui espèrent mettre fin à l’avancée du dessein des ténèbres : la barbarie fossoyeuse de l’espèce humaine et de son humanité.


Alors que faire ? Que faire de la communication, si hégémonique, ce qui est inévitable maintenant, et qui est si forte en ambiguïtés tellement porteuses de desseins et velléités destructrices de la paix, du «vivre ensemble», ce privilège salutaire de l’espèce, notre espèce, parmi les autres espèces animales en ce monde ?

Autrement dit, comment renforcer davantage les potentialités, elles aussi ambigües, de résistance que recèle la communication avec tous ses outils, les plus récents comme ceux à venir grâce au génie humain ? Potentialités de résistance dont on a des preuves (la chronique récente du monde arabe l’a illustré) et qui, indéniablement, peut être conséquente dans l’émancipation de l’universalisme et de la paix que celui-ci suppose préalablement. Et comme la communication est malgré tout une donne sur laquelle on peut intervenir, voire qu’on peut diriger, canaliser ou même manipuler, on ne peut envisager, pour la cause de cet universalisme, que le recours à la régulation, la régulation de la communication et de ses canaux et supports. Vaste et controversé programme, certes, mais y en a-t-il d’autres ?

Encore une fois, revenons aux origines. Le journalisme, la communication dirions nous aujourd’hui ou peut être demain, a dans son ADN une séquence indispensable : l’autodiscipline, l’autorégulation.

Indépendamment de sa finalité qui semble, de nos jours, plus portée ou « programmée », avec performance avérée, à des fins de tels conflits entre les identités, entre les valeurs, avec des résultats quasi systématiquement destructeurs de notre espoir en un « saut civilisationnel » pour l’humanité, on a à prendre en compte, cependant, certaines nouvelles forces de la communication qui déterminent sa « force de frappe », qui dévoilent en quelque sorte la mécanique lui permettant son hégémonisme, son influence, son ubiquité dirions-nous. La première nouvelle force est son définitif et réussi arrimage au local.


Plus la communication occupe le terrain local, plus elle est efficace, performante, mobilisatrice et, par paradoxe ou ambigüité, plus elle est, soit salutaire, soit dangereuse pour le « communiquer ensemble » et, partant, pour le « vivre ensemble ».

Sauf que cette obédience au local n’a plus rien à voir avec les premiers amours de la communication avec le local qui datent de la jeunesse du journalisme et de la communication, voilà un siècle (le temps de la presse populaire, la presse à quatre sous, le temps du « fait divers » ou des « chiens écrasés »). Le local investi par la communication aujourd’hui et que celle-ci investit, est un « glocal », un local intrinsèquement et organiquement lié à la globalisation. L’ambiguïté entre les deux dimensions est, paradoxalement, une chance inédite pour renforcer davantage les capacités de la communication à rencontrer ses cibles au mieux de leur adhésion et de leur réactivité à cet exercice démocratique qu’on souhaite universel et sans frontières : communiquer. Communiquer sur une plateforme de globalisation. Car, le moindre témoignage ou « bloguerie » d’un net-citoyen à l’Est de la planète peut trouver échos ou résonance, voire adhésion et solidarité, chez un autre à l’Ouest, ou dans l’opinion publique même de tout un pays… On est avant tout un face-booker, membre de l’humanité « facebookée » (près de 1,5 milliard de comptes actifs !)…On n’est pas indien, américain ou marocain! Et ce que j’apporte comme contenu dans ma communication («bloguée » ou « tweetée ») est du local -mon local de Timbuktu ou de Sanaa – que j’offre en partage de manière globale à l’échelle de toute l’humanité, cette humanité connectée entre net-citoyens sur la vaste Net-agora.

Faut-il s’en méfier, au point de rameuter touts les dispositifs d’alerte et d’interdits voués à une sécurité maximum, à une extinction de tout voyant de connexion? Au contraire. D’abord, c’est de l’ordre de l’impossible, n’en déplaise aux conclaves internationaux et stériles de l’IGF (Internet Governance Forum) hérité de Kofi Annan, voilà une décennie (SMSI 2003/2005) et qui cogite, depuis, sur une régulation internationale du Net. Ensuite, parce qu’une telle communication universelle et -souhaitons-le – universaliste, à partir du local comme source mère, est la voie rêvée pour que « communiquer ensemble » ait un sens, une consistance et un impact réel sur notre « vivre ensemble ». Si ce n’est que par le fait qu’elle arme plus que jamais le dessein rêvé de nos ancêtres du journalisme et de la communication : celui de connaître mieux l’Autre, en s’informant au maximum sur lui, en recevant au maximum de sa communication et en lui transmettant le maximum de nos informations, sur nous-mêmes en l’occurrence. La communication me sert pour que je parle au monde et pour que le monde me parle…Vocation première du journalisme en démocratie. Y-a-t-il autre interprétation que celle-ci pour justifier la motivation profonde de la rédaction en 1948 de l’Article 19 de la DUDH? «Tout individu a droit à la liberté d'opinion et d'expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d'expression que ce soit. Ce qui nous amène, en toute logique, à interpeller ce nouveau monde qui a pour toile de fond et de contenus communicationnels : La Toile! L’interpeller à partir de constats sur tous les plans : politique, culturel, économique, diplomatique et, last but not the least, au plan du droit international et des relations internationales qu’il encadre.

Redoutable et cruciale remise en question : l’ONU est-elle toujours adaptée à notre monde? Certainement pas, au regard de l’inventaire de ses impuissantes, faillites, bavures et tergiversations, au moins depuis la première « tempête du désert », les tragédies somalienne, soudanaise, rwandaise et burundaise, bosniaque et kosovare… sans remonter au massacre de Sabra et Chatila, ou même l’assassinat de son secrétaire général Dag Hammarskjöld en 1961!

Toujours est-il, qu’il n’y plus d’argumentaire pour écarter la perspective de remettre en question cet instrument créé originellement pour le « plus jamais ça », pour la paix et le « vivre ensemble ». D’autant plus que, pour ce qui nous concerne ici, c’est-à-dire la communication, il n’est plus possible de se suffire de l’énoncé de l’Article 19 pour prétendre embrasser tous les enjeux et les risques que recèle la communication post 2.0!

En clair, et juste sur ce « détail » spécifiquement dédié à la communication : ne faut-il pas migrer vers un « droit à la communication » et donc réécrire l’Article 19 de la DUDH? Un droit dont l’énoncé et la définition pourraient cadrer, voire lever, au mieux, nombre d’ambiguïtés quasi-congénitales qui collent à la communication à l’ère numérique. Il reste cependant une évidence sur laquelle on doit conclure : la communication à l’ère numérique, riche, par nature, d’ambiguïtés et de paradoxes, avance, se perfectionne, s’étend et se développe au rythme du génie humain, le génie des humains de ce temps : les jeunes.

Mettez aux commandes de cette communication les jeunes, avec leur «génie de garage ou de grenier» et vous aurez de meilleures chances pour faire éviter à la communication, avec ses incessantes innovations et surprenants usages et usagers, les ambiguïtés les plus menaçants pour le «communiquer ensemble», le «vivre ensemble».

C’est aux mains de ce type de génie que doit être confiée la meilleure vigilance, pour espérer réduire les effets ambigus de la communication, qu’induira sans cesse son hégémonie… L’effet/paradoxe le plus difficile à maîtriser étant le fait que plus on communique avec l’Autre, avec les autres, plus on est enclin, semble-t-il, à s’éloigner de l’Autre, à le suspecter de velléités hégémoniques ou agressives contre nous, conte notre intégrité, contre notre identité!
Toute ressemblance avec le mythe de Sisyphe étant ici fortuite! Mais…n’abdiquons pas !
Écrit par Jamal Eddine Naji
Expert consultant international en communication auprès de plusieurs organismes onusiens, diplômé de l’université McGill, Jamal Eddine Naji est l’un des membres fondateurs et ancien responsable de l’Organisation marocaine des droits de l’Homme (OMDH) et coordonnateur général du débat national «Médias et société», lancé au Parlement marocain en janvier 2010. Jamal Eddine Naji est membre de la Haute Instance de dialogue national sur la réforme de la justice, au Maroc, membre du conseil d’administration du Réseau Orbicom et du conseil d’administration du Conseil mondial de la radio et de la télévision.

Source : Al Bayane Press  








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