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Vivants paisiblement à Tazenakht, un village du Sud du Maroc dans la province d’Ouarzazate, les deux frères jumeaux Lahcen et Lhoucine décidèrent un jour, comme l’avait fait jadis un cousin germain, de quitter le cocon familial pour aller tenter leur chance dans l’eldorado européen.

C’était juste avant les années 70, les deux frères alors âgés de 23 ans et sans travail, survivaient de la maigre récolte de l’exploitation agricole que leur père partageait avec ses trois frères. Ils ne manquaient certes de rien, mais vu leur âge, dépendre encore des parents n’était pas bien vu dans le village.

En 1969, ils réussirent enfin à obtenir un contrat de travail par l’intermédiaire d'un cousin installé en France. Une fois les formalités administratives effectuées, ils ont entrepris un voyage long et fatiguant, tout d’abord par le car jusqu’à Tanger, la traversée du détroit jusqu’en Espagne et puis en train durant trois jours jusqu’à Paris. Le cousin les attendait comme prévu, direction Poissy où ils furent embauchés une semaine plus tard comme OS sur les chaines de la fabrique SIMCA.

L’adaptation à leur nouvelle vie ne fut pas trop difficile, ils étaient hébergés chez leur cousin jusqu’à ce que ce dernier fut rejoint par sa femme par le biais du regroupement familial. Les deux frères prirent alors une chambre dans un foyer Sonacotra pas loin du lieu de travail. Les trois premières années, les jumeaux ne sont pas retournés au pays mais prirent le soin d’envoyer régulièrement une partie de leurs salaires aux parents pour subvenir à leurs besoins vitaux.

1978 fut une année marquante pour les deux jumeaux : Lahcen s’est marié, pendant ses vacances d’été avec une fille du village alors que Lhoucine a passé un mois à l’hôpital suite à un accident survenu au travail. La bonne nouvelle, c’est que les deux frères furent repris par PSA le nouveau repreneur de la firme automobile. Les années se succédèrent sans soucis, Lahcen a eu trois enfants quant à Lhoucine, il a préféré rester célibataire tout en restant très proche de son frère pour garder ce lien familial perturbé par le décès des parents.

Après tant d’années de labeurs, en 2OO8 les deux frères prirent leurs retraites mais hélas, ils ne pouvaient profiter pleinement de leurs droits sans rester exilés éternellement dans leur pays d’accueil. En tant qu’ouvriers, ils n’ont pas bénéficié d’une pension importante, ils faisaient le va-et-vient entre la France et le Maroc pour que l’administration française ne les prive pas des avantages sociaux qu'ils avaient acquis.

L’année 2009, fut une année catastrophique pour les deux frères, Lahcen apprit qu’il avait un cancer aux poumons, probablement que ce mal était dû aux émanations des produits toxiques inhalées durant des années puisque les deux frères travaillaient au service carrosserie et peinture de la firme PSA. Quelques semaines plus tard, Lhoucine est tombé à son tour malade, les médecins confirmèrent le diagnostic et donnèrent un an à vivre pour les deux jumeaux, ils avaient 62 ans.

Lahcen décida de retourner auprès des siens, au village, pour être enterré aux côtés de ses parents dans le petit cimetière surplombant l’ancienne exploitation agricole où les souvenirs s’entremêlent entre l’enracinement d’ici et le désir de retour là-bas. Quant à Lhoucine, sans enfants et épouse pouvant prendre soin de lui, il préféra rester en France vivant tantôt au foyer tantôt à l’hôpital dans l’espoir d’une guérison miraculeuse.

De retour au village, Lahcen s’installa dans sa maisonnette blanchie à la chaux, au milieu de quelques arganiers escarpés et se prépara à mourir. D‘abord, il passa ses journées au lit, soigné par sa femme, mais bientôt, il redécouvrit la foi de son enfance, et commença à se rendre, chaque vendredi, à la petite mosquée du village où il pria Dieu en prononçant une Da’oua pour lui et son frère resté en exil : "Ô Seigneur ! Pardonne-moi, accorde-moi Ta miséricorde et fais-moi rejoindre Le Très Haut Compagnon".

A Poissy, Lhoucine était à l’agonie, seuls quelques compagnons du foyer lui rendaient visite pour lui apporter confort dans sa maladie qui le rongeait de plus en plus et son état se détériorait d’un jour à l’autre. Hélas, il n’y a pas eu de miracle et Lahcen apprit le décès de son frère avec qui il a partagé toute une vie, depuis le ventre de leur mère jusque dans l’exil à la quête d’une vie meilleure.

Lhoucine fut rapatrié et enterré à quelques mètres de ses ancêtres. Lahcen, très attristé par cette séparation si douloureuse, commençait à perdre espoir et continua à prier le Tout puissant : Ô Seigneur ! Accorde-moi une rétribution dans mon malheur et fais-la suivre d’une chose bien meilleure".

Durant les mois qui suivirent, l’état de santé de Lahcen ne s’est pas détérioré. Il commença à sentir ses forces le regagner. Un jour, se sentant entreprenant, il commença à planter des légumes autour des arganiers, il ne projetait pas de les récolter un jour, mais Il s’occupait du potager pour que sa femme puisse profiter des légumes quand il serait mort. Il reprenait goût à la vie en respirant plein les poumons l'air du pays.

Quelques mois s'écoulèrent, Lahcen était toujours en vie et loin d'être en souffrance. Il agrandit le potager et nettoya les arbres d’argan. S'accommodant de mieux en mieux du rythme de cette vie paisible, il travaillait la terre toute la matinée puis s'accorder une bonne sieste après un bon déjeuner. Le soir, il prit l'habitude de se rendre à la mosquée, où il priait jusqu’à une heure tardive.

Nous sommes en 2016, les médecins ont confirmé que Lahcen n’avait plus le cancer et qu’il n’est plus malade. Il n’a jamais fait de chimiothérapie, et n’a pris aucun médicament d'aucune sorte. Tout ce qu'il fit fut de retourner auprès des siens, respirer de l’air pur, manger de la nourriture saine de son potager et surtout être en paix avec dieu et avec lui-même.

Ô patrie, si je pouvais retourner revoir tes arganiers
Fouler la terre où poussent les racines des amandiers
Respirer de l'air pur et sentir les odeurs des rosiers
Vivre le restant de ma vie avec le peu de mes viviers

A mes vingt ans sans réfléchir j'ai pris une décision
Après une angoisse de solitude et plein d’affliction
J'ai fui la misère pour trouver le bagne de l'humiliation
J'ai quitté les miens et abandonné ma petite plantation

Avec ma double vie, mon statut était celui d'immigré
Mon intégration était forcée et non de mon plein gré
Dans mon pays ou à l'exil j'ai toujours été dénigré
Mon moral et ma santé ce sont abîmés au dernier degré

Cette vie n'aura laissé en moi qu'une épave abîmée
Trahi par le pays d'accueil et ma patrie m'a lâché
Je me sens seul sur la terre des souffrances oubliées
Que dieu me viennent en aide car je suis abandonné

(C) HS
Récit imagé par WakeUpinfo

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