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Frontière sud de l'Europe oubliée des médias, le Maroc, en bon gendarme de Bruxelles, a toujours mené la vie dure aux migrants qui voulaient pénétrer les enclaves espagnoles. Les réfugiés syriens n'y échappent pas. Depuis des mois, des dizaines de familles sont coincées à Nador, ville du nord-est marocain, frontalière de Melilla, dont on ne sort pas non plus.

Majdouline se gratte sous son « jilbab » noir, longue robe en lycra qui couvre son corps et ses cheveux. Elle a une éruption de boutons. « L’angoisse mais aussi la gale ou une affection qui y ressemble », d’après le pharmacien qui lui a vendu un savon antibactérien en guise de traitement. Elle vit dans un hôtel miteux de Nador où s’entassent, dans la promiscuité, des dizaines de familles syriennes bloquées par les autorités marocaines dans leur transhumance vers l’eldorado européen. Trois mois déjà qu’elle erre dans cette ville du nord-est marocain, frontalière de Melilla, l’enclave espagnole suspendue aux côtes africaines, seule frontière terrestre, avec Ceuta, séparant l’Afrique et l’Union européenne. Impossible de franchir avec son passeport syrien les quelques mètres qui la séparent de ce minuscule bout d’Europe de 12 km2, considéré comme « une ville occupée » par les Marocains et protégé par une triple barrière ultra sécurisée qui a coûté 33 millions d’euros à Bruxelles.

Majdouline, elle, est prisonnière de Nador où elle comprend « difficilement les gens » qui parlent le dialecte amazigh du Rif et peu l’arabe, encore moins son versant syro-libanais. Elle attend son mari Ahmed. Il est en prison, ne sortira pas avant la mi-novembre. Il a écopé de deux mois ferme pour avoir tenté de s’immoler devant le poste-frontière de Beni Ensar, l’autre « check-point » entre Nador et Melilla. Le 15 septembre dernier, alors qu’il protestait lors d’un énième sit-in avec d’autres Syriens contre le blocage de la frontière, les policiers ont bousculé violemment sa femme et leur bébé. L’humiliation de trop. Ahmed a voulu s’asperger d’essence. Un cri de colère, de désespoir. Les policiers ont filmé la scène avec leur téléphone tout en le contenant et en lançant la machine répressive. Depuis l’immolation du jeune Mohamed Bouazizi, en décembre 2010, qui a provoqué la révolution en Tunisie et la chute de Ben Ali, toute tentative d’immolation est sévèrement réprimée et passible de prison dans un Maroc hanté par le spectre d’un soulèvement populaire.

« Chez nous, les réfugiés syriens finissent en prison, c’est cela l’hospitalité marocaine », ironise Omar Naji. Ingénieur en urbanisme, il est l’une des figures de la section de Nador de l’association marocaine des droits de l’homme (AMDH), la première association à avoir dénoncé les mauvais traitements et les obstacles réservés aux exilés syriens, « super réfugiés » qui devraient pourtant bénéficier du statut évident de demandeurs d’asile. « Pressions dans les commissariats, présence quotidienne sur le terrain… L’AMDH fait un boulot incroyable sur Nador dans un contexte très difficile », salue Elsa Tyszler, du Groupe antiraciste d’accompagnement et de défense des étrangers et migrants (Gadem), basé à Rabat. Elle voulait rejoindre Nador pour enquêter sur la situation des Syriens et autres migrants mais elle a différé son voyage : « trop chaud ». Depuis le mois de septembre, les autorités fliquent et virent sans ménagement chercheurs et journalistes qui s’intéressent au sujet.

« Nador vit de la trilogie infernale : trafic de migrants, de drogue et contrebande »

« En quoi la question des migrants, des réfugiés syriens menace-t-elle la sécurité de l’État ? » s’interroge Omar Naji. « C’est la première fois, dit-il, que le ministère de l’intérieur marocain envoie une dépêche aux rédactions pour dire que tout va bien, que les Syriens ne sont pas maltraités, en réponse à la petite section de Nador de l’AMDH qui a mis en évidence le business mafieux dont sont victimes des réfugiés avec le consentement implicite des autorités. » Ce lundi soir, on le retrouve dans le local rudimentaire de l’association, niché dans un quartier populaire aux trottoirs et routes défoncés. Trônent sur les murs une banderole, vestige des manifs du mouvement du 20 février 2011, et un portrait de l’icône de la lutte anticoloniale Abdelkrim el Khattabi, « le Che Guevara du Rif ». Il y a là Souad, une camarade militante, institutrice, et Majdouline. La jeune Syrienne, tout juste majeure, est « à bout », seule, sans le sou. Elle raconte que dans son hôtel, deux grands-mères syriennes sont revenues la cheville cassée après avoir enjambé un mur de trois mètres à la frontière de Beni Ensar, dans l’espoir fou d’atteindre Melilla.

Bientôt quatre ans que Majdouline et sa famille s’épuisent sur les routes de l’exil. Originaires de Homs en Syrie, ils vivaient à Damas, le père était commerçant, le frère, comédien, la belle-sœur esthéticienne... Jusqu’à ce que tombent la guerre, les obus, les roquettes. Elle égrène, les yeux mouillés, les épreuves, les brimades, les pays traversés : le Liban, l’Algérie, la Tunisie (où son père décédera d’un cancer foudroyant), puis de nouveau l’Algérie et enfin le Maroc. Ils ont traversé à pied pour l’équivalent de 300 euros par personne la frontière algéro-marocaine, principal point d’entrée des Syriens au Maroc. Fermée depuis 1994 après un attentat à Marrakech qui impliquait les renseignements algériens selon le Maroc, cette frontière terrestre la plus longue du monde (1 600 kilomètres), surnommée « L’Oriental », est le point de jonction de tous les trafics… 

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