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Préambule Il y a des jours heureux ou l'on découvre des pépites au détour de nos pérégrinations sur le web francophone et le texte que l'on vous propose est de celles là. Le texte est découpé en huit parties et mérite vraiment qu'on s'y attarde. 

L'auteur, Christian Greiling, a publié ce texte en août 2014. Je vous conseille de commencer cette lecture avec la présentation par l'auteur, qui a lui-même pris le temps de faire un amuse-bouche résumant ce qu'il est indispensable d'avoir à l'esprit pour bien comprendre les mouvements tactiques, stratégiques des grandes puissances et des chefs de guerres.

Il est vraiment plaisant de découvrir qu'il existe tant de talent et de travail et notre mission est de vous les faire connaître pour améliorer notre connaissance et notre conscience commune. Alors ne boudons pas notre plaisir d'apprendre. Bonne lecture.

Dans la foulée d’Halford Mackinder (1861-1947), la pensée géopolitique britannique puis celle des États-Unis, qui en ont hérité, s’articule autour de la thèse de pivot du monde (Heartland). Pour l’école anglo-saxonne, c’est autour de l’Eurasie et plus particulièrement de son centre, l’Asie centrale, véritable cœur du monde, que s’articulent toutes les dynamiques géopolitiques de la planète : «Celui qui domine le Heartland commande l’Ile-Monde. Celui qui domine l’Ile-Monde commande le Monde.»

Disciple de Mackinder, Nicholas Spykman (1893-1943) est considéré comme l’un des pères de la géopolitique aux États-Unis. S’il reprend la théorie du Heartland, il y rajoute un Rimland, sorte de croissant entourant le cœur du monde, région intermédiaire entre le Heartland et les mers riveraines et comprenant l’Europe, le Moyen-Orient, le sous-continent indien et l’Extrême-Orient. Pour Spykman, c’est dans cette zone tampon du Rimland que se joue le vrai rapport de forces entre la puissance continentale et la puissance maritime et il convient d’empêcher à tout prix l’union du Rimland et du Heartland en soutenant les États du croissant contre le centre. Cela correspond ni plus ni moins à la politique de containment qui sera menée durant la Guerre froide par les États-Unis contre l’URSS, mais nous verrons que celle-ci ne fut qu’un avatar d’un endiguement beaucoup plus ancien. Cette vision marquée par le sentiment d’insularité d’une puissance maritime excentrée, en bordure du centre du monde – Grande-Bretagne puis États-Unis – a également été influencée par les travaux de l’historien et stratège naval américain Alfred Mahan (1840-1914), qui explique la puissance britannique par sa suprématie maritime face à une Eurasie divisée. De fait, la politique étrangère britannique depuis le XVIIe siècle vise à prévenir et à lutter contre toute tentative d’unification continentale – Habsbourg, Napoléon, Allemagne hitlérienne. La crainte, reprise ensuite par les géopolitologues américains à une échelle plus vaste, sera d’assister à l’émergence d’une puissance continentale hégémonique contrôlant l’Eurasie, donc le monde… (sur toute cette question, l’on pourra se reporter aux écrits de Mackinder et Mahan ou à la bonne synthèse de Tanguy Struyedeswielande, Caucase et Asie centrale : la guerre pour le contrôle du Rimland, Réseau Multidisciplinaire d’Études Stratégiques, 2007).

Cette idée force, constante de la pensée géopolitique anglo-saxonne, se retrouve de nos jours chez Zbigniew Brzezinski, l’une des têtes pensantes de l’école américaine actuelle. Dans Le Grand échiquier, l’ancien conseiller à la sécurité du Président Carter adjure ses dirigeants : «Il est impératif qu’aucune puissance eurasienne concurrente capable de dominer l’Eurasie ne puisse émerger et ainsi contester l’Amérique.» Le message est clair : c’est sur le grand échiquier eurasiatique que se joue l’avenir du monde et les États-Unis se doivent de le contrôler afin de maintenir leur primauté globale. Diviser pour mieux régner, l’idée est vieille comme le monde mais très actuelle dans la politique des dirigeants américains vis-à-vis de l’Eurasie, nous le verrons. Les menées de Washington sous-tendues par cette conception géopolitique et, par contrecoup, les réactions de ses rivaux russe et plus récemment chinois expliquent pour une bonne partie les événements que le monde a connus ces vingt dernières années. Derrière l’écume de l’actualité, la lutte qui sourd est celle-ci. Le Grand jeu conditionne tout, c’est l’armature [dans les coulisses, NdlR], du théâtre sur la scène duquel se jouent les événements quotidiens de l’actualité. Guerres du Golfe de 1991 et 2003, guerre de Tchétchénie, guerre du Kosovo de 1999, attentats du 11 septembre et intervention américaine en Afghanistan, guerre de Géorgie de 2008, isolation de l’Iran, révolutions colorées des années 2000, coupures de gaz répétées entre la Russie et l’Europe, mise en place de l’Organisation de coopération de Shanghai, discours des néo-conservateurs américains sur la nouvelle Europe, guerre fraîche entre Moscou et Washington, crise ukrainienne de 2014 etc. ; tous ces événements découlent du Grand jeu ou s’y rattachent d’une manière ou d’une autre.

En plus d’être le pivot du monde, le point névralgique du globe, l’Asie centrale est également terre de richesses, d’immenses richesses. Les soieries, le jade, les épices, les tapis persans ou le caviar ont été remplacés par les hydrocarbures, pétrole et gaz, principalement autour de la Caspienne ou au Xinjiang chinois, sans compter les immenses ressources russes un peu plus au nord. Certes, les premières estimations enthousiastes pour ne pas dire délirantes des années 1990 concernant les réserves de la Caspienne ont été revues à la baisse, mais n’ont-elles pas à l’époque conditionné l’intérêt soudain des pétroliers occidentaux et des dirigeants américains pour cette région? Si l’euphorie est quelque peu retombée, il n’en reste pas moins que l’Asie centrale au sens large – incluant l’Azerbaïdjan – est une région incontournable sur la carte énergétique planétaire, dotée d’un potentiel considérable tandis que les réserves moyen-orientales ou américaines s’épuisent – il convient ici de faire un sort à l’euphorie elle aussi délirante concernant le pétrole et le gaz de schiste aux États-Unis. Les estimations sont maintenant revues à la baisse dans des proportions parfois gigantesques. Ainsi, en juin 2014, l’Agence d’information sur l’énergie américaine a réduit de 96% (!) ses estimations de pétrole de schiste récupérables dans le bassin de Monterey, en Californie, qui devait représenter à l’origine les deux tiers des réserves de pétrole non conventionnel du pays. Par ailleurs, selon l’US Geological Survey et de nombreux scientifiques, la technique de fracturation hydraulique consubstantielle à l’exploitation des hydrocarbures de schiste est responsable de l’augmentation des tremblements de terre aux États-Unis, sans même parler de la dégradation de l’environnement. L’euphorie du schiste a vécu ; il n’y aura jamais d’abondance énergétique américaine comme on a pu le lire… Les gisements géants de Shah Deniz en Azerbaïdjan, de Tengiz et de Kachagan au Kazakhstan – les deux plus gros gisements découverts dans le monde depuis quarante ans – ou les énormes réserves gazières du Turkménistan et de l’Ouzbékistan ont attiré les convoitises des majors et des dirigeants politiques des principales grandes puissances. Aussi important sinon plus que les ressources elles-mêmes, c’est leur acheminement par les gazoducs et oléoducs et le moyen d’influence qui en découle qui cristallise les tensions et les grandes manœuvres, ce que d’aucuns nomment la géopolitique des tubes.

Complétant la pensée de Mackinder, un nouvel axiome est apparu : «Qui contrôle les sources et les routes d’approvisionnements énergétiques mondiales contrôle le monde.» C’est particulièrement vrai pour les États-Unis dont les stratèges, quelle que soit leur tendance politique, sont conscients de l’inévitable déclin américain : le monde est devenu trop vaste, trop riche, trop multipolaire pour que les États-Unis puissent le contrôler comme ils l’ont fait au XXe siècle.

Du Projet pour un nouveau siècle américain des néo-conservateurs au Grand échiquier de Brzezinski, une même question prévaut en filigrane : comment enrayer ce déclin, comment le retarder afin de conserver aux États-Unis une certaine primauté dans la marche du monde? La réponse, qui n’est certes pas ouvertement explicitée, passe par le contrôle de l’approvisionnement énergétique de leurs concurrents. «Contrôle les ressources de ton rival et tu contrôles ton rival», Sun Tzu n’aurait pas dit autre chose. Et c’est toute la politique étrangère américaine, et subséquemment russe et chinoise, de ces vingt dernières années qui nous apparaît sous un jour nouveau. La bataille pour les sources et les routes énergétiques combinée à la domination du Heartland et du Rimland, sont les éléments constitutifs de ce nouveau Grand jeu qui définira les rapports de force mondiaux pour les siècles à venir. Surnommée par certains «Pipelineistan» (terme inventé par le journaliste-reporter Pepe Escobar, dont on peut lire les articles très documentés et caustiques sur le site www.atimes.com, uniquement disponible en anglais malheureusement [ou sur le site du Saker Francophone qui traduit beaucoup d’articles de Pepe Escobar en français, NdT]), l’Asie centrale énergétique, pivot géographique et géopolitique du monde, peut légitimement être considérée comme l’une des zones les plus importantes de la planète.

A suivre…
Par Christian Greiling – août 2014 – Source CONFLITS

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