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Ne remarque-t-on pas que les groupes extrémistes, nourris de religiosités masquées, totalitaires, envahissent de plus en plus le nouveau monde ? Ne sommes-nous pas par conséquent confrontés à des guerres informelles au sein des États les plus développés, face auxquelles les forces de sécurités restent bouche-bée !

Qui d’entre nous ose faire un grand aveu, et dire franchement qu’il est envahi, à l’improviste, par un monde virtuel déséquilibrant son moi naturel ? Je pense qu’il suffit pour chacun de nous de lire deux ou trois fois ma question pour entendre cette vérité résonner dans son for intérieur, malgré lui : « C’est des réseaux sociaux qu’il s’agit. » Oui, moi j’ose dire, sans aucune réserve, que le monde des réseaux sociaux, que j’appellerai dorénavant le nouveau monde, est tombé comme une calamité ou comme une faveur sur l’humanité, et il a bien pu en altérer l’identité, si on a encore le droit de parler de celle-ci…

Si l’on ne veut pas l’avouer, sous quelque prétexte que ce soit, en disant par exemple qu’on a grandi dans un monde en plein essor technologique, au point qu’on n’est plus en mesure de se rendre compte des changements constants auxquels on est sujet… J’objecte en hurlant fort : non, non ! Ce que le nouveau monde a produit en nous, ce n’est pas un changement normal, c’est-à-dire celui qui fait avancer, à un rythme humain, notre être… Mais plutôt un changement anormalement accéléré, au point que nos identités s’éparpillent çà et là, comme les feuilles d’un arbre fustigé par un vent d’automne. Une fâcheuse affaire ! Or, si l’on fait preuve de sincérité, de profonde sincérité, à l’instar de ce sexagénaire conviant ses enfants et ses petits-enfants pour dîner ensemble, et qui finit par prononcer, les larmes aux yeux : « Hélas ! Je suis devenu comme un arbre d’automne, toute ma progéniture m’échappe, chacun dans un coin du salon, recroquevillé, fixant les yeux sur le smartphone, les écouteurs aux oreilles, recueilli, silencieux, à se croire dans un cimetière des vivants. Quel soir maussade de ma vie ! »… si l’on fait preuve de cette sincérité, on avouera sans plus tarder, que certaines de nos identités ont été bel et bien oubliées.

Les identités oubliées
L’identité, grandissant parfaitement dans la stabilité – ce qui ne signifie ni la mort de l’être humain, ni l’état de sommeil profond-, est allergique au changement, qui plus est, au changement accéléré. Elle est comme cet aigle qui guette sa proie depuis le ciel, et qui, si la proie se déplace de manière illogique, rencontrera de ses griffes une partie de la terre. Donc, pour lui, en son état de faim, il rencontre le néant. Un déplacement illogique veut dire, tout simplement, les actions que la proie entreprend et que l’aigle ne peut pas maîtriser, pour en déduire une causalité lui permettant de mesurer de manière anticipée la distance à partir de laquelle il pourra se jeter sur sa proie de manière décisive, sans aucune erreur de calcul. L’identité suppose donc une démarche minutieuse, supputée, de l’homme. Autrement dit, la lenteur, Voilà le vrai terme. J’abandonne la notion de pure stabilité pour celle de lenteur, du seul fait que l’homme n’est pas statique, il évolue, mais naturellement… En quoi donc cette lenteur favorise-t-elle l’identité ?

Milan Kundera, dans son essai La lenteur, avec un raisonnement logique, que l’on peut soi-même ressentir, essaye de nous faire découvrir une merveille : « Il y a un lien secret entre la lenteur et la mémoire, entre la vitesse et l’oubli. Evoquons une situation on ne peut plus banale : un homme marche dans la rue. Soudain, il veut se rappeler quelque chose, mais le souvenir lui échappe. À ce moment, machinalement, il ralentit son pas. Par contre, quelqu’un qui essaie d’oublier un incident pénible qu’il vient de vivre accélère à son insu l’allure de sa marche comme s’il voulait vite s’éloigner de ce qui se trouve, dans le temps, encore trop proche de lui. » Il est logique de retenir à partir de cet enseignement de Kundera, deux équations reliées, qu’il a lui-même exposées sous l’angle des mathématiques existentielles : « Le degré de la lenteur est directement proportionnel à l’intensité de la mémoire ; le degré de la vitesse est directement proportionnel à l’intensité de l’oubli. »

L’identité, comme on l’a déjà signalé, est bien en rapport avec la lenteur. Donc, en adaptant l’idée de Kundera, l’identité se nourrirait de la mémoire. Résultat étonnant, ai-je envie de crier ! En tombant lentement, grâce à l’enchaînement des idées, dans ce constat de David Hume : « Si nous n’avions pas de mémoire, nous n’aurions jamais aucune notion de causalité, ni par conséquent de cette chaîne de causes et effets qui constitue notre moi, notre personne. »

Je peux donc pour ma part arriver de toute évidence à un autre constat : la vitesse altère notre identité. Autrement dit, à cause de cette vitesse, nous n’avons plus de mémoire, nous sommes à court de notions de causalité, donc de notre moi. Comme cet aigle qui ne peut plus évaluer la distance où il pourra se jeter de manière décisive sur sa proie.

Mais il me paraît essentiel de définir d’abord la vitesse loin de la notion classique de la physique, qui consiste à seulement mesurer la distance parcourue par un objet dans un intervalle de temps déterminé. La vitesse qui nous intéresse ici c’est la vitesse psychologique, qui porte à mon sens sur les préoccupations de l’esprit. C’est-à-dire les actions que l’homme accomplit dans un temps donné – ou le débit des actions si vous voulez. Et plus ces actions sont nombreuses, plus la vitesse psychologique augmente. Elle augmente jusqu’à la saturation de l’esprit, d’où l’oubli ou une quasi annihilation du moi.

David Hume, dans son Traité de la nature humaine, rappelle deux situations où le moi peut s’annihiler : l’état de sommeil profond ou la mort. Le moi devient une « non-entité » qui ne peut ni penser, ni sentir, ni voir, ni aimer, ni haïr… Dans le cas de la vitesse psychologique, le moi ne va pas jusqu’à son annihilation, mais il s’en approche, devenant altéré en définitive, c’est pour cette raison particulière que j’ai abandonné le terme de « stabilité ». D’autre part, la lenteur dont parle Kundera, ne signifie en aucun cas la détente complète. Celle-ci produit un effet contraire sur la mémoire, comme a déjà explicité Henri Bergson dans son Intelligence et matérialité : « Si la détente était complète, il n’y aurait plus ni mémoire ni volonté : c’est que nous ne tombons jamais dans cette passivité absolue, pas plus que nous ne pouvons-nous rendre absolument libres. » La détente complète selon Bergson s’affiche comme le sommeil selon Hume.

Il n’y a rien de plus préoccupant de nos jours que le nouveau monde, notre monde, qui absorbe l’homme, physiquement seul, mais, en réalité, connecté avec une société virtuelle : il pense artificiellement, voit une mer d’images, clique pour aimer ou pour haïr… Peut-il vraiment sentir, dans un monde sans odeur, sans chaleur et sans dimensions réelles ? Aime-t-il au vrai sens de l’amour ? Hait-il au vrai sens de la haine ?... Il ne fait rien en vérité, mais semble tout faire en même temps, comme ce bébé qui tète un biberon en le prenant pour le sein maternel ! L’homme est donc esclave de ses inventions : Spinoza, dans son Traité des autorités théologique et politique, le dit d’une autre façon : « L’individu entraîné par une concupiscence personnelle au point de ne plus rien voir ni faire de ce qu’exige son intérêt authentique est soumis au pire des esclavages. »

Tête encombrée, yeux fixés sur un petit écran, l’homme fuit le monde des vraies impressions et des vraies idées vers un monde factice, et, à un simple bruit venant de ce monde vrai, il s’énerve, se perd et s’exaspère. Pire encore, à une simple panne de connexion, il perd son moi électronique. Est-ce l’originalité de l’être humain ? Si j’ose m’opposer à cette situation fragile de l’homme, je n’en sortirai pas haut la main, mais je brandis devant lui l’enseigne de la vérité.

Ainsi, si on tient compte de ce grand encombrement psychologique, l’homme tend-il vers son annihilation. La vitesse psychologique de l’homme est désormais établie, sa mémoire sérieusement atteinte, l’oubli est devenu maître, son identité originelle est oubliée. Et comme la nature n’aime pas le vide, une nouvelle identité s’en vient remplacer l’ancienne. Je vaque à sa recherche dans ce qui suit.

Une nouvelle identité :
Raisonnons sous la bannière de la pensée de Hume dont j’apprécie beaucoup la conception du moi, ce moi qui, malgré tant de spéculations philosophiques, reste encore méconnu, ou connu à peine comme un moi fantomal. Qu’on avance alors pour comprendre ce nouveau moi, pourvu qu’on ne tombe pas cette fois-ci sur un fantôme à l’intérieur de nous-mêmes !

Pour simplifier l’analyse, je me contenterai d’approcher l’identité à partir de sa matière première, le moi. Le moi de Hume se manifeste en somme par les perceptions, celles-ci sont soit des impressions (sensations, passions, sentiments), soit des idées (images faibles des impressions). Les premières agissent fortement sur l’âme, et les secondes moins. Magnifique pensée, logique quand même, illusoire comme toutes les représentations philosophiques du moi. Mettons donc le nouveau monde sous la lumière de cette philosophie ! Et guettons un résultat concluant !

Il est à remarquer d’abord que l’homme, face au nouveau monde, peine pour transformer ses impressions réelles en impressions virtuelles, pour ne pas dire électroniques. Ainsi aime-t-on en cliquant sur « J’aime » ; se fascine-t-on en partageant une publication, se brouille-t-on avec un ami en bloquant son contact ou en le supprimant une fois pour toutes, se repentit-on en revenant transcrire son nom sur la barre de recherche pour lui envoyer une nouvelle invitation… Tant de langage se consume à travers un menu écran ! Mais un langage ne s’élève jamais au degré d’une impression. C’est à mon sens ce qui constitue la faiblesse de ce nouveau moi.

Le langage du nouveau monde est donc insuffisant, voire stérile. On remarque même l’absence du verbe, car, dans le bouquet des impressions dont on dispose, il n’y a qu’« aimer », « lire », « écrire », « commenter », « partager »… La négation des verbes existants ne correspondent même pas à leur contraire. À titre d’exemple, « Je n’aime plus » n’est pas le contraire de « J’aime ». Il n’existe pas sur quoi cliquer pour dire « Je hais »… comme il n’existe pas d’émoticônes pouvant représenter toutes les impressions du monde réel. Quelle ironie renferme d’ailleurs le vocable émoticône ! Est-il possible qu’une émotion soit représentée par une icône ?... Et, si l’on essaye de se défendre par la possibilité de taper ce qu’on ressent, je conteste avec l’argument que la langue savante même, porteuse d’idées, ne peut exprimer les vraies impressions d’une personne, elle n’en livre que les images faibles. Et j’ajoute que la langue utilisée dans le nouveau monde est tellement mutilée qu’elle menace l’existence de la langue réelle…

Et les images ? Et les vidéos transmises en boucle ? On montre tout, des cadavres ensanglantés, calcinés, mutilés, déchiquetés même ! Des armes de toutes les catégories… On coexiste avec la terreur… et on peut finir par vouloir tuer !

Ni les temps verbaux ni les modes n’ont également de place dans le nouveau monde. La dimension temporelle, sur laquelle trônent les émotions, est quasi négligeable. On a l’impression d’exécuter des ordres, sans plus. Soit qu’on aime ou qu’on n’aime pas, soit qu’on commente ou qu’on ne commente pas, soit qu’on partage ou qu’on ne partage pas, et ainsi de suite… Nos impressions, au contraire, ne vivent pas dans l’impératif, mais plutôt dans le passé avec tous ses temps et ses modes, le présent et aussi le futur. Voilà atterrir dans mon esprit cette fameuse phrase de Daniel Pennac, et qu’il a lui-même choisie pour commencer son essai Comme un roman : « Le verbe lire ne supporte pas l’impératif. Aversion qu’il partage avec quelques autres : le verbe " aimer "… le verbe " rêver "… » N’est-ce pas tout un échantillonnage de verbes exprimant les impressions, dont on parle là ?

Je n’ai parlé jusque-ici que des impressions, la première composante des perceptions constituant le moi. La deuxième composante étant les idées, elle ne serait selon Hume qu’une image affaiblie des impressions. Et dans le nouveau monde, les impressions sont déjà affaiblies car elles ne correspondent pas vraiment à l’homme en tant qu’être jouissant d’interminables émotions. Ce qui donne naissance à des idées fortement affaiblies à partir d’impressions déjà faibles. C’est la raison pour laquelle la composante "idée" tend vers zéro dans le nouveau monde. C’est la mécanisation de l’être humain, ou sa chosification, ou encore la réduction de son existence. C’est ce qui m’a inspiré pour écrire le roman « Ainsi parlait Shéhérazade », pour contester « La réduction outrancière de l’existence humaine ».

Dans le nouveau monde, on codifie les réactions du cœur en émoticônes… Ce qui ne va guère avec la nature humaine créatrice, malléable. Ce procédé de codification suppose que les hommes aient les mêmes impressions, avec les mêmes intensités ; loin s’en faut, et la réalité prouve le contraire. Amin Maalouf, qui ne veut pas d’ailleurs essayer de redéfinir l’identité, laisse pourtant glisser quelques bribes de vérité dans Les identités meurtrières, où il écrit : « Mon identité, c’est ce qui fait que je ne suis identique à aucune autre personne. » Cette déclaration suffit pour dire que le nouveau monde se trompe au niveau de la constitution d’une véritable identité.

Ceci d’autant plus que ce procédé de « ou bien - ou bien » : c’est-à-dire « J’aime » ou « Je n’aime plus »… ne reflète pas les innombrables choix que l’homme pourrait faire, il renferme même l’incapacité de supporter la relativité essentielle de la nature humaine. Et, dans une grande mesure, un mauvais esprit commence à s’enraciner dans la nouvelle génération, celui du « bien » ou du « mal », sans aucune relativité coexistant avec les deux. N’est-ce pas, cela, un esprit totalitaire ?! Oui, et le nouveau monde répond efficacement à ce penchant de l’homme soit vers le bien soit vers le mal. Kundera, dans L’art du roman, dévoile cette faiblesse de l’espèce humaine : « L’homme souhaite un monde où le bien et le mal soient nettement discernables car est en lui le désir, inné et indomptable, de juger avant de comprendre. »

Si l’homme est obligé de transformer son moi réel, déjà difficile à reconnaître, en un autre moi, virtuel, réduit, générique même, dans un monde à court d’odeur, à court de chaleur, passible de coupures de connexion, tributaire d’un abonnement et d’une énergie quelconque, appartenant en bref à une autorité humaine, et non à une autorité divine ou naturelle… s’il est obligé de courber l’échine devant toute cette autorité, que va-t-il signifier aux yeux des ces concitoyens électroniques, qui, comme lui, cèdent à la même force magique ?

Il ne signifie rien qu’un simple contact. L’homme, dans le jargon identitaire du nouveau monde, signifie contact. Il se reconnaît grâce à un profil. On peut dire que le profil est le mieux consulté pour avoir une idée sur le contact, c’est-à-dire sur le moi, ou encore sur le caractère du contact. Le profil comporte toutes les informations que le contact veut faire savoir aux autres, ses photos, ses amis… Et voilà un bon nid pour les mensonges intentionnels.

On peut même se redéfinir, c’est-à-dire se faire une autre identité, avec un autre visage, un autre nom, un autre âge, tout ce qu’on veut ! À ce titre je me rappelle le sage Clément Rosset, qui, dans son essai Loin de moi, se plaint dans un rêve à cause de son identité « controuvée » : « (…) C’est ainsi que mon nom n’est pas mon vrai nom, mon âge mon vrai âge, et ainsi de suite… » J’ai l’impression que tout homme point satisfait du nom qu’il porte, préférera le changer ; que tout homme point satisfait de son visage, préfèrera lui rajouter un peu de nez, ou lui enlever un peu de lèvres... Ce nouvel homme, a besoin, un besoin fervent, de se voir questionner : « "Qui es-tu" ? "D’où es-tu" ? "Comment es-tu" ? "En qui crois-tu" ? "Que veux-tu" ? » - pour répondre en adoptant de nouvelles appartenances majeures : (une) nouvelle langue, (une) nouvelle peau, (une) autre nationalité, (une) autre appartenance religieuse, (de) nouvelles attentes… Le nouveau monde lui permet de sembler tout faire, moyennant un savoir-faire électronique extrêmement vulgarisé grâce aux appareils hautement intelligents qui circulent depuis le cœur des grandes villes jusqu’aux plus lointains bleds.

Le nouveau monde, par la satisfaction illusoire du « Si c’était à refaire », a bien su attirer un grand nombre de personnes, et elle continue à en attirer. Et les convoitises économiques trouvent un espace de marketing moins coûteux mais très efficace pour agir sur le plan microéconomique. Elles peuvent facilement manipuler, diriger, dompter… et voilà une raison de plus pour que ce nouveau monde soit préservé par les forces mondiales. Les régimes étatiques, on le sait, sont organiquement liés avec les systèmes économiques. Pourtant, comme ne le verrons ci-après, ces régimes mêmes, et les États en général, seront les premiers à être menacés par cette identité du nouveau monde. Mais hélas « Les droits acquis ne se bafouent plus », répondront les Droits de l’homme.

Les nouveaux risques de l’identité :
Tant de conflits et de guerres ont été déclenchés dans le monde à cause de l’identité. Les peuples ne s’engagent plus dans des tueries qui semblaient à un moment donné de l’histoire constituer la préoccupation majeure des régimes étatiques et impériaux, mais ce sont les individus, ou les groupes d’individus, qui s’adonnent aujourd’hui aux guerres folles, partout et nulle part, toujours à cause des identités, comme l’a affirmé Maalouf : « Tous les massacres qui ont eu lieu au cours des dernières années, ainsi que la plupart des conflits sanglants, sont liés à des dossiers identitaires "complexes" et fort anciens. »

Il est vrai que le sang a coulé, à bouche que veux-tu, dans le monde entier, entre les groupes ethniques, religieux ou autres, à cause des identités. Des identités réduites à une appartenance quelconque ne pouvant pas supporter de coexister avec une autre appartenance qui ne lui était pas identique. Les exemples sont aussi nombreux que les étoiles dans le ciel…

Il est également vrai que la démocratie a bien pu réduire les tensions entre les groupes d’appartenances multiples, en optant pour des négociations, des votes, des saisines, bref, tous les moyens d’exercice de la démocratie. À ce propos, il n’y rien de plus illustratif que le cas de la France… Considérons le port du voile islamique à l’école : en 1994, après de nombreux contentieux portés devant la justice à ce sujet, la déclaration du ministre de l’éducation nationale, le changement du règlement intérieur des écoles, la constitution de la commission de Statsi chargée par le chef de l’État en 2003… après toutes ces démarches consensuelles ayant duré presque dix ans, le parlement français votait finalement une loi interdisant tous les signes dont le port conduit immédiatement à faire connaître son appartenance religieuse, tels que le voile islamique, la kippa, la croix de dimensions manifestement excessives dans un espace institutionnel.

Mais, est-ce que ce procédé démocratique et consensuel va survivre avec ce nouveau moi, cette nouvelle identité ? Il est temps d’anticiper les risques qui sont inhérents à celle-ci. Et je me permets de dire que les droits de l’homme, et la démocratie même, tels qu’ils sont exercés, ou semblent s’exercer dans le monde, vont contribuer à l’apparition de nouvelles guerres, des guerres absurdes. Comment ?

Je reviens à une citation de Maalouf, qui dit : « Ne dirais-je pas tantôt que le mot "identité" était un "faux-ami" ? Il commence par refléter une aspiration légitime, et soudain il devient un instrument de guerre. » Et c’est le cas du nouveau monde. N’est-il pas né d’un besoin de communication, et d’un besoin d’appartenance à un groupe quelconque ? Puis ne s’est-il pas laissé propager par le droit irréversible de communiquer, de contacter l’autre ? Personne ne peut nier cela. Mais certains garants de ces droits ont renversé les calculs…

Quand tout le monde peut communiquer avec tout le monde, avec des identités camouflées, avec des profils empruntés, je pense que c’est le summum de l’absurde. C’est toujours dans L’art du roman que Kundera évoque le risque de cette unité dangereuse : « Aujourd’hui l’histoire de la planète fait un tout, enfin, un tout indivisible, mais c’est la guerre, ambulante et perpétuelle (…) L’unité de l’humanité signifie : personne ne peut s’échapper nulle part ». Laissons au rancart ce qui peut en constituer les avantages pour les médias, l’économie et les autres actions faites de bonne foi, et concentrons-nous sur les risques !

Puisque le moi est transféré, tout est transféré avec lui, la société en tant que groupe d’individus, la citoyenneté, l’État, le pouvoir… tout. Une vraie schizophrénie ! Et ce qui va s’enrichir de cette nouvelle donne c’est tout dogme apodictique, et toute orientation ayant été nourrie d’une vision totalitaire, parce que le principe sur lequel est construit le nouveau monde, on l’a déjà vu, les favorise tant.

Ne remarque-t-on pas que les groupes extrémistes, nourris de religiosités masquées, totalitaires, envahissent de plus en plus le nouveau monde ? Ne sommes-nous pas par conséquent confrontés à des guerres informelles au sein des États les plus développés, face auxquelles les forces de sécurités restent bouche-bée ! Eh oui, puisque le nouveau monde permet de juger l’autre avant de le comprendre, en le basculant sans état d’âme dans le cercle du mal, et rarement, en fêtant son entrée dans le cercle du bien où l’on croit obtenir une résidence éternelle…

Et pour bien illustrer ma crainte, je ne veux pas m’éloigner trop dans le temps. Juste le 13 novembre 2015, ce vendredi noir en France comme partout dans le monde… Je me rappelle cette phrase de Maupassant dans Bel ami : « Nom de Dieu de treize ! Il me porte toujours la guigne, ce bougre-là. Je mourrai un treize certainement. » Maupassant n’a pas quitté la vie un treize, mais, au moins, cent vingt-neuf personnes innocentes l’ont quittée en France, à cause d’une guerre immaîtrisable. Des explosions dans des lieux différents, des fusillades, des prises d’otages… Le tout presque dans le même moment.

Je suis loin de vouloir retourner le fer dans la plaie, mais je veux plutôt rappeler que la chronologie des faits, et la nationalité française de certains kamikazes, posent un grand point d’interrogation...

D’une part, personne ne peut nier qu’il y ait eu une communication efficace entre les meneurs de ces différentes opérations terroristes. Le chef de l’État français parle lui-même d’un soutien intérieur et extérieur à ces opérations. Nous y voilà, les frontières sont remises en cause, comme je l’ai déjà signalé. D’autre part, les kamikazes ne sont pas forcément des ressortissants de l’Orient ou des subsahariens comme dans les versions « classiques », mais de vrais Français !

Ce kamikaze français n’est plus français d’esprit, il s’est choisi une autre identité dans le nouveau monde, il communique avec un groupe terroriste, qui, moyennant quelques arguments, et se garantissant de la structure fragile des esprits de cette nouvelle trouvaille, a réussi à l’attirer, à lui inculquer de faux-principes, à lui laver le cerveau, à le transformer en un être qui agit sur un simple clic, un être humain dont l’être est oublié. Comment donc ? Qu’attendons-nous d’un monde où il n’y a pas d’impressions vraies, d’idées vraies, un monde abandonné par les sages et envahi par le commun des mortels sous prétexte du droit à la communication ? Que des consommateurs et des kamikazes !

Voilà le risque inhérent à la nouvelle identité. Peut-on arrêter ce monstre depuis la source ? Non, d’abord parce que c’est trop tard, puis parce que le consommateur, levier de l’économie mondiale, va être tué par conséquent. Quel danger ! Le nouveau monde profite à la fois à l’économie libérale et aux visions totalitaires. Mauvaise impasse ! Je ne suis pas pessimiste, mais puisque l’humanité m’est chère, je tire la sonnette d’alarme !

En tant que romancier en cours de construction, j’ai déjà contredit cet esprit totalitaire du nouveau monde dans au moins l’un de mes romans. Je veux simplement attirer l’attention sur le monde du roman… Ce carrefour des pensées et des philosophies transmet et engendre les perceptions, telles qu’elles sont humainement reconnues… Ce monde de la double lenteur bénéfique : lenteur de l’écriture, lenteur de la lecture ensuite… Le roman s’engage à conserver l’identité originale de l’homme, avec ses temps, ses modes, ses lieux et ses personnages… Le roman peut également constituer un espace favorable pour remédier à la défaillance de l’être humain qui a adopté cet espace d’échange stérile, espace qui, à cause de son incapacité à incarner l’ensemble des perceptions, à cause de sa faiblesse face à l’être humain vrai, exclut la relativité, le doute et le questionnement…

Mohamed Ouissaden, Écrivain, Maroc.

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