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Dernier épisode en date du bras de fer entre le chef du gouvernement et les principales centrales du royaume, la grève nationale du 10 décembre n'a pas été un franc succès.

Après des « marches de la colère » à répétition, les syndicats marocains se sont lancés dans l’organisation d’un « jeudi noir » à travers un mot d’ordre de grève nationale dans les administrations publiques et les collectivités locales pour le 10 décembre. Dans un communiqué conjoint, quatre grandes centrales du royaume dénoncent « la désinvolture du gouvernement vis-à-vis du mouvement syndical », « la suspension de tout dialogue social », mais aussi « la propension du gouvernement à prendre des décisions unilatérales ».


Ces reproches, comme la dizaine de revendications formulées dans leur missive, sont brandis à chaque mouvement de contestation que lance cette alliance syndicale née avec l’arrivée au pouvoir du Parti de la justice et du développement (PJD, islamiste) et qui regroupe l’Union marocaine du travail (UMT), la Confédération démocratique du travail (CDT), l’Union générale des travailleurs du Maroc (UGTM) et la Fédération démocratique du travail (FDT).

Selon les syndicats, cette journée de grève a connu un taux de participation de 70 %, tandis que le ministère de la Fonction publique relativise ce chiffre, soulignant que les administrations ont continué de fonctionner presque normalement. Ce « jeudi noir » n’était pas une première. Le 29 octobre 2014, ces mêmes syndicats avaient lancé un mot d’ordre de grève générale, claironnant qu’ils parviendraient à paralyser toutes les administrations du royaume. Bien qu’ils se soient gargarisés d’un taux de participation de 80 % dans certains secteurs, il n’en a rien été.

En réponse, la réaction du gouvernement avait été particulièrement laconique : au lieu de polémiquer autour de ce chiffre exagéré, l’exécutif avait préféré saluer « l’ambiance responsable dans laquelle s’est déroulée cette journée de grève, qui n’a enregistré aucun incident ». C’est que le pays garde en mémoire la grève générale de juin 1981 pendant laquelle les rues de Casablanca avaient été le théâtre d’affrontements entre forces de l’ordre et grévistes. Mais c’était une autre époque, une époque où les syndicats avaient véritablement du poids et qui est aujourd’hui bien révolue…

Une influence qui s’étiole avec les années
Cela fait déjà vingt ans que les syndicats voient s’éroder leur influence. Mis au pas par le pouvoir au début des années 1990, ils n’ont repris du poil de la bête qu’en 2011. Alors que le vent du Printemps arabe soufflait sur la rue marocaine, les centrales étaient parvenues à arracher un accord important à la veille du 1er mai. Abbas El Fassi, le Premier ministre de l’époque, avait dégainé le chéquier pour acheter au prix fort la paix sociale, redoutant de voir les syndicalistes venir grossir les rangs du Mouvement du 20-février, dont des dizaines de milliers de militants battaient le pavé chaque dimanche.

Ce fameux accord du 26 avril 2011, dont a hérité Abdelilah Benkirane, constitue aujourd’hui encore la pierre angulaire des revendications syndicales. Mais le chef du gouvernement est régulièrement accusé d’avoir jeté aux oubliettes cette convention, laquelle a pourtant été respectée dans son volet relatif à la hausse des salaires. « Depuis l’arrivée du gouvernement Benkirane, on assiste à des marches presque tous les six mois, à des rounds de dialogue social qui tournent au dialogue de sourds, mais aussi à des mouvements de grève pratiquement chaque année, rappelle un politologue. Et Benkirane ne se laisse pas impressionner, car il estime les demandes des syndicats irréalistes. »

En outre, si les premières « marches de la colère » ont été massivement suivies, la capacité de mobilisation des syndicats s’est affaiblie au fil du temps, l’application systématique de la loi relative à la retenue sur salaire pour les jours de grève ayant calmé les ardeurs de plusieurs fonctionnaires. « C’était une mesure des plus légitimes. Dans certains secteurs comme la justice ou les collectivités locales, les salariés décrétaient trois jours de grève sur les cinq ouvrables de la semaine. Depuis l’entrée en vigueur de cette mesure, on n’assiste plus à de telles pratiques », justifie une source gouvernementale.

Mais si le gouvernement parvient à tenir tête aux syndicats, c’est qu’il les sait de moins en moins influents. Dernière démonstration en date : le tour de chauffe du 29 novembre, en prélude à la grève du 10 décembre, a viré au happening. Les quatre centrales les plus « importantes » du pays n’ont pas réussi à mobiliser plus de 7 000 personnes. Pis, les dernières élections des délégués du personnel, tenues en juin dernier, ont démontré que les syndicats étaient en perte de vitesse ; sur les 34 000 représentants des salariés du public et du privé, près de la moitié des élus sont sans appartenance syndicale.

La réforme du régime des retraites, le nouveau combat des syndicats

Malgré cette faible représentativité, les syndicats conservent néanmoins une forte capacité de nuisance et parviennent encore à bloquer certaines réformes. La plus emblématique est sans doute celle du régime des retraites, que Benkirane voudrait bien amorcer avant la fin de son mandat. Le chef du gouvernement a pourtant habilement manœuvré, essayant de contourner les syndicats en demandant l’avis du Conseil économique, social et environnemental (CESE) au sujet de son projet de loi réformant la Caisse marocaine des retraites (CMR, qui gère les pensions des fonctionnaires).

Sauf que les syndicats, bien représentés au sein de cette instance constitutionnelle, avaient réussi à torpiller le processus. Le 25 septembre 2014, alors que le CESE était réuni pour une session de vote sur la réforme, les représentants des syndicats avaient forcé le président Nizar Baraka à lever la séance et à reporter le vote sine die. Un précédent dans l’histoire du CESE… Ce n’est que plusieurs semaines plus tard que le Conseil est parvenu à voter un avis, assez consensuel, pour se débarrasser de ce dossier brûlant…

Aujourd’hui, ce projet de loi réformant le régime de la CMR a été transmis au secrétariat général du gouvernement, dernière étape avant d’être soumis au Parlement, où tout reste à jouer. Mais le gouvernement est bien déterminé à réaliser un passage en force. « Nous avons pris tout le temps nécessaire au dialogue et à la concertation. Aujourd’hui, nous assumons notre responsabilité pour l’adoption de cette réforme cruciale. Sinon, nous nous retrouverons dans l’incapacité de verser les pensions de quelque 400 000 retraités à l’horizon 2021 », nous déclare, confiant, Mustapha El Khalfi, porte-parole du gouvernement.

Mais le PJD ne pourra réaliser un tel exploit qu’avec le soutien de ses alliés de la majorité. L’obtiendra-t-il ? Pas si sûr, si l’on en juge par la tournure prise par les tractations lors du deuxième tour des élections régionales.

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Source : jeuneafrique


















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