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Avec la création dans le courant de l’année d’une autorité pour la parité et la lutte contre les discriminations, le Maroc agit en pionnier dans le monde arabo-musulman.

Les ONG s’indignent toutefois du fait que cette institution prévue par la Constitution de 2011 soit réduite à une « coquille vide ». Le conseil des droits de l’homme souligne les graves discriminations dont restent victimes les femmes et secoue la société marocaine en réclamant l’instauration de l’égalité en matière d’héritage.

« Le Maroc est un pays qui avance ! ». Le compliment vient d’une « institution » du pays : Driss El Yazami, militant historique des droits de l’homme au Maroc. Cet homme qui préside depuis 2011 le conseil national des droits de l’homme (CNDH) œuvre à ce titre aux changements de la société marocaine de l’intérieur, aux côtés des autorités. À ses yeux, le pays connaît des évolutions sociologiques « vertigineuses » : « Les femmes qui avaient encore sept enfants dans les années 1970 n’en ont plus que deux aujourd’hui, 100 % des filles sont désormais scolarisées dans le primaire » souligne-t-il.

Le CNDH propose aujourd’hui une véritable révolution : l’instauration de l’égalité successorale entre les femmes et les hommes, alors qu’en vertu des prescriptions coraniques la femme hérite de la moitié d’une part revenant à un homme. « C’est la première fois dans le monde musulman qu’une institution publique réclame l’égalité en matière d’héritage ! »

Une question sensible et des réactions violentes

Driss El Yazami revendique d’avoir levé un tabou qui suscite une immense bronca dans la société. « La question est très sensible. Il y a des réactions violentes. Des accusations très graves d’apostasie ont été portées contre le CNDH », admet-il.
Mais d’ajouter : « Le débat s’est imposé. Les questions d’égalité et de parité sont devenues un enjeu permanent. Ce qui est essentiel c’est de pouvoir s’affronter pacifiquement sur des projets de société ».
En l’occurrence, le CNDH croise gentiment le fer avec le gouvernement dirigé par les islamo-conservateurs du parti justice et développement (PJD) qui, à contrecœur et à retardement, est en passe de faire naître l’autorité pour la parité et la lutte contre toutes formes de discrimination (Apald).

Le roi lui-même s’était inquiété fin 2014 du manque d’avancée du projet de loi portant création de cette institution, prévue dans la constitution de 2011. Le CNDH a remis le 29 décembre dernier son avis sur le projet, actuellement à l’étude au parlement.

Driss El Yazabi juge toutefois nécessaire « d’améliorer substantiellement le projet ». Car selon lui, celui-ci restreint le rôle de cette autorité indépendante à un simple « conseil consultatif ».
« Le gouvernement a fait de cette autorité une coquille vide »
Les associations féministes et de défense des droits humains, elles, ne décolèrent pas. « Quelle peut être l’indépendance d’une autorité dont douze des seize membres sont nommés par le chef de gouvernement ? En l’occurrence par un chef de gouvernement qui considère les femmes comme des « lustres » et qui a plusieurs ministres polygames », tempête Saïda Drissi, vice-présidente de l’association démocrate des femmes marocaines à Rabat.

En juin 2014, devant le parlement, le premier ministre, Abdelilah Benkirane, avait critiqué « le modèle européen » de société et qualifié les femmes de « lustres » qui éclairent les maisons. « Lorsque la femme est sortie des foyers, ceux-ci sont devenus sombres », avait-il insisté.

« Il faut que l’Apald soit indépendante, qu’elle ait une capacité d’autosaisine, de décision et d’intervention, qu’elle soit dotée d’un pouvoir quasi judiciaire lui permettant de mener des enquêtes, poursuit Saïda Drissi. Le gouvernement a fait de cette autorité une coquille vide. Tel qu’il est, on préfère que le texte ne passe pas ». Tout comme le projet de loi pour lutter contre la violence faite aux femmes avait été retiré en 2013, avant d’être en passe d’être à nouveau exhumé.

La réalité alarmante des violences physiques
Car si le Maroc avance, Driss el Yazabi ne cache pas « les sérieux blocages » de la société, « l’acceptation sociale des violences faites aux femmes »,« les discriminations » et « les régressions » dont elles sont victimes. Autant de points noirs qui imposent pour le CNDH d’amender le code de la famille et d’instaurer une Apald puissante.

« Le taux d’activité des femmes qui était de 29 % - contre 75 % pour les hommes - a reculé de plus de 5 % ces dernières années. C’est une manifestation révélatrice des discriminations », insiste-t-il. Le conseil économique, social et environnemental du Maroc avait également relevé la « réalité alarmante » de ce recul dans son rapport sur les discriminations à l’égard des femmes dans la vie économique, paru fin 2014.

Et le CNDH avait de son côté estimé que « la violence constitue un puissant instrument de contrôle social sur le corps des femmes et sur leur liberté de mouvement » dans son rapport sur « l’état de l’égalité et de la parité au Maroc » publié à l’automne dernier. Une enquête a ainsi montré qu’une femme vêtue d’une tenue moderne courte est deux fois plus victime de violences physiques dans l’espace public qu’une femme voilée portant une tenue longue.

L’état de l’égalité hommes-femmes au Maroc
Dans son rapport publié le 20 octobre 2015, le conseil national des droits de l’homme du Maroc relève les avancées significatives de ces dernières années qui « place le Maroc dans une situation très avancée par rapport aux pays arabes ». Ainsi le code de la famille a supprimé le devoir d’obéissance de la femme à son mari et instauré la coresponsabilité des époux.

En dépit d’une législation qui se veut plus restrictive, le CNDH signale la poursuite des mariages polygames autorisés dans près de la moitié des cas par les juges et un quasi-doublement de la part des mariages de mineurs – à plus de 99 % des filles – autorisés par les juges, passés de 7 % en 2004 à 12 % en 2013.

Le Maroc est classé au 126 e rang mondial pour l’indice de développement humain et au 117e rang pour l’indice d’inégalité de genre par le Programme des Nations unies pour le développement. Le Forum économique mondial a classé le Maroc au 139e rang sur 145 pays dans son rapport 2015 sur la parité.

Marie Verdier
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