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La prétendue « guerre contre la terreur » s’est transformée en lutte au sein de chaque civilisation où chacune des parties prétend combattre Daesh afin de frapper son véritable ennemi.

Il y a quelque chose d’étrange à propos des déclarations solennelles selon lesquelles nous sommes en guerre contre l’Etat islamique – toutes les super puissances du monde contre une association religieuse qui contrôle une petite bande d’un pays essentiellement désertique… Cela ne signifie pas que nous ne devrions pas avoir pour objectif la destruction de Daesh, sans conditions, et sans « mais »… Le seul « mais » tient à ce que nous devrions VRAIMENT avoir pour objectif sa destruction et pour cela, il faut bien davantage que des déclarations pathétiques et des appels à la solidarité de toutes les forces « civilisées » contre le démoniaque ennemi fondamentaliste.

Ce en quoi il faudrait éviter de s’engager, c’est la litanie libérale de gauche des « on ne peut pas combattre la terreur par la terreur, la violence n’engendre que davantage de violence ». Le temps est venu de commencer à se poser quelques questions désagréables : comment l’Etat islamique parvient-il à survivre ? Comme nous le savons tous, malgré les condamnations et rejets officiels de toutes parts, il existe des forces et des Etats qui, en silence, non seulement le tolèrent, mais lui apportent leur soutien. Dernièrement, alors que la bataille faisait rage entre l’armée russe et les terroristes de Daesh dans une Syrie ravagée par la guerre, un grand nombre de combattants de Daesh blessés sont entrés sur le territoire turc et ont été admis dans des hôpitaux militaires.

Ainsi que David Graeber l’a montré récemment, si la Turquie avait instauré contre les territoires de Daesh un blocus aussi sévère que celui contre les territoires syriens tenus par les Kurdes, et si elle avait témoigné au PKK et aux YPG la même « bienveillante indifférence » qu’elle a réservée à l’Etat islamique, celui-ci se serait effondré depuis longtemps, et les attaques de Paris ne se seraient certainement pas produites. Au lieu de cela, la Turquie a discrètement aidé Daesh non seulement en soignant ses soldats blessés et en facilitant l’exportation de pétrole des territoires tenus par l’Etat islamique, mais en attaquant brutalement les forces kurdes, les SEULES forces locales engagées dans un combat sérieux contre Daesh. En outre, la Turquie a abattu un avion de combat russe qui attaquait les positions de Daesh en Syrie. Des événements semblables ont lieu en Arabie saoudite, l’allié clé des Etats-Unis dans la région, qui voit d’un très bon œil la guerre menée par Daesh contre les chiites ; quant à Israël et à sa condamnation de Daesh, il observe un silence suspect sans doute par opportunisme et souci de préserver ses intérêts – Daesh ne lutte-t-il pas contre les forces chiites pro-iraniennes qu’Israël tient pour son principal ennemi ?

L’accord passé fin novembre entre l’UE et la Turquie, aux termes duquel la Turquie diminuera le flux de réfugiés entrant en Europe en échange d’une aide financière généreuse, fixée initialement à 3 milliards d’euros, est un acte honteux, révulsant, une véritable catastrophe éthique et politique. Est-ce là la « guerre contre la terreur » qu’il faut mener, en acceptant le chantage turc et en récompensant l’un des principaux coupables de l’avènement de Daesh en Syrie ? La justification opportuniste et pragmatique de cet accord est claire – corrompre la Turquie n’est-il pas le moyen le plus évident de limiter le flux de réfugiés ? –, mais ses conséquences à long terme seront catastrophiques. Cet obscur arrière-plan montre nettement que la « guerre totale » contre Daesh n’est pas menée sérieusement – ils n’en ont pas réellement l’intention. Nous n’avons pas affaire à un choc des civilisations (un Occident chrétien contre un islam radicalisé) mais à un choc au sein de chaque civilisation : dans l’espace chrétien, les Etats-Unis et l’Europe contre la Russie, dans l’espace musulman, les sunnites contre les chiites. Le caractère monstrueux de l’Etat islamique accapare l’attention et la détourne de tous les conflits dans lesquels chaque partie prétend combattre Daesh de manière à frapper son véritable ennemi.

Texte paru dans l’hebdomadaire britannique New Statesman le 9 décembre 2015.
Il est consultable en ligne ici.
Traduit par Geneviève Lambert.

Titre original : « Slavoj Žižek : Il faut parler de la Turquie »
Slavoj Žižek est un philosophe slovène né en 1949. Disciple de Lacan, Hegel et Marx, Žižek porte une intention particulière à la critique de l’idéologie. L’abondante œuvre de ce philosophe iconoclaste et exigeant parcourt aussi bien la métaphysique, le désir que des thèmes de pop culture. Dernier ouvrage paru en français : Moins que rien : Hegel et l’ombre du matérialisme dialectique (Fayard, 2015).
Source : osonscauser.com/










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