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Dans son nouveau roman Le mariage de plaisir, Tahar Ben Jelloun, parle du racisme contre les Noirs, en Afrique du Nord. Plus précisément au Maroc, son pays natal.

Un thème trop souvent tabou dans le monde arabe, à travers l'histoire d'Amir dans les années 50. Il est un riche négociant marocain, marié, qui part pour le Sénégal pour affaires. Il contracte alors un mariage de plaisir avec Nabou. C'est-à-dire un mariage temporaire, à durée déterminée (MDD) avec une jeune femme de Dakar.

Ce mariage de plaisir est toléré dans la religion d'Amir. Mais, petit à petit, ce mariage de plaisir se transforme avec l'apparition des sentiments du protagoniste pour Nabou. Il faut détailler qu'Amir est un riche bourgeois blanc et père de quatre enfants, tous blancs. Sa vie bascule, lorsqu'il décide d'emmener Nabou chez lui à Fès. Noire dans une famille blanche, la seconde épouse se confronte au racisme latent des Arabes blancs de peau.


Entretien réalisé avec Tahar Ben Jelloun à l'occasion de la parution de Le mariage de plaisir.
© Gallimard

« Une fois n’est pas coutume, ce soir je m’en vais vous conter une histoire d’amour, un amour fou et impossible pourtant vécu jusqu’au dernier souffle par chacun de ses personnages. Mais comme vous le verrez, derrière cette histoire miraculeuse, il y a aussi beaucoup de haine et de mépris, de méchanceté et de cruauté. C’est normal. L’homme est ainsi. Je préférais que vous le sachiez et que vous ne vous étonniez de rien. »
Qu’est-ce qu’un « mariage de plaisir » ?
C’est un contrat de mariage à durée limitée, autorisé par l’islam aux croyants partant pour un long voyage. Pour ne pas être tenté d’aller voir les prostituées, le voyageur contracte un mariage temporaire avec une femme honorable, lui donne une dot. Au terme du contrat, le mariage se termine d’un commun accord, et le voyageur retrouve sa femme légitime. La coutume existait du temps du Prophète, elle est encore pratiquée par les Chiites.

J’avais envie de raconter comment, à partir d’un contrat de plaisir, un marchand de Fès, Amir, va vivre l’inattendu : une véritable histoire d’amour. Il ne peut plus se passer de cette femme, une noire sénégalaise, et il décide de la ramener au Maroc. Il va imposer cette nouvelle épouse à sa première femme, blanche, avec qui il a quatre enfants. Bien sûr, ça se passera mal. Mais il va tenir bon, la femme blanche va disparaître et la femme noire lui donnera des jumeaux, un blanc et un noir.

Cette époque semble avoir été celle d’une certaine douceur de vivre…?
C’est sûr que l’époque de l’esclavage, sexuel et autre, avait une certaine douceur… pour ceux qui en profitaient ! Mais ils ne se préoccupaient pas de savoir si ces femmes souffraient, si elles avaient une âme, si elles avaient un cœur… Il y avait une violence, mais elle restait muette.

Après cette première partie du roman, qui se passe dans les années 1940, la seconde se déroule dans le Maroc contemporain…
À partir de l’indépendance du Maroc, une nouvelle société va se créer, plus moderne, mais avec une violence plus visible, plus directe, qui est celle du racisme banal. Le voyage du Sénégal au Maroc que Salim, le petit-fils d’Amir, fait dans les années 2000 est bien plus dramatique que le voyage de son grand-père un demi-siècle plus tôt, dans un autre Maroc, plus violent, plus terrifiant.

Pour cette partie, je me suis inspiré de ce que j’ai vu dans les rues de Tanger entre 1990 et 2015. Les Subsahariens arrivaient en masse pour tenter de traverser vers l’Espagne, ils n’y parvenaient pas et restaient à traîner, à mendier dans les rues de Tanger. Ils sont tellement nombreux que c’est devenu un vrai problème pour la société marocaine, au point de devoir en régulariser plus de 20 000.

Vous abordez aussi le sujet délicat de la place d’un enfant trisomique dans une société traditionnelle…
Dans ma jeunesse, il y avait un trisomique dans la rue où habitaient mes parents. Il se promenait, entrait dans les maisons, s’installait, mangeait avec les uns les autres. Personne ne le chassait, personne ne se méfiait de lui. La société marocaine ne rejette pas le handicapé, c’est un ange qui passe.

Pour créer le personnage de Karim, je me suis inspiré de mon fils Amine, à qui le livre est dédié. Amine est arrivé comme une vraie lumière. J’ai découvert avec lui un être exceptionnel qui ne sait pas ce que c’est que le mal, il ne connaît que le bien, l’optimisme, le sourire, la lumière et le soleil. C’est excessivement rare, ce sont des êtres très précieux, et c’est pour ça que dans le roman, Karim joue un rôle très important, du début jusqu’à la fin.

Au final, un conte cruel ?
Oui, parce que le racisme est cruel, il est partout, personne n’y échappe. Né d’une histoire d’amour, l’un des jumeaux va connaître une histoire de rejet. Le blanc va réussir, plaire, s’enrichir. Le noir connaîtra une vie médiocre, des échecs, des drames, et ce sera pire pour son fils Salim, jusqu’à mourir à la place de son père.
Ce roman est une fiction totale, où malheureusement rien n’est inventé.




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