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A l'aéroport Mohammed V de Casablanca, après avoir passé la douane, les voyageurs s'élancent dans le grand couloir menant vers la salle des bagages. 

Soulagés de leur pesante formalité, ils ne remarquent pas sur leur gauche une salle d'attente aux bancs renversés. La buvette qui la borde ne les attire guère, pressés qu'ils sont pressés de quitter l'aéroport.

Mais une dizaine de silhouettes hagardes s'y attardent pourtant. Ce sont les étrangers refusés d'entrée sur le territoire. Pour eux, la formalité n'en était pas une. Entre la vitre teintée donnant sur une autre salle de contrôle des voyageurs et le couloir où le flot des voyageurs plus chanceux ne s'interrompt jamais plus de cinq minutes, cette pièce à trois murs d'environ 10 mètres sur 4 abrite des profils tous très différents.

Trafic d'enfant ou délit de faciès : version contre version

A 12h, Patrice Kolly, Ivoirien résidant en France, fait les cents pas devant son ami Éric et son fils de 10 ans, Yann. C'est ce dernier qui est la cause de ses tracas. Le passeport de ce dernier date de 2012, et les douaniers considèrent que ce n'est pas le garçon qui apparaît sur la photo.

Pour eux, il pourrait s'agir d'une affaire de trafic d'enfant ou d'immigration illégale. "Pourtant on a passé le contrôle d'identité sans encombre, c'est au moment d'embarquer qu'ils ont changé d'avis", râle Patrice. Pour cet agent de sécurité de la RATP (transports publics parisiens), Casablanca n'était qu'un transit sur son vol d'Abidjan vers l'Italie, où il devait retrouver la mère de Yann pour trois jours de vacances du coup bien compromises. "Je ne passerai plus jamais par Casablanca", assure-t-il, catégorique, avant d'ajouter : "Il y a trop de racisme, d'abus de pouvoir".

Dans la salle, on trouve également un Cubain, en survêtement de sport floqué "Namibie". Il se présente comme l'entraîneur de la sélection namibienne de lutte, laquelle s'entraîne au Maroc. Il est arrivé à l'aéroport de Casablanca sans ses lutteurs, qui "avaient un billet un autre jour". Il suppose que cela n'a pas joué en sa faveur.

En fait, aucun des douaniers présents ne parle espagnol, et visiblement l'homme ne sait pas d'où vient précisément le problème. Et il est passablement énervé : "On a une compétition en Algérie là, avec des équipes de toute l'Afrique, c'est qualificatif pour les Jeux olympiques". Mais l'homme est maintenant retenu depuis trois jours. On n'aura pas le temps d'apprendre son nom qu'il reçoit signe de faire ses bagages, et aussitôt le voilà à filer vers son avion et sa libération.

Pas de couchage ni de couverture
Reste alors son compagnon d'infortune, unique hispanophone de ces naufragés administratifs du ciel. C'est un Sénégalais résidant en Espagne, et "pas mal en France aussi". Négociant en voitures d'occasion, il explique avec une aisance de commercial qu'il était parti à Dakar vendre une voiture d'Espagne, puis qu'il est rentré par avion de la capitale sénégalaise vers Toulouse, en France. Résidant en Espagne, les autorités françaises l'ont refoulé vers Casablanca (où il avait transité).

"Les Marocains ont proposé de m'expulser vers le Sénégal, auquel cas ce sont eux qui auraient payé", raconte-t-il. "Mais ils m'ont également permis de partir vers l'Espagne, auquel cas c'est à moi de payer le billet". Ses finances ne lui ayant pas permis de prendre le premier billet, il en a donc pris un plus tardif, explique-t-il.

Quitte à emménager durant cinq jours dans cette salle d'attente. Un choix qui implique de dormir soit sur le dossier des sièges, renversés pour l'occasion contre la baie vitrée, soit, si ces places viennent à manquer, à même le sol. Tout dépend de l'effectif qui sera encore présent le soir. Aucune couverture n'est fournie, et la pièce, tout en carrelage d'aéroport, est fraîche, prise entre sa baie vitrée et le couloir mal isolé.

Ce qui ne fait pas les affaires de Benkedouré, jeune Guinéen arrivé en T-shirt de Sao Paulo, au Brésil, où, explique-t-il dans un français hésitant, il était parti négocier des ventes dans l'alimentation générale, avec son associé, également présent. Le douanier en charge de cette salle d'attente bondit et contredit sa version, assurant qu'il est impliqué dans une histoire de trafic de cocaïne.

A 14h, le repas est servi : un douanier apporte un sac avec de maigres sandwichs emballés dans du papier alu, accompagnés d'une petite bouteille de Fanta. Personne n'y trouve de quoi se rassasier, et deux heures plus tard, une deuxième livraison arrive... mais cette fois les sandwichs sont payants. Comme seuls les dirhams sont acceptés dans l'aéroport, mais qu'aucun bureau de change n'est accessible depuis cette salle de rétention, le douanier se retrouve en position d'intermédiaire cambiste officieux.

De l'attente et des cris
Vers 15h, un quinquagénaire allemand puis deux jeunes Italiens de Turin arrivent. Pour eux, il ne s'agit que d'attendre une bonne heure leur correspondance pour Marrakech. Ils sont loin de se douter que cette salle d'attente deviendra d'ici quelques heures un dortoir de fortune, ni qu'ils côtoient des individus suspectés de trafic de drogue.

Vers 16h, quelques heures plus tard, des cris résonnent dans le hall. Benkedouré refuse d'être pris en photo par les autorités, qui l'y contraignent cependant. S'en suit un long éloignement, pendant lequel on n'a plus de ses nouvelles. Finalement, l'homme sera conduit quelques heures plus tard vers une salle d'embarquement, entouré de plusieurs douaniers.

L'ombre des conflits au Proche-Orient

Pendant ce temps, Mohamed fait sa sieste. A 55 ans, ce militaire irakien à la retraite s'est allongé sur la couchette de fortune qu'il a aménagé avec des cartons sur les sièges renversés au fond de la pièce. A son réveil, l'homme nous explique être venu au Maroc pour y solliciter de l'ambassade américaine le droit d'émigrer aux Etats-Unis, en contrepartie de ses services rendus à l'armée américaine.

Mais pour rentrer, il a tenté de rejoindre sa ville de Tikrit, au cœur de l'Irak, par Istanbul, le billet d'avion vers la ville du Bosphore étant moins cher. Refoulé par les autorités turques en raison de la situation sécuritaire tendue à la frontière irakienne, il a donc été renvoyé à Casablanca. Sans le sou, il attend là depuis cinq jours que des proches lui transfèrent l'argent pour un vol direct vers l'Irak. Le lendemain, il s'envole pour Bagdad.

L'aéroport de tous les transits
Vers 18h, deux Sri Lankais sans visa renforcent les troupes. "Notre visa n'est pas encore arrivé, on va devoir attendre ici jusqu'à ce qu'on nous les délivre", explique l'un d'eux. Finalement, c'est un groupe d'une douzaine de jeunes hommes sri lankais qui investit la salle, dans un transit qui devait les emmener vers le Qatar, officiellement pour "tourisme". Leur cas est rapidement résolu, et la salle se vide à nouveau.

Le soleil se couche aux fenêtres du couloir. Les pas des voyageurs s'atténuent dans le couloir et le silence retombe. La journée se termine, et ceux qui sont restés se réservent un coin de couchage dans le siège renversé, d'autres essayant de dormir assis malgré le froid. Demain, d'autres profils défileront dans la salle d'attente, voire s'y installeront pour quelques jours.

Conditions de réalisation du reportage : l'auteur, journaliste de nationalité française, a lui-même vécu la rétention dans l'aéroport de Casablanca le jeudi 24 mars dernier, les autorités marocaines ayant prononcé en juillet 2015 une interdiction d'accès au territoire à son encontre, ce qui lui a permis de réaliser ce reportage.

HuffPost Par Antony Drugeon



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