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Tout au long de mes études et dès ma décision d’intégrer une filière littéraire, je m’étais mis en tête de démontrer toute « l’utilité » de ma formation. Résultat : je travaille depuis mes 18 ans, ce qui revient à bientôt sept ans de bons et loyaux services auprès de différents employeurs.

J’ai choisi la peste, on me propose le choléra
Aujourd’hui, j’ai repris mes études en littérature comparée et j’ai abandonné l’idée de prouver quoi que ce soit à qui que ce soit. Quand on me demande ce que je fais, je réponds : « Repose-moi la question plus tard. »

Qu’est-ce que je fais dans ma vie ? J’étudie d’abord et je fais plein d’autres choses : je suis membre d’un orchestre associatif, je corrige mémoires et livres d’amis, j’écris bénévolement pour une revue de littérature, je pige pour un ancien employeur…

Je ne suis pas en CDI, je n’ai pas d’emploi du temps fixe, je ne rentre même pas dans mes frais. Je vis sur le dos de mon compagnon, à l’ancienne… J’aurais pu prendre un petit boulot mal payé, mais je m’y refuse. J’ai l’impression d’avoir choisi la peste et qu’on me propose le choléra. Après tout le travail fourni et toutes ces années d’études, il me semble normal d’avoir un minimum d’exigence.

J’ai fait tout ce qu’il fallait…
Je suis sociable et bien entourée. Je mesure ma chance. Pendant quatre ans, j’ai pu travailler derrière un bureau, au service photothèque d’un hebdomadaire, loin des frites ou des gardes-d’enfants. J’ai évolué dans le monde de la presse, côtoyé tous les services ; j’ai donc eu l’avantage de pouvoir travailler dans un domaine lié un tant soit peu à mes études, même si, à ce moment-là, j’espérais plutôt faire de la recherche.

Et puis je suis arrivée à la fin de mon master 1 en Lettres, arts et pensées contemporaines à Paris-Diderot. On m’a fait comprendre qu’il ne fallait rien espérer du côté de la recherche, que déjà les normaliens-agrégés-louis-le-grandesques se bagarraient à douze pour une place.

Et puis il y a eu ce séminaire de « découverte » des métiers possibles à la fin de notre master : écrire bénévolement pour des sites littéraires, créer sa maison d’édition après dix ans de galère, de larmes et de sang ou obtenir (par l’opération du Saint-Esprit) un contrat doctoral, etc. Je vous épargne la vague de panique qui a submergé l’amphi semaine après semaine devant l’abondance des possibilités et l’air penaud du professeur qui, à la question « vous ne pouvez pas inviter des gens qui ne font pas de bénévolat ou de doctorat ? », a répondu : « Mais qui voulez-vous que j’invite ? Il n’y a rien d’autre. »

Mais là encore, j’ai eu ma bonne étoile avec moi. Au même moment, un master 2 en alternance ouvrait à Paris-Diderot. L’objectif était de prouver que les profils littéraires sont « employables » et surtout qu’ils ont à apporter des compétences et des savoirs. J’ai foncé et eu la chance d’être prise comme rédactrice apprentie pour le magazine interne d’une grande institution.

Pendant mon master 2, plus que jamais, les activités professionnelles et estudiantines se sont combinées à merveille.

La fin des études, la claque

Il y a des choses comme ça, on ne les comprend qu’une fois qu’on y est confrontées, alors même que tout le monde les rabâche.

Comme je n’avais pas galéré plus que ça jusqu’ici, je pensais naïvement que « quand on veut, on peut ». Je n’ai pas été embauchée à la fin de mon apprentissage, mais ils m’ont gardée comme pigiste.

J’ai travaillé pendant près d’un an pour une association : j’accompagnais des personnes sourdes à l’écrit via des retranscriptions, de l’aide au français et à la communication. Une fonction totalement dévalorisée pour laquelle on me demandait souvent si c’était mon vrai métier ou si j’étais payée.

C’était douloureux mais surtout je ne m’y retrouvais pas. Je m’étais formée à un métier par l’expérience, j’avais fait de longues études, je n’avais pas fait tout ça pour « rien ».

J’ai tout lâché et, comme je le disais, j’ai repris mes études. Je n’ai pas eu énormément d’opportunités de piges pour d’autres magazines, elles sont toutes tombées à l’eau. J’apprends à glisser quelques mots sur mes recherches d’emploi aux gens que je côtoie ; la plupart des personnes sont bienveillantes et promettent de penser à moi. On verra bien.

Le constat que je tire de mon expérience, c’est que tout se passe bien quand vous êtes en stage, en alternance ou lié par des contrats « flexibles » et que vous êtes étudiant : on vous donne du travail à faire comme à des professionnels, vous êtes formé et intégré. Une fois sur le merveilleux marché du travail, vous ne valez plus rien. Les critères de sélection deviennent ridiculement insurmontables.

J’en suis alors arrivée à cette situation paradoxale, infantile sûrement, de préférer l’inconfort d’une vie coupée en deux, entre études et emploi précaire, d’une vie exteriosuffisante (merci la famille, mon compagnon et les amis pour les dépannages), à l’inhumanité et au non-sens du marché de l’emploi. Je suis tout de même plus contrainte qu’avant : les articles sont à rendre dans des délais parfois courts, je ne peux pas me permettre d’en laisser passer un seul. Alors je rentre dans mon agenda les dates de rendus d’articles et de travaux universitaires. Pendant un mois, je n’ai pas pu mettre les pieds en cours. J’ai du retard dans mon mémoire. Mais le jonglage entre les études, mes occupations bénévoles, mes quelques piges, s’il me permettait de gagner convenablement ma vie, je le maintiendrais longtemps encore. Parce qu’en face, l’horizon n’est pas plus heureux.

Léa G., 24 ans, scribe et étudiante, Pantin (93)
Crédit photo Charlotte Christiaën
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