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L’oisiveté, vous connaissez ? Allons, bien sûr que vous connaissez ! C’est votre activité préférée pendant les heures de travail, surtout lorsqu’un gros dossier gît sur votre bureau et qu’il n’y a que vous pour l’enterrer…

Et bien moi, cela m’arrive très souvent d’avoir de gros dossiers sur les bras. Un peu trop d’ailleurs. C’est pour ça que je n’ai aucun scrupule à m’offrir ces longues pauses entre deux tentatives ratées de concentration.

Pendant ces entractes, j’aime glander sur YouTube. Je saute de la vidéo de Spleen interprétant “Toxic” de Britney avec une voix de loup-Garou, à celle du beau gosse d’Arab Idol, très raciste envers les non-Égyptiens, puis aux mille vidéos de chats qui tombent, qui mangent, qui sautent, qui chantent… et celles de bébés qui tombent, qui mangent, qui sautent, qui chantent… Je parcours des sites de mode en guettant les soldes et traque les deals bons ou mauvais.

C’est ainsi que je tombe, un bien beau jour, sur un gars marocain qui publie ses rots à chaque fois qu’il a une érection ! Vraiment. J’en ai avalé une dizaine d’un coup. Non seulement il étaye ses théories par des versets (très mal versés d’ailleurs) du Livre sacré, mais il interpelle des passants pour leur faire faire un mea culpa de trois minutes entre deux péchés banals. “Bghit ntoub”, s’intitule le forfait.

Je découvre alors avec fascination et reconnaissance celui qui remplira toutes mes heures creuses et boostera mes baisses d’énergie. Je le présente à mes collègues dont certaines font des crises d’hystérie ou d’épilepsie, que sais-je… Les gars du commercial font de suite leurs calculs pour estimer l’apport en pub que peut générer une logorrhée théo-sociopathologique.

Je suis bien contente de ma trouvaille. Oh oui ! J’ai même découvert sa page Facebook et me suis abonnée à ses publications. Comment vous l’expliquer ? C’est rafraîchissant de constater que non seulement le ridicule ne tue jamais, mais qu’il y a sur cette planète des gens qui ont le don de le magnifier, de le sublimer et d’y faire adhérer d’autres… Un peu comme un gourou du non-sens…

Tout commence à tourner quand il commet une vidéo sur le harcèlement sexuel subi par les hommes, incriminant les honteux postérieurs de femmes qu’il veille à flouter consciencieusement…

Peu de temps après, je réalise que j’esquive les collègues hommes dans l’ascenseur. Ensuite, je me surprends à éviter tous les hauts arrivant jusqu’à la taille, me limitant aux larges tuniques aux couleurs sombres. Mais de plus, j’ai le regard qui glisse automatiquement sur les fesses de mes copines, mes collègues et des femmes dans les cabines d’essayage. Misère !

Le pire, c’est qu’il m’est devenu impossible de ne pas actualiser ses statuts, épier le nombre d’abonnés sur sa page et me demander qui d’entre eux est un futur soldat de l’armée des flouteurs de postérieurs. Dans la rue, je commence à chercher avec angoisse tous les regards perdus qui se hasardent sur mon cul et en épingler les coupables avec rage. Il y en a pas mal qui y sont passés. Surtout les connaissances : le voisin, le boucher, l’épicier, l’informaticien et Ba Hamid, le gardien de voitures…“-Tu te prends pour Cheikh Sar ?

-Hein ??”

Ça devient de la pure paranoïa, de la folie ! Je commence alors à envisager le pire, à chercher des bombes à poivre et des lacrymogènes d’occas’ sur Avito, à choisir le tissu le moins étouffant pour ma burqa… Jusqu’au jour béni où je suis sauvée… par un courrier de ma boss nous prévenant que l’accès à Internet est désormais interdit pendant le travail…

Le journal public de Nouria
Je m’appelle Nouria. Trente ans et des poussières qui s’accumulent dangereusement. Comme vous, j’ai autant de diplômes que de complexes, autant de forces que de faiblesses et l’équilibre psychique comme projet de vie. Ce n’est pas gagné. Je vis au Maroc.



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