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À l’annonce du décès de Miloud Chaâbi, une vague de témoignages et d'hommages a déferlé sur les médias et réseaux sociaux marocains. Ce qui en dit long sur la place que l’homme occupait sur la scène économique et politique.

Le lecteur a de nouveau eu droit à tous les clichés liés à l’image du défunt : le berger devenu milliardaire, l’homme d’affaires rebelle, etc.

Il y a, bien entendu, une grande part de vérité dans ces clichés, et notamment dans le premier d’entre eux, celui du parfait autodidacte aux origines extrêmement modestes qui a construit une prodigieuse réussite. Mais il y a également beaucoup de choses à nuancer qui rendent le personnage encore plus fascinant.

Haj Miloud était un homme de paradoxes difficile à déchiffrer à l’aide d’une grille de lecture conventionnelle. L’image du patron qui refusait par conviction sincère de vendre de l’alcool dans ses hôtels et ses hypermarchés est aussi vraie que celle de l’homme d’affaires que cela ne dérangeait pas outre mesure de ne pas honorer certains de ses engagements contractuels, notamment envers certains de ses fournisseurs, lorsqu’une conjoncture difficile l’exigeait et que le rapport de force le permettait.

Qu’on ne me méprenne pas, Chaâbi avait une éthique personnelle très forte comme en témoignait sa générosité, son patriotisme et son attachement à certaines valeurs religieuses. Mais son comportement en affaires était celui d’une personne qui avait très tôt compris que la seule loi qui prévaut au Maroc est la « loi de la jungle », et qu’il n’y avait pas de place dans un tel environnement pour les âmes délicates. Dans cette jungle, Miloud Chaâbi ne se voyait pas en autre chose qu’un lion et c’est ce qui le définissait le mieux.

Ses démêlés avec le pouvoir étaient ceux d’un grand fauve décidé à défendre son territoire lorsqu’il eût la conviction que ce même pouvoir, à travers ses hommes liges, commençait à l’envahir.

L’ascension aussi foudroyante qu’irrésistible du groupe Addoha (très présent dans l’immobilier), réputé très proche du régime, remettait en cause un équilibre qui, jusque-là, lui convenait parfaitement et dont il avait largement profité [Ynna Holding détient plusieurs filiales dans cette filière, à savoir Mogador Hôtels (hôtellerie) et Chaabi Lil Iskane (promotion immobilière)].

Il serait naïf de croire que ses fameuses sorties médiatiques de 2007 et 2008, où il conseillait au roi de rester en retrait du monde des affaires et où il accusait l’État de favoriser Anas Sefrioui (patron du groupe Addoha), étaient motivées par une aversion de principe pour le conflit d’intérêt.

C’était bien ses intérêts de capitaliste que Chaâbi défendait. Mais même s’il disait tout haut ce que beaucoup au sein de la bourgeoisie marocaine pensait tout bas, il avait violé l’une des principales règles non écrites régissant la relation du régime avec sa bourgeoisie : celle du droit de jouir de ses privilèges matériels et autres rentes de situation en échange d’une soumission absolue.

En quelques jours, Chaâbi fût lâché par tous et forcé de démissionner de son poste de président de la Fédération nationale des promoteurs immobiliers (FNPI). C’était la fin d’une courte parenthèse pendant laquelle on avait cru que les élites économiques marocaines avaient fini par accepter en leur sein cet homme sorti d’un moule radicalement différent du leur.

Elles se désolidarisèrent de lui comme elles s’étaient désolidarisées, quelques années plus tôt, de Hassan Chami, ancien président de la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM) qui s’était lui aussi attiré les foudres du Palais.

Isolé, blessé, mais refusant de s’avouer vaincu, Chaâbi choisit la confrontation et l’escalade. Ce processus connut son paroxysme quand il se retrouva, sourire aux lèvres, parmi ceux qui marchaient en tête de la première manifestation du 20 février 2011. Seulement, le Makhzen (mot que les Marocains utilisent pour indiquer la nature archaïque du pouvoir) joue sur le temps long et il a la rancune tenace.

Sitôt les convulsions du « printemps arabe » apaisées et les illusions d’une « nouvelle ère » balayées, Chaâbi allait faire les frais du retour à la loi du plus fort. Autorisations systématiquement refusées, affaires paralysées, il lui fallut boire le calice jusqu’à la lie et voir beaucoup de projets immobiliers -bloqués tant qu’il en était le propriétaire- se débloquer comme par miracle sitôt que, contraint par son endettement et les pressions des banques, il se résignait à les céder, parfois les brader, aux nouveaux hommes liges.

Miloud Chaâbi a livré avec beaucoup de panache un combat perdu d’avance mais qui lui valut le respect de tous. Par-delà les vicissitudes de sa vie et de ses affaires, sa personnalité et ses attitudes augurent peut-être de la naissance d’une bourgeoisie marocaine qui, sans prétendre à la rupture, ose défendre ses intérêts sans plier l’échine.


Karim Tazi
Karim Tazi est directeur général de Richbond, société leader dans le textile d’ameublement, la création et la vente de salons marocains, et militant associatif proche du Mouvement du 20 février.
Source : jeuneafrique.com/














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