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Elles veulent reprendre la parole qui leur a été confisquée. Cinq citoyennes engagées, qui portent le foulard, réagissent aux propos de Laurence Rossignol, la ministre des droits des femmes :
« Ne nous libérez pas, on s’en charge ! Assez de renvoyer les femmes à leur seule dimension biologique ou esthétique. En mini-jupe, ou portant le foulard, la libération et l’émancipation appartiennent aux femmes dans leur pluralité et leur diversité ».
Soumises, aliénées, dangereuses…
Les qualificatifs ne manquent pas pour nous définir. Jeudi 31 mars, chez Bourdin direct, sur RMC/BFMTV, la ministre Laurence Rossignol s’est fait le relais d’une parole décomplexée généralisée faite d’amalgame, de sexisme, de négrophobie et d’islamophobie genrée. Eu égard à sa fonction de ministre d’État, de surcroît des droits des femmes, nous attendions d’elle de défendre la cause de toutes les femmes, y compris nous, celles qu’elle catégorise, sans avoir tiré les leçons du passé colonial français, de « Franco-musulmanes », de « femmes voilées », de « nègres ».

Alors que nous sommes d’abord des femmes – c’est notre identité première –, Laurence Rossignol a fait le choix de la nier et de nous enfermer dans des « cases ». Nous écrivons donc aujourd’hui en tant que « femmes voilées », « femmes noires » pour justement ne pas être traitées « en tant que telles » comme le disait justement l’historienne Joan W.Scott. « C'est ainsi que les minorités (...) sont prises dans un paradoxe : prendre la parole "en tant que" pour ne pas être traitées "en tant que". La conséquence pratique de ce paradoxe, qui résulte d'injonctions contradictoires, c'est que les minorités, comme les femmes, naviguent entre des positions opposées – qui risquent toujours de devenir des écueils. » Nous parlerons en tant que mais sans assignation, pour affirmer notre parole face à l’obsession du discours sur « les femmes voilées » sans jamais les entendre ni les voir. Nous reprenons la parole qui nous a été confisquée. Pas une parole de victimes ou de plaignantes, de complainte ou seulement d’émotion mais avant tout une parole éminemment engagée et politique.

Tout commence par une comparaison. « Mais bien sûr, il y a des femmes qui choisissent, hein, il y avait des nègres afri… des nègres américains qui étaient pour l’esclavage ». Laurence Rossignol a osé une comparaison infâme entre le choix de femmes de porter le foulard et le crime contre l’humanité qu’est l’esclavage, résultat d’une hiérarchisation raciale et impérialiste, qui a vu la mise au joug de millions d’hommes, de femmes et d’enfants pendant plusieurs siècles. En assimilant les « femmes voilées » aux esclaves qui auraient été « pour » l’esclavage, la ministre déclare qu’il est inconcevable qu’une femme puisse choisir de porter le foulard de son plein gré. Ceci tout en niant la réalité historique de l’esclavage et affirmant que les victimes seraient responsables de leur sort. Une servitude volontaire, lecture négationniste du rôle des blancs esclavagistes qui profitaient économiquement et physiquement de cette traite humaine.

Criminalisées et présumées coupables sans aucune forme de procès. Les "femmes voilées" sont ainsi les cibles privilégiées d’un discours islamophobe et d’un racisme d’Etat depuis de nombreuses années. Elles sont considérées et construites comme dangereuses, car étant instruites elles sont nuisibles. Ces femmes sont stigmatisées pour défaut d’assimilation, pour incompatibilité avec les valeurs essentielles de la République. Une vision réductrice et manichéenne qui établit certaines comme femmes libérées et émancipées et diabolisent d’autres qui ayant fait un autre choix vestimentaire sont prétendument sous l’emprise de groupuscules salafistes dont on ne sait pas vraiment si elles en seraient finalement les victimes, les complices voire même l’avant-garde. Cette vision essentialisante participe à aggraver le racisme et l’islamophobie dans notre pays. C’est au nom d’un "féminisme" opérant un tri sélectif racialiste et culturaliste que La Ministre distribue des bons points aux femmes qui auraient bien compris ce qu’est être libérées et des mauvais points à ces "autres" femmes complètement aliénées, avalisant une seule et unique bonne manière de se libérer. Elle fait ainsi preuve d’un autocentrisme déconcertant. Doit-on rappeler ici que « le voile » a provoqué une scission au sein des mouvements féministes français notamment lors du vote de la loi dite contre les signes religieux ostensibles à l’école, du 15 mars 2004 et à l’occasion du déferlement de discriminations auxquelles elle a ouvert la voie et la légitimation. Certains justifiant la mise à l’écart des jeunes filles voilées, leur exclusion, parlant pour elles et leur opposant une émancipation hégémonique et civilisatrice. Les autres qui, au nom de la liberté et de l’égalité, ont fait le choix contre la bien-pensance féministe, de refuser d’exclure d’autres femmes au prétexte qu’elles seraient aliénées ou instrumentalisées.

Vers la déshumanisation. Les femmes portant le foulard sont ainsi réduites à un accessoire. Le foulard, et la femme qui le revêt ne feraient qu’un à l’aune d’un discours essentialiste où l’accessoire visible se confond avec l’être, la femme, une sorte de foulard éternel et inaltérable. Ce processus de chosification et de fétichisation dans sa forme la plus extrême engendre l’invisibilisation. « Ne nous y trompons pas, c’est "le voile" qui est attaqué ». Telle une litanie, les prises de parole médiatiques et politiques tentent de se dédouaner de ne pas attaquer directement les femmes mais le voile. En réalité, cette manière dangereuse de réduire une femme à son vêtement, voire même de l’annihiler, entraîne la légitimation d’une violence symbolique et politique. Les femmes portant le foulard n’auraient pas la possibilité ni de se penser, ni de s’exprimer en tant que sujet. Elles sont réduites à un objet de discours. Par ailleurs, leur corps devient une sorte de territoire disputé. Les femmes portant le foulard ne répondraient pas aux normes, ce sont des corps indisciplinés qui prouvent leur non-intégration au corps national. Le contrôle du corps des femmes portant le foulard devient ainsi un enjeu politique. De même, vient s’ajouter un autre discours qui voudrait les libérer du joug des dangereux islamistes. Les libérer malgré elles cela va sans dire ! Il faut sauver ces pauvres "femmes voilées" qui sont opprimées par des islamistes. Libérer ces pauvres femmes soumises est devenue la rhétorique d’une nouvelle croisade républicano-laïco-féministe contre l’islam. Le voile est venu mettre à jour un racisme acceptable, respectable et explicable, et la mise à l’index d’une catégorie de femmes. Cette rhétorique n’est pas sans danger pour les femmes qui portent le foulard en France et en Europe. Elles se répercutent dans le réel. Les chiffres sont alarmants, 85% des actes islamophobes en France visent les femmes : humiliations, insultes, coups, agressions verbales et physiques violentes... dans un silence assourdissant.

Ne nous libérez pas, on s’en charge ! Assez de renvoyer les femmes à leur seule dimension biologique ou esthétique. En mini-jupe, ou portant le foulard, la libération et l’émancipation appartiennent aux femmes dans leur pluralité et leur diversité. L’égalité de droits n’est clairement pas l’égalité de faits, nous ne le savons que trop bien. Femmes, noires, maghrébines, musulmanes, voilées, et autres..., nous sommes des cumulardes de toutes les exclusions. A notre posture de femmes s’ajoutent donc la convergence intersectionnelle de toutes les luttes contre la négrophobie, l’islamophobie, le sexisme et le racisme dans et sous toutes ses formes.

"L’heure de nous-mêmes a sonné". Il est plus que temps...

Les signataires :
Hawa N’dongo, étudiante, initiatrice de la pétition #Tousuniscontrelahainedugouvernement
Zhor Firar, militante associative, engagée sur les questions d’islamophobie et des femmes en islam
Hanane Karimi, sociologue, féministe et cofondatrice du collectif femmes dans la mosquée
Ismahane Chouder, vice présidente de la Commission Islam et laïcité, et co présidente du collectif féministes pour l’égalité
Jehan Lazrak-Toub, journaliste indépendante.

Source : mediapart.fr/



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