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Yann Barthès va quitter le Petit journal de Canal Plus, et avec lui une certaine façon de traiter de la politique à la télévision. Et c'est tout le problème, tant cette émission avait rénové le genre usé du journalisme politique télévisuel.

Le Petit journal de Yann Barthès, c’est fini. Et avec lui une certaine idée de la rénovation du journalisme politique à la télévision. Le départ annoncé de l’emblématique présentateur de l’émission de Canal+ acte la fin d’une époque : fini les décryptages insolents des ratés de la politique ou des éléments de langage. Et quand bien même la chaîne annonce qu’une émission toujours baptisée "Le Petit journal" sera bel et bien présente sur l’antenne à la rentrée prochaine, il est évident que les habitués du programme ne s’y retrouveront pas. Canal+ n’a pas tué les Guignols, qui sont toujours là, mais ce ne sont plus les Guignols. Le Petit journal, sauf surprise, connaîtra le même sort.

L’heure est au bilan. Et à la prospective.

Dans son genre, Le Petit journal avait révolutionné le vieux journalisme politique à la télévision. Montrant ce que les JT institutionnels ne montraient pas. Pointant les incohérences. Les manquements. Les défaillances. Les reniements. Les mensonges. Les dénis. Les manipulations.
Une redoutable machine à faire et défaire
Au fil des années, Le Petit journal est devenu le journal de communication politique mise à nu. Une redoutable machine à faire et à défaire. Les ratages de la com’ à la Hollande… Les plans éléments de langage de Copé… Les sketchs de Sarkozy… Le vrai visage des militants du FN… Rien n’échappait à la vigilance des journalistes du Petit journal, dont la vitrine est Yann Barthès. Le Petit journal est un apporteur de vérité, explorant un territoire du champ politique là où les JT traditionnels et les chaines d’info n’osent guère s’aventurer.

Le Petit journal est le seul produit télévisé s’étant autorisé à lever le deuxième rideau. D’où son succès auprès d’un public qui, rompu au décryptage permanent de la vie politique, y a trouvé (et y trouve encore) son compte.

Certes, ce qui fait le succès du Petit journal est aussi porteur de son contraire. Il est arrivé que le mélange divertissement et information nuise à la qualité du produit. Parfois, fruit de son ontologie, Le Petit journal se laisse aller au doux délice de la caricature flirtant avec la flatterie des sentiments populistes. On se souvient de la chasse menée à l’encontre de Jean-Yves Le Drian, coupable de ne pas avoir renoncé à cumuler présidence de région et ministère de la Défense, harcelé à de nombreuses reprises par un reporter de Yann Barthès, décidé à lui faire confesser son péché, et obtenir sa démission. En vain. La recherche de la dérision à tout prix a quelques fois égaré Le Petit journal en des sentiers où il n’avait que faire. Mais passons, car à l’heure du bilan, nous préférons contempler le verre en sa partie pleine.

Le Petit journal impose au journalisme politique à la télévision le même défi qu’impose la révolution numérique et les réseaux sociaux: la nécessité de repenser le traitement médiatique de la vie politique.

Mesurons le paradoxe: à l’heure où tout indique que la campagne présidentielle à venir, qui n’en est qu’à ses préliminaires, sera celle du coup du décryptage permanent, voici que va disparaître l’émission, dans sa version Yann Barthès, qui a eu dix ans d’avance sur l’ensemble de la profession journalistique télévisuelle. Comme c’est étrange.
La coïncidence est d’autant plus étrange que la nouvelle écriture imposée par le Petit journal avait conduit (un peu) les chaînes d’information et les JT à tenter de moderniser leur traitement de l’actualité politique, s’essayant aux sujets "décryptage" de la vie publique. Mais las! Le traitement demeure bien timide, entre plateaux réservés à des communicants, venant surtout faire leur propre communication, ou petits reportages timides sur les préparations de plan com’.
La fin d'une vision moderne et efficace
Comment s’étonner, dès lors, du succès d’audience du Petit journal auprès des plus jeunes, génération Loft et Télé réalité, rompue depuis quinze ans au décryptage de ce qui est montré à la télévision? Moyenne d’âge des téléspectateurs du Petit journal: 47 ans. Du 20h de TF1 : 52 ans. Du 20H de France 2: 61 ans. En clair, plus l’information politique est traitée de manière institutionnelle, plus son public vieillit.

Et le constat est identique pour d’autres émissions, qui traitent souvent de la politique. Moyenne d’âge des téléspectateurs d’On n’est pas couché, sur France 2, avec Laurent Ruquier (concurrent en infotainment du Petit journal): 57 ans. De Ce soir ou jamais, sur France 2, avec Frédéric Taddéi, où l’on parle beaucoup politique : 62 ans. De C’est dans l’air, émission d’Yves Calvi sur France 5, quintessence de la représentation de l’émission politique de tradition : 68 ans ! Record absolu de vieillesse télévisuelle.

La fin du Petit journal de Yann Barthès, c’est donc la fin d’une certaine manière de parler politique aux éléments les plus jeunes de la société. insolente et indépendante. Moderne et efficace. Bref, c’est l’émission la plus en phase avec l’époque est la première victime de l’époque.

Il est vrai que Le Petit journal dérangeait. Et dérange encore. Comme le dit un ancien conseiller en communication présidentielle (en un temps pas si éloigné où ce type d’émission n’existait pas): "Je ne sais pas comment on aurait fait avec ce truc… C’est dévastateur..." Et d’ajouter qu’avec Twitter en appui, une séquence réussie du Petit journal voit son effet multiplié à l’infini. Gare à celui qui se fait punaiser au Petit journal! Internet ayant de la mémoire, et l’INA ayant perdu son monopole du gel des images, la séquence est disponible à volonté, ad vitam aeternam. Voilà pourquoi beaucoup de politiques n’aiment pas Le Petit journal. Et ne s’en cachaient pas. En off.


Bref, si Yann Barthès quitte le navire, et avec lui ce que Le Petit journal a apporté de souffle nouveau dans le journalisme politique de télévision, la question du "Et après, qui ?" se pose. Et elle se pose avec d’autant plus d’acuité, répétons-le, que le décryptage de la communication politique va devenir la tendance journalistique qui va peser sur l’élection présidentielle qui vient. Ceux qui traitent de la politique à la télévision oseront-t-ils reprendre le bâton de Yann Barthès, s’inspirant des leçons du Petit journal pour ré-attirer à eux un public qui les fuit, et les fuira de plus en plus si leurs pratiques ne se renouvellent pas? Ou continueront-t-ils à traiter de la politique comme on en traite depuis l’ORTF ? On pense ici alors à ce vieux mot de Pierre Desgraupes, qui disait aux journalistes de télévision toujours enclins à se contempler le nombril: "On peut faire de son point de vue le meilleur journal du monde, mais s’il n’y a personne pour le regarder, c’est qu’il y a un problème".

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