News

El Hadj Ben Amar est un vieil homme qui vit seul à Alger depuis le décès de sa femme Dalila. Il est au cœur de l'histoire que raconte Karima Berger dans son roman "Mektouba", paru chez Albin Michel.

Cette femme, Dalila, a donné à Yahia Ben Amar trois enfants. Deux filles (Souad et Louisa) et enfin un fils, comme il le désirait tant car Dalila voulait à tout prix lui donner une descendance masculine. C’est sans doute le tribut de toutes les sociétés patriarcales. Ce fils tant attendu a été prénommé Amine. La naissance de ce garçon sera toutefois fatale puisque sa maman décèdera peu après.

Yahia Ben Amar, ancien fonctionnaire, vit dans sa maison qu’il appelle "Mektouba", la destinée, entourée désormais de livres et du Coran. Il l’a achetée à un couple de Français juste après l’indépendance. "Lorsque je l’achetai mes forces étaient vives, tendues vers l’avenir, son acquisition compte parmi les rares signes de liberté que je m’autorisais, bravant la couche gelée de devoirs qui m’étreignait. Le pays était sans ses limbes, à peine libre il entamait déjà sa fermeture mais nous résistions, nous avions en nous des réserves infinies, l’In-dé-pen-dan-ce durait en nous, chaque syllabe ouvrait sur une éternité, une ambition qui nous rendait fiévreux et naïfs car l’Histoire nous avait violentés et privés de notre dignité, et bien les corrompus allait la charger d’un poids lourd pour nous immobiliser tout à fait et nous interdire de rêver", écrit l’auteur sur le contexte. Le lieu lui-même est fascinant, comme d’ailleurs les milliers de demeures cossues laissées à l’indépendance par les colons et que la nomenklatura au pouvoir allait s’approprier. Lui le haut fonctionnaire est un homme intègre, qui exècre la corruption qui ronge les strates du pouvoir et de la société. Seul donc, ses enfants sont en exil. Louisa qui travaille dans l’humanitaire lui a fait découvrir un village d’orphelins. Il s’est attaché à ces enfants souhaitant même en faire des héritiers.

Bref, Ben Amar se sent bien dans sa résidence où il laisse vivre ses passions. Alors quand ses trois enfants lui envoient une lettre pour lui demander quelles étaient ses dernières volontés, il le prend très mal. Il nourrit des doutes sur leur envie de lui enlever le bien le plus précieux qui lui reste : "Mektouba". Il se sent blessé au plus profonds de son être. "Cette lettre est une entaille. Ils me croient riche ; son venin est vif, une fièvre froide".

Le vieil homme convoque un conseil de famille. Le père se retrouve avec ses enfants le jour de l’Aid. C’est le clash générationnel. Les passions s’explosent. Eclats de voix, sarcasmes, regrets recuits…. La rupture. A travers, les rapports de ce fonctionnaire censé être moderne, et ses enfants, l’auteur dépeint les miasmes d’une société, encalminée dans la tradition éculée et en mal avec la modernité.

Karima Berger livre le portrait fascinant d’un homme déchiré, passionné par la lecture, mais surtout aux prises avec lui-même et la société qui l’a fait. L’image de cette famille éclatée est une parabole qui rappelle ce pays déchiré. Un père attaché à sa terre, sa maison (un havre de paix), ses valeurs familiales, et des enfants qui ont tourné le dos à tout ça, partis vivre ailleurs. Lyrique, plein de souffle "Mektouba", paru chez Albin Michel (France) évoque les paradoxes de notre société.

Au fil des passages affleure un contraste saisissant entre le père et ses enfants. Avec une écriture sensible, sans faire dans l’emphase, l’auteur a magistralement su montrer l’attachement de ce vieil homme à sa terre…

Karima Berger est née à Ténès, en Algérie et vit à Paris. Elle est l’auteur de nombreux romans. Elle est aussi présidente du prix "Ecritures et spiritualités". "Mektouba" est paru chez Albin Michel.

Kassia G.-A
Lematin.Dz

0 commentaires:

Enregistrer un commentaire

 
Top