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Au Maroc, « on veut être tout à la fois : traditionnel, moderne, musulman, laïc, agnostique même. Le Marocain, un être inachevé » Entretien avec le professeur Mokhtar Chaoui, écrivain (Nadia Belkhayat Publié dans L’Économiste).

L’Économiste : Qu'est-ce qui a motivé la rédaction de ce roman ? Pourquoi cette histoire d'amour entre un professeur et son étudiante ?
Mokhtar Chaoui : Je ne sais pas si on peut expliquer objectivement le pourquoi de l'écriture d'un livre, a fortiori lorsqu'il s'agit d'une fiction. Je pense plutôt que l'écriture s'impose d'elle-même comme un besoin personnel d'abord, une pulsion inconsciente qui nous pousse à prendre un stylo et à écrire. Quant à l'histoire du professeur avec son étudiante, je dois avouer que c'est une solution de facilité, puisque je suis moi-même professeur universitaire. Je connais l'espace et l'esprit des protagonistes, autrement dit, je n'ai pas eu à faire des recherches pour comprendre leur façon de penser, d'agir et de se comporter. Ceci dit, j'avais à cœur de parler de l'univers des facultés au Maroc, d'abord parce que peu d'écrivains se sont intéressés à cet espace, ensuite parce que le système éducatif marocain est dans un état de délabrement tel qu'il fallait tirer la sonnette d'alarme.

Votre analyse des comportements de vos personnages est approfondie… Comment avez-vous réalisé ce travail d'analyse et qu'est-ce qui a motivé cette recherche ?
Je pense que la meilleure façon d'analyser le comportement d'un personnage, c'est de se l'approprier, de l'être soi-même. Je veux dire par là qu'un écrivain peut maîtriser à la perfection les outils de l'écriture : langue, rhétorique, concepts littéraires, etc., mais s'il n'a pas la faculté d'entrer dans la peau du personnage, s'il ne peut pas être le personnage, s'il n'oublie pas qu'il écrit, il rate tout. Personnellement, avant de commencer à écrire, je fusionne avec chaque personnage jusqu'à en devenir le double. Ainsi, quand je décris une femme, je suis femme le temps de l'écriture. Si je parle d'un don Juan, d'un escroc, d'un misogyne, je suis don Juan, escroc ou misogyne. C'est le fameux « Madame Bovary, c'est moi », de Flaubert. Je n'aime pas cette idée de l'écrivain omniscient et omnipotent. Les personnages sont des êtres comme les autres, ils ont droit d'exister. L'écrivain doit leur donner la liberté d'action et parfois même se laisser guider par eux.

Quant à cette recherche sur le comportement humain, je pense que c'est le souci de tous les intellectuels. J'ai toujours été fasciné par l'être humain et surtout par ses contradictions. Croire que je vais un jour le cerner et le comprendre serait une preuve d'orgueil déplacé de ma part. J'essaie, dans la mesure de mes capacités, d'approcher cet être humain, de l'apprivoiser, de le toucher parfois, et ce par l'observation et l'écoute. Un écrivain doit être voyeur, curieux de tout. L'observation et l'écoute nous apprennent beaucoup plus sur le comportement humain que le plus érudit des livres. Cela ne veut pas dire qu'on doit négliger la lecture. Un écrivain est avant tout un grand lecteur.

Quel regard portez-vous sur la société marocaine ?
Le regard que je porte sur la société marocaine est plutôt critique. Bien sûr, comme chaque société, la nôtre a ses qualités et ses défauts, mais je pars du principe qu'il faut nous améliorer. S'il y a un défaut qui qualifie notre société, c'est la schizophrénie. A l'image de Salman et de Abire, les héros du roman, le Marocain est tellement balloté entre des milliers de contradictions sociales, politiques, culturelles qu'il ne sait plus où donner de la tête. Au Maroc, on veut être tout à la fois : traditionnel, moderne, musulman, laïc, agnostique même. Je pense sincèrement que le Marocain est un être inachevé qui, à force de vouloir composer avec plusieurs identités, a fini par perdre la sienne.

De quels courants littéraires vous êtes-vous inspiré ?
Franchement, je ne me réclame d'aucun courant littéraire. Classer un livre selon une école est le travail des critiques littéraires et non pas des écrivains. Un écrivain se contente d'écrire, et c'est déjà difficile. Bien sûr, on a fait des rapprochements entre mon roman et ceux du XVIIIe siècle en France, surtout avec « Les Liaisons dangereuses » de Laclos. J'avoue que cela a flatté mon ego. Mais je reste persuadé que de Laclos je n'ai ni la science ni la conscience. Lui, c'est un géant et moi une fourmi.

Vous utilisez un langage franc, direct et vous brisez des tabous…
Sincèrement, je ne trouve pas que le langage que j'ai utilisé dans mon roman soit aussi cru que cela. J'ai lu des romans de Marocains, en arabe et en français, qui sont beaucoup plus francs et hautement plus crus que le mien (par exemple « Les demoiselles de Numidie » de Leftah). Ceci dit, il faut laisser tomber une fois pour toutes cette fausse pudeur qui caractérise le Marocain. Comment voulez-vous rendre compte d'une relation d'amour, et surtout de sexe, entre un homme et une femme si on n'appelle pas un chat un chat ? L'essentiel pour un écrivain, c'est de ne pas tomber dans la vulgarité. Je pense l'avoir évitée dans mon roman. Quant aux ébats amoureux entre les personnages, je me dis toujours que si le lecteur ne ressent pas le plaisir « presque physique » que ressentent les personnages, j'aurai raté mon texte.

Combien de temps vous a-t-il fallu pour rédiger ce livre ?
L'écriture du roman a été plutôt courte. اa n'a pas dépassé cinq mois. Je m'en souviens bien : j'avais commencé le roman fin août 2002 et je l'ai terminé le 31 décembre de la même année à 3 heures du matin. Mais le roman n'a vu le jour qu'en janvier 2008. Ce qui veut dire qu'avant de devenir écrivain au Maroc, il faut s'armer de milliers de tonnes de patience.

L'Economiste le 22 - 07 – 2008




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