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A Erfoud, des collectionneurs s’organisent sur des forums, puis envoient de petits bouts de lune partout dans le monde entier. La petite bourgade, aux portes du Sahara marocain, a tout du décor de western. Isolée et cernée de paysages hostiles, la ville est mondialement connue des amateurs de météorites. Erfoud est l’eldorado des collectionneurs de trésors de l’espace.
« Tu imagines le prix d’un voyage pour aller jusqu’à la Lune ou sur Mars ? Là, tu as la Lune directement dans la main », aiment à répéter les habitants aux visiteurs de passage.
En ce mois d’octobre, un vent chaud et sablonneux balaie l’avenue principale. La ville, étape du feu Paris-Dakar, vit au rythme du bruit des moteurs de convois de motos et de 4x4 de touristes venus pour quelques jours jouer les pilotes de rallye.

Vêtu d’une djellaba, turban bleu sur la tête, Imad s’avance doucement sur la longue route menant à Erfoud. Cet ex-nomade, installé dans un campement plus ou moins provisoire à l’entrée du patelin, est venu montrer quelques pierres à Yahya Oulmaleh, revendeur local.

Si sa trouvaille vaut quelque chose, elle se retrouvera très vite à l’autre coin du globe. Et le web et les possibilités infinies qu’il offre aux revendeurs, malgré un débit 3G aléatoire, n’y sont pas pour rien.

Des dattes aux météorites
Dans la région, la culture des dattes fut longtemps la principale source de revenu. Mais les trésors géologiques dont recèlent les alentours ont depuis bouleversé l’écosystème local. Car avant d’être le paradis des météorites, Erfoud, assis sur des couches géologiques exceptionnellement conservées et faciles d’accès, était surtout réputé pour ses fossiles.

Avec son fabuleux sous-sol et sa position stratégique, la ville s’est donc organisée autour du commerce de ces précieuses empreintes préhistoriques, devenant la plaque tournante du patrimoine géologique marocain.

Et lorsque les premières météorites ont été repérées il y a une vingtaine d’années, Erfoud s’est assez logiquement imposé comme point névralgique de la vente.

Mais ce juteux commerce a aussi pu se développer à la faveur d’un vide juridique. Faute de législation ad-hoc, les roches célestes ramassées au Maroc appartiennent en effet à ceux qui les trouvent.
« La collecte, les transactions ou l’export ne sont pas réellement réglementés. Il n’y a pas de loi qui soit spécifique au patrimoine géologique actuellement », explique Hasnaa Chennaoui.
Géologue à l’université Hassan II de Casablanca, elle est aussi l’une des douze sommités membres du comité de nomenclature de la Meteoritical Society, seul organisme au monde habilité à certifier les météorites.
« Tout est exporté actuellement, et ce n’est pas sain », regrette-t-elle. Une loi est certes en cours d’élaboration, mais « il n’y a aucune assurance qu’elle aboutisse », nuance la géologue.
En attendant, tout est permis pour les chasseurs de météorites.
« Il n’y a pas de législation, donc vous ne pouvez ni dire que vous êtes propriétaire [NDLR : obtenir un titre de propriété], ni que vous n’êtes pas propriétaire, poursuit Hasnaa Chennaoui. Alors après, ce qui se pratique, c’est que quand les gens ramassent [une météorite], la trouvaille leur appartient. »
10 000 dollars le gramme
En 2013, la trouvaille de Black Beauty, météorite martienne la plus rare et la plus chère du monde – environ 10 000 dollars le gramme – fit les grands titres des médias internationaux, et boosta encore un peu plus la ruée vers l’or martien. Trouvée dans le sud marocain, elle fut rapatriée par les nomades vers Erfoud et son réseau d’intermédiaires. Et finit de transformer l’endroit en hub pour les entrepreneurs ambitieux de cailloux de l’espace.

Mais la ville ne fait pas étalage de son trésor tombé du ciel. Les devantures des boutiques à touristes sont recouvertes de dessins de dinosaures et de trilobites.

Au détour de l’une d’elles, Hicham, vendeur, fait étalage de ses tapis et autres bijoux incrustés de fossiles. D’une armoire ridiculement petite, il sort enfin quelques cailloux difficilement différenciables de roches ordinaires. Le premier venu n’est pas spécialement invité à s’intéresser à l’or céleste.

« Prendre un caillou de la lune entre tes mains »

Débarquant en camionnette Renault Transporter d’un autre âge – qui fait également office de bureau mobile – les frères Oulmaleh, Yahya et Ali, s’installent tranquillement au café. Ils font partie de ceux qui ont vite compris l’intérêt de ces cailloux.
« Mon métier principal, c’est instituteur, confie Ali, 12 ans dans la profession, qui a suivi les pas de son frère dans le business de l’espace en y ajoutant un soupçon de www. Donc [les météorites] c’est un hobby, une occupation virale. »

« C’est magique. De prendre un caillou de la lune entre tes mains… Quelle sensation ! Tu es le roi des rois. [...] Tu t’aperçois du fait que, nous, les gens, sommes minimes. Notre terre est très minime dans cet univers ! », s’enthousiasme-t-il.
Et il n’est pas le seul à en juger par les nombreux profils d’Erfoudiens arborant une météorite en photo de profil Facebook. L’homme s’est surtout constitué un énorme bagage théorique en surfant sur le web.

À une époque où les MOOC n’existaient pas encore, il a su faire capitaliser son expérience du terrain. « Internet, et la pratique », résume l’entrepreneur. Il est aujourd’hui encore l’un des cinq membres marocains de l’International Meteorites Collecters Association, qui regroupe les amateurs de météorites les plus pointus.

Des forums qui regroupent tous les collectionneurs
« C’est un domaine assez difficile. En deux aspects : premièrement, l’identification. Deuxièmement, la commercialisation », détaille Ali, qui se prétend jeune retraité de la météorite. Deux aspects que l’ambitieux a résolus en grande partie grâce au net.

« Il y a des forums français, et surtout un forum américain, qui regroupent tous les collectionneurs du monde », dit-il en nous montrant cette fameuse plateforme sur son iPhone usé.
Le site, meteorite-list-archives.com, par exemple. Rescapé de l’époque Lycos, sans style ni prétention, c’est une véritable mine d’or. Il détaille – entre autres – les nombreux types de revendeurs que l’on peut trouver sur le web, via des catégories toutes plus obscures les unes que les autres, allant des spécialistes de diogénites à ceux de chondrites à enstatite.

Mais le réseau lui permet aussi de faire expertiser sa pépite en un temps record.
« Je prends un petit bout, je l’envoie à un spécialiste. Il y en a dans les universités américaines qui font l’analyse. Deux cent euros frais de port compris. »
Mais comme tout entrepreneur qui a flairé le bon filon, les petits malins s’étant mis à la météorite en ligne savent que tout peut basculer du jour au lendemain.

Le flou juridique qui leur permet jusqu’à maintenant de faire rentrer des devises en contrepartie de cette manne tombée du ciel menace d’être comblé si la loi en cours de préparation est adoptée. Peu savent ce qu’il en sortira.
« Ce que devrait prévoir la loi, c’est une réglementation intelligente, qui préserve les droits de tous, et qui préserve en fait aussi bien le droit de celui qui ramasse, que celui du pays », espère Hasnaa Chennaoui.
L’issue déterminera si ces cowboys de l’espace se transformeront en bons, en brutes ou en truands.

Source : rue89.nouvelobs.com/







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