News

C’est entre deux appels au président Bouteflika à exercer un cinquième mandat sur un fauteuil roulant, après près de vingt ans de lente et régulière stagnation puis dépérissement de l’économie nationale, après s’être si longtemps isolé du monde qui l’entoure, que le Neandertal algérien est sorti de sa grotte pour, dit-il, "s’ouvrir sur l’Afrique."

Il y a urgence, en effet : le voisin marocain est en train d’étendre son influence dans le continent à une vitesse impressionnante et l’heure est venue, pense le Neandertal, de lui faire pièce. Mais avec quoi ? Comment séduire les Africains, à la recherche de modernité, quand on ne possède même pas l’e-payement, que les trains comme les avions n’arrivent jamais à l’heure et qu’un président malade pense déjà à un cinquième mandat ? Avec quoi honorer un partenariat avec l’Afrique ? Avec une industrie qu’on n’a plus ? Avec une production nationale hors-hydrocarbues quasi-nulle ? Avec des investisseurs nationaux réduits à l’immobilisme ? Avec un si grand retard sur le monde et sur les formes modernes de gestion et de gouvernance ?

Il serait miraculeux qu’un régime qui a réussi la gageure d’appauvrir sa population après 15 ans de rentrées financières exceptionnelles, qui n’a pas fait progresser d’un iota l’économie hors-hydrocarbures durant tout ce temps-là, un pouvoir qui a dilapidé 800 milliards de dollars sans édifier une seule usine, soit un modèle pour les nations africaines. Quinze ans, rappelons-le, est le temps qu’a mis la Corée du sud pour devenir la treizième puissance économique mondiale. Mais ne le dites surtout pas à M. Lamamra, il croit que nous sommes toujours au siècle passé. "L'Afrique a incontestablement des atouts qui s'offrent à celui qui a le courage et la détermination d'y aller."

Le courage d’y aller ? Que vient faire cette formule dans la bouche d’un diplomate africain ? L’Afrique, pour lui, serait-elle toujours celle des méchants Zoulous, lance à la main, prêts à embrocher l’intrus blanc ? Une gaffe appelant une autre, notre chef de la diplomatie annonce que l'Algérie, "plus grand pays africain et arabe, est une partie intégrante de l'Afrique et du destin de l'Afrique". N’y a-t-il personne pour réveiller M. Lamamra ? L’Algérie plus grand pays africain et arabe dans quel domaine ? Peut-être en football, "El moumathel el ouahid lil arab", comme on s’en vantait. "One, two, three, viva l’Algérie !" Mais la vraie vie, c’est bien plus compliqué qu’un coup-franc de Riyad Mahrez ou une percée de Brahimi. Au classement des pays les plus prospères en Afrique, élaboré par le Think thank Legatum Intsitute, basé à Londres, et qui prend en compte l’économie, le climat des affaires, la gouvernance, l’éducation, la sécurité, la liberté personnelle et le capital social, "l’Algérie plus grand pays africain et arabe", n'est même pas dans le top 10 africain, figurant à la 14e place, derrière l'île Maurice, l'Afrique du Sud, le Botswana, la Namibie, le Ghana, la Tunisie, le Sénégal ou...le Maroc !

C’est donc ainsi que Messieurs Lamamra et Haddad entendent partir à la conquête de l’Afrique : avec deux préjugés, trois boniments et une bouteille de scotch. J’ai bien peur que cela ne suffise pas et qu’il faut bien des choses d’autres à proposer, des choses simples comme un projet à partager, des banques et des entreprises modernes, une diplomatie novatrice, une vision, un plan d’action, une patiente stratégie de rapprochement. Tout ce que l’Algérie de Bouteflika n’a pas. Tout ce qu’elle a méprisé, ignoré, cassé parfois. On ne sort pas indemne de 17 années de politique archaïque, de domination autocratique, de démantèlement de l’État.

L’Algérie, aujourd’hui, après quatre mandats du clan Bouteflika, est un pays sans influence, sans ambition, sans envergure. L’Algérie n’est non seulement pas considérée comme "le plus grand État africain", mais, pour beaucoup, pas considérée du tout, inconnue, une vague contrée au nord, où il y a la mer et du pétrole. En 17 ans de règne, et en dehors des sommets de l’UA, Bouteflika n’a fait aucune visite officielle dans un pays d’Afrique depuis 1999, contrairement à ses prédécesseurs. Pendant que notre pays tournait le dos au continent, ne regardant que vers l’Europe, Mohamed VI sillonnait l’Afrique dans toute sa diversité, du Rwanda à la Tanzanie, de l’Éthiopie au Sénégal, du Gabon à la Zambie, du Mali à la Côte d’Ivoire, ouvrant le chemin aux investissements marocains, à l’implantation des entreprises et des banques du royaume, jusqu’à devenir le premier investisseur africain en Afrique de l’Ouest. Pour cela, il a fallu gagner la confiance des dirigeants africains.

C’est le processus qu’avait entamé l’ancien président Liamine Zéroual : un langage nouveau qui apaise les interlocuteurs africains, qui leur restitue leur envergure et qui leur octroie une nouvelle stature, celle de partenaire à parts égales, eux qui furent toujours considérés comme des opérateurs de circonstance, des pays où l’on se rend "pour faire un coup commercial". Mohamed VI a repris cette démarche zéroualienne, en l’enrichissant. Il inscrit le partenariat avec l’Afrique dans la durée, dans une sorte de partenariat "gagnant-gagnant", ce qui suppose écouter les doléances de la partie en face, examiner ses problèmes particuliers (transfert de technologies, adaptation de l’agriculture africaine au changement climatique, questions migratoires…) Tout porte à croire que le roi a su récupérer un principe cher à l’Algérie de Boumediene et de …Bouteflika : le partenariat Sud-Sud, enrichi d’une approche nouvelle.

Comme l’écrit un commentateur marocain : "Avec sa dernière tournée en Afrique de l’Est, la troisième que le souverain a effectuée en Afrique en l’espace de trois ans (2014, 2015 et 2016), Mohammed VI a apporté la preuve que l’Afrique est, d’abord, une affaire de cœur." C’est, sans doute, exagéré, l’intérêt économique tient une grosse place dans cette opération de charme. Mais c’est un discours nouveau et rassurant. Très éloigné de celui, sans nuances, de notre ministre Lamamra pour qui "l'Algérie veut saisir les avantages qu'offrent le continent africain qui représente un énorme réservoir de productivité, de production de richesse et de croissance".

M. Lamamra, pour mettre les pieds en Afrique, n’a, sans doute ni banques performantes ni entreprises fortes, mais il dispose d’un accessoire approprié : de gros sabots.

Mohamed Benchicou
LeMatinDz





0 commentaires:

Enregistrer un commentaire

 
Top