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L’un des plus grands projets de construction au monde pourrait menacer un mode de vie égyptien qui dure depuis des millénaires. Les Égyptiens vénèrent le Nil, source de leur civilisation, depuis qu’ils sont apparus dans la vallée du fleuve, il y a des milliers d’années.

Vers 450 av. J.-C., Hérodote écrivait que « l’Égypte, vers laquelle cinglent les Grecs dans leurs vaisseaux, est un pays acquis, le don du Nil », référence que l’on doit à l’historien antique grec, qui évoque comment les eaux du fleuve ont régénéré les sols, rendant ainsi possible l’agriculture.

Ce peuple adorait « Habi », le dieu du fleuve, en psalmodiant cette prière : « Tu es unique. Non point créé, tu t’es toi-même engendré. Personne ne sait de quelle essence tu es constitué. »

« L’agriculture est le sang qui irrigue notre village. » Mohammed, agriculteur…

Et il a de bonnes raisons de le dire : aujourd’hui, ce fleuve de presque 11 000 kilomètres est à la source de la vie et du bien-être du pays. C’est grâce à lui qu’est assurée sa croissance, son agriculture, son élevage, ses transports, le tourisme, son alimentation en eau potable et sa production d’électricité.


Des millions d’Égyptiens n’ont rien changé à leurs traditions ancestrales et vivent à quelques kilomètres de ses rives. Ils sont indéfectiblement liés au Nil : c’est le parrain du paysan égyptien, avec lequel il entretient une relation aussi étroite qu’embrouillée. « L’agriculture, c’est le sang qui irrigue notre village », explique Mohamed, agriculteur à Middle East Eye.

Mais la construction d’un nouveau barrage jette une ombre sur le Nil, et laisse les Égyptiens – les agriculteurs en particulier – inquiets pour leur avenir.

Or, ce barrage n’est pas construit sur le sol égyptien, mais bien au-delà des frontières du pays.

Pourquoi l’Égypte s’inquiète-t-elle ?
En avril 2011, l’Éthiopie a commencé la construction du barrage de la Grande Renaissance éthiopienne – connu en Égypte sous le nom de barrage El Nahda – pour un coût initial de 4,7 milliards de dollars (4,2 milliards d’euros). Cet ouvrage – d’une longueur de 1,8 km et retiendra 10 millions de m³ d’eau – devrait être achevé en juillet prochain. On estime que c’est une condition essentielle pour que ce pays réalise ses ambitions : devenir l’une des grandes puissances économiques d’Afrique.

Le gouvernement d’Addis-Abeba a déclaré que ce projet ne nuirait aux intérêts d’aucune autre nation, et certainement pas à ceux de l’Égypte.

Pendant qu’il était au pouvoir, l’ancien président égyptien, Hosni Moubarak, avait bien tenté de construire le barrage, car il soutenait que l’accès de l’Égypte à son quota annuel des eaux du Nil était une question de vie ou de mort. Cependant, Moubarak fut renversé en janvier 2011 et les travaux de construction du barrage ne commencèrent que six mois plus tard.

Le gouvernement égyptien actuel a déclaré que, si l’Éthiopie avait certes le droit de planifier son avenir, l’Égypte n’allait pas pour autant se retrouver spoliée de ses droits historiques d’accès aux eaux du Nil, droits inscrits dans les conventions internationales signées du temps de l’occupation coloniale européenne.

Le barrage fera 175 mètres de hauteur. Beaucoup d’Égyptiens – ainsi que des Soudanais, également affectés – craignent de voir leurs villes et leurs villages emportés par les flots, s’il venait un jour à céder.

« La plupart des barrages au Soudan et en Égypte cèderaient sous la pression des eaux » Hisham, diplômé en commerce et agriculteur

Hisham, 30 ans, diplômé en commerce et agriculteur met en garde : « Le barrage que l’Éthiopie a l’intention de construire aura une hauteur et une pente désastreuses, et nous les Égyptiens vivons en permanence dans l’angoisse qu’il vienne à s’effondrer. La plupart des barrages au Soudan et en Égypte cèderaient sous la pression des eaux. »

L’Égypte craint également que le nouveau barrage nuise à sa capacité de production d’énergie hydro-électrique. Une grande partie de l’électricité égyptienne provient du haut barrage d’Assouan, dont la quantité d’eau risque d’être amoindrie si un nouveau rival barre le Nil en amont. En conséquence, le gouvernement du Caire cherche à diversifier ses sources d’énergie, d’où son projet de centrale nucléaire dans la région d’El-Dabaa.

« C’est une question éminemment politique... Le gouvernement égyptien tente de minimiser le problème, car il a bien compris que l’Éthiopie est en passe de devenir une grande puissance dans la région et le Caire tient à mettre ce pays de son côté », explique Kieran Cooke. Il est, pense-t-il, trop tôt pour savoir quel sera l’impact du barrage sur l’Égypte : « Il est très difficile de se faire une opinion tant que le barrage n’est pas opérationnel. Pour l’heure, l’émotion est grande et je pense que personne n’est particulièrement bien informé – y compris le gouvernement égyptien lui-même, ou les agriculteurs ou encore ces sacrés politiques, qui peut-être instrumentalisent toute cette affaire pour mettre en difficulté le gouvernement Sissi ».

L’agriculture, c’est la condition de notre survie
En tout état de cause, ce sont les agriculteurs qui risquent plus que d’autres de pâtir de ce nouveau barrage. Mohammed, 50 ans, professeur de l’Éducation nationale, a pris la suite de ses ancêtres et travaille parallèlement sur cette exploitation agricole, dans le gouvernorat de Qena, à 600 km environ au sud du Caire. Comme d’autres personnes interrogées par MEE, il a préféré ne pas révéler son identité. Il a expliqué que, comme beaucoup d’autres, il était bien obligé, vu l’état désastreux de l’économie égyptienne et le coût de la vie qui ne cesse d’augmenter, de compléter son petit salaire de fonctionnaire par l’agriculture.

Il a ainsi précisé : « L’agriculture me permet de vivre dignement. Bien que je sois fonctionnaire, c’est moi qui en ai hérité de mon père et de mon grand-père.

Il enseigne désormais à ses fils le métier d’agriculteur, dont ce qu’il faut savoir sur les saisons et l’irrigation.


La seule source d’irrigation du village, c’est le Nil, tout proche, ce qui la rend peu onéreuse. Avant la construction du barrage d’Assouan, le fleuve inondait la terre, qui ne pouvait donc être cultivée qu’une fois par an. Depuis ces dernières décennies, les eaux du Nil sont mieux maitrisées ; les agriculteurs parviennent à engranger plusieurs récoltes – mais nombre d’Égyptiens redoutent que cette aubaine soit menacée par le projet éthiopien.

« La construction de ce barrage par l’Éthiopie est surtout affaire d’investissements et de politique », a affirmé Mohammed.

L’Arabie saoudite, les EAU et plusieurs pays européens assurent le financement du barrage. Israël tient à s’impliquer davantage en Afrique et soutient donc également le barrage. L’Éthiopie compte un grand nombre de juifs, dont certains partent travailler en Israël.

L’Éthiopie : souvent montrée du doigt
Les Éthiopiens tirent une grande fierté de ce barrage – mais nombreux sont ceux qui éprouvent un certain mépris pour leur voisin, pays frappé par la misère. Cela vire parfois au nationalisme, surtout parmi les Égyptiens les plus concernés par le projet.

Mostafa, 49 ans, a déclaré à MEE que les Égyptiens sont, le cas échéant, prêts à sacrifier leur vie pour défendre leur droit d’accès à l’eau, même au prix d’une intervention militaire – en s’empressant néanmoins d’ajouter : « La solution de cette affaire ne peut être que politique ».

Hisham a déclaré : « Avant la construction de ce barrage, nous avions une occasion en or de préserver les droits de l’Égypte, mais maintenant, c’est trop tard ».

Il a souligné que le gouvernement éthiopien avait mis à profit le vide politique en Égypte et le renversement du gouvernement, en 2011, puis en 2013.

« L’Éthiopie a parfaitement le droit d’investir dans de grands projets hydrauliques pour garantir à ses habitants une vie décente, au même titre que l’Égypte » a-t-il concédé. « Cela ne devrait pas pour autant priver l’Égypte de son quota d’eau ».

Hisham prétend que d’autres projets, à l’intérieur de l’Éthiopie et dans les pays limitrophes, permettraient une meilleure utilisation de l’eau, surtout après El Nino, dont les conséquences météorologiques sont à l’origine de plusieurs famines dans la région, en 1997 et 2006.

Il en a conclu que l’Éthiopie n’avait pas respecté les conventions internationales. Ce pays avait plutôt choisi de prendre l’initiative de l’accord d’Entebbe, passé avec les nations du bassin du Nil en amont et en aval du projet – Kenya, Rwanda et Ouganda. L’Égypte et le Soudan n’ont toujours rien signé.

Nous n’avons pas voix au chapitre, se plaignent les agriculteurs
Les agriculteurs qui se sont confiés à MEE sont unanimes : ce barrage affectera inéluctablement leur avenir, à moyen si ce n’est à court terme.

Ils redoutent que les générations futures aient à supporter les conséquences d’erreurs commises par la leur. À terme, disent-ils, la production de cultures gourmandes en eau – céréales, riz, bananes et canne à sucre – est vouée à disparaître, provoquant un exode rural massif, qui ne manquera pas d’affecter les exportations agricoles égyptiennes.

Ils craignent également que le gouvernement, qui gère la crise à huis clos, ne tienne pas compte de leurs doléances ; pas plus que les médias, qui traitent de la question à grand renfort d’entretiens avec économistes, politiciens et autres experts – pas une seule fois avec des agriculteurs.

Toute fluctuation, même mineure, du niveau des eaux du Nil à cause du barrage aurait d’énormes conséquences pour les agriculteurs, soutient Cook. « Regardez la démographie égyptienne et comment se répartissent les populations... Une grande partie habite bien sûr le long du Nil. Si le barrage devait avoir un impact – ne serait-ce qu’une légère baisse du niveau des eaux, ce serait très grave pour la société égyptienne ».

Le moment est venu de donner aux agriculteurs la possibilité d’exprimer leurs opinions, leurs espoirs et les solutions qu’ils proposent – dans l’espoir que les fonctionnaires les écouteront.

Traduction de l’anglais (original) par dominique@macabies.fr.

Source : middleeasteye.net/












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