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Voici donc un travers sociétal dont on peut rire, qui devient plutôt un atout en ces temps où triomphe l’angoisse terroriste et qui cause néanmoins des dégâts insoupçonnables au sein de notre vivre-ensemble. Chronique d’une tare qui nous vient du fond des âges.

Notre mémoire collective se fout éperdument des concepts. Elle est davantage friande de l’anecdote qui dissèque la vie privée de l’autre. Cela s’appelle « Tbarguig ». Le phénomène n’est pas fortuit. Il participe d’une conception communautariste de la société où le « je » continue à ne se manifester qu’à travers le «nous ». Chez nous, si je puis dire, l'audace, fût-elle des plus bienfaisantes, craint avant tout le « qu’en dira-t-on », le tbarguig. N’est-elle pas assimilée à l’insolence ? Et c’est, entre autres, pourquoi l’émergence de l’individu dans notre pays se fait dans la douleur. Le café et le bar constituent des espaces voués au Tberguig. La mosquée les a rejoints comme le « lieu culte » de la sainte « namima » (médisance). On y tisse les plus farfelus des racontars, juste pour « distribuer les palabres » (tafraq lgha).

Même quand on marche, on ne rate pas une seule occasion d’inspecter son prochain, les signes extérieurs de sa promotion ou de sa dégringolade sociale. On inspecte goulûment les poitrines des passantes. Surtout leurs postérieurs dès qu’elles auront donné du dos. N’oublions pas à cet égard le hammam, ce lieu stratégique du voyeurisme social féminin. C’est là que l’information la plus intime, la plus personnelle et la plus «stratégique» se déploie avant d’être remontée vers ces messieurs souvent suffisants. Certaines femmes sont sorties du hammam avec un joli divorce en tête. D’autres ont pu y puiser les infos nécessaires à la survie carriériste ou même politique de leurs époux.

Au chapitre du «tbarguig», l’oisiveté tient le haut du pavé. L’oisif est en mal d’identité sociale. Il se taille un rôle qui, au fil du temps, deviendra une mission. Gare à ceux qui lui reprocheraient de s’y atteler minutieusement ! Parmi les chômeurs de longue durée et les retraités, le phénomène prend des dimensions effrayantes. Quasiment en faction à l’entrée du derb, le «berguag» oisif traque le moindre mouvement des habitants. Il tient mordicus à détailler le panier de la ménagère, sans jamais omettre de pointer les naissances, les décès, les circoncisions, les héritages, les divorces, les fiançailles et, avant tout, les turpitudes de chacun. Il lui arrive même d’effectuer des déplacements plus ou moins éprouvants pour recouper une information ou confirmer une rumeur. C’est sa voie d’intégration au cœur des préoccupations individuelles et collectives de la communauté (quartier, derb, ville…etc.) En rapportant aux uns et aux autres les informations…des uns et des autres, ce genre de «voyeur» s’auto-octroie un statut de conseilleur et de confident. Arrivé à être utile, il peut pousser le vice jusqu’à devenir incontournable. Au sein de l’administration et de l’entreprise, ce travers se manifeste férocement et se trouve souvent à la racine des conflits divers et variés que les syndicats s’empressent aussitôt à instrumentaliser.

Plus généralement, le «tbarguig» marocain provient d’une ère lointaine où la peur de l’étranger imposait une vigilance soutenue. Dans les vieilles cités marocaines, les étrangers à la médina étaient localisés dans les «foundouqs» avec leurs montures. Les visiteurs logés par l’habitant étaient soumis à une véritable enquête. L’hôte se prêtait volontiers aux "interrogatoires" non seulement du moqaddem et du cheikh, mais également aux voisins et personne n’y trouvait rien à redire. La sécurité du groupe était en jeu.

L’esprit clanique et l’impératif tribal primaient en ces temps-là. Le désenclavement social et ethnoculturel s’opérait par le biais des souks hebdomadaires qui faisaient également office de foire aux informations. De nos jours, l’explosion urbanistique n’a pas mis fin à la «curiosité de l’autre». La médina a été reproduite dans des quartiers neufs. On commence par demander une pincée de sel et on finit par le mariage des enfants. Parfois aussi…dans un commissariat de police.

C’est par la fouine systématique dans les mœurs des autres que le rapport de forces s’établit à l’intérieur du derb ou du quartier (hawma), de la ville ou du pays. De nos jours, à travers les réseaux sociaux, l’arme tbargiguienne a retrouvé un souffle aux dimensions nationale et internationale.

Les États l’ont compris depuis la nuit des temps. Six bons siècles avant J.C, le général Sun Tzu en a consigné la nécessité et le modus operandi dans son livre «L’art de la guerre».

Le récit biblique de la huppe– le Livre des Musulmans lui a consacré une longue sourate –, a relaté copieusement l’équipée du «coq des chants» (houdhoud) chargé par le roi Salomon d’espionner le Royaume de Saba, une contrée gouvernée par une femme (Belkis). C’est donc grâce au « rapport » du houdhoud que la séduction s’imposa au détriment de la guerre. A l’intérieur des frontières, les États, fussent-ils des plus démocratiques, espionnent allègrement leurs propres citoyens.

Mais le Maroc détient, hélas, l’exclusivité mondiale d’un concept unique et inédit de l’«espionnage de proximité» : Il s’agit du corps des «chioukhs», «Moqaddems» et, jusqu'aux années 70, le «jarray». Drôles de personnages que ces serviteurs de l’Etat ! Imaginez un instant un moqaddem officiant à New York, Tokyo ou Londres! Il finirait, au meilleur des cas, entre les mains d’un juge pour diffamation ou dénonciation calomnieuse ! Ici, le moqaddem peut provoquer un déni de justice généralisé en diffamant un quartier tout entier. Du temps de Hassan II, des villes entières furent diffamées par le corps des chiouks et moqaddams, comme ce fut le cas du Nord et de Casablanca en juin 1981. Des témoins directs de ces évènements ont, en effet, établi le fait que certains rapports de la DAG étaient exagérément alarmistes. D’ailleurs, cette Direction idoine des affaires (très) générales (DAG), une version « moderne » des « bureaux arabes » instaurés naguère par les français, est, même de nos jours, bâtie sur le laborieux « reniflement » des chioukhs et autres moqaddems.

Plus généralement, le Marocain demeure magnanime en information. Arrivé à Casablanca, On peut prétendre retrouver un quelconque Mohamed sans trop de peine et sans connaître son nom de famille. Vous trouverez toujours quelqu’un de dramatiquement disponible pour vous mettre entre ses mains. Allez donc chercher un Dupont en Île-de-France ! Pensez que les trois quarts des accusés de jihadisme arrêtés au lendemain des attentas criminels du 16 mars 2003 le furent grâce à l’implication des «bons citoyens» que nous sommes ! D’ailleurs, la « technologie » tbargiguienne a hissé le Maroc au rang de la nation la plus performante en matière de lutte anti-terroriste !

Aujourd’hui encore, les métiers sécuritaires restent attractifs et continuent à faire rêver.

La technologie du «voyeurisme malfaisant» demeure prospère dans notre pays. En dépit de l’urbanisation galopante, elle se consolide proportionnellement à l’intensité de notre confrontation à la modernité.

Si l’on pouvait conditionner dans un emballage attrayant et exporter notre « tbarguig » vers les nations aux services secrets défaillants, notre balance commerciale aurait retrouvé l’équilibre depuis belle lurette !

Je ne peux conclure sans citer un «barguag» qui m’a aperçu, au lendemain de ma lune de miel, en compagnie de ma sœur cadette. Il a pris la peine de charger sa femme de la sale commission : «ton mari te trompe avec une femme aux cheveux châtains, aux yeux couleur noisette, avec un grain de beauté sur le haut de la joue droite…» Si ma femme n’avait pas deviné qu’il s’agissait simplement de ma sœur, j’aurais probablement «loupé» la procréation de mes trois rejetons et donc raté la naissance de mes quatre petits-enfants !

Enfin un dernier conseil : «rentrez dans le souk de votre tête», comme disent nos compatriotes… qui se refusent mordicus à mettre les pieds dans le leur propre

Abdessamad Mouhieddine
Journaliste, écrivain et anthropologue



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