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Marianne, comme bien d’autres magazines et journaux, est au plus bas. Économiquement parlant, il est en redressement judiciaire.

À l’heure d’internet et au tarissement du lectorat, il serait bien injuste d’en rejeter la faute aux personnels et aux équipes de rédaction.

Cependant, la lente agonie d’un magazine ne justifie pas l’entorse grave à l’éthique journalistique. Cette défaillance intellectuelle résulte bien souvent d’une administration mise sous la tutelle d’une puissance financière. Une fois le magazine racheté, on change la direction et on écarte les journalistes récalcitrants.

Vu de l’extérieur, le format ne change pas, mais il n’est pas bien difficile, pour un lecteur qui n’est pas « lobotomisé », de percevoir ce changement.

En effet, depuis sa création, Marianne était passé maître dans la dénonciation d’une presse courtisane et lèche-bottes, qu’il épinglait avec humour et dérision.

Mais voilà, les temps changent. C’est ainsi que le site d’information Médiapart nous révèle qu’un certain Grégoire Chertok, associé-gérant de la banque de Rothschild, tient une rubrique cinéma dans le magazine en question, et ce, à la stupéfaction même de la rédaction. Par ailleurs, l’homme est aussi engagé en politique, précise Médiapart : « adjoint au maire Les Républicain du XVIe arrondissement, conseiller d’Île-de-France et ami intime de Jean-François Copé. »

Marianne est donc devenu aujourd’hui ce qu’il dénonçait hier : une presse de connivence masquant mal le conflit d’intérêt.

Nous en avons un exemple flagrant avec la promotion du film de Bernard-Henri Lévy, intitulé Peshmerga. Un long métrage mal accueilli par la critique tant le film transpire la communication fallacieuse du personnage, plus proche des milieux mondains que des combattants de la liberté. Du reste, plus personne de sérieux n’ose qualifier BHL de philosophe. On le désigne pudiquement comme essayiste.

Marianne lui a donc consacré une partie de sa couverture et cinq pages à l’intérieur du magazine, au grand dam d’ailleurs du personnel de la rédaction qui doit subir le diktat du nouveau patron.

Parmi les plumes encensant le film, il y a Alexis Lacroix, journaliste qui travaille pour la revue La règle du jeu appartenant à BHL. Il y a le très controversé Mohamed Sifaoui qui pousse l’éloge du film jusqu’à l’outrance. Et enfin le banquier cité plus haut, Grégoire Chertok, qui termine la dithyrambique flagornerie en fanfare.

Nous sommes bien en plein conflit d’intérêt entre compères. Car dans ce partenariat, BHL est allé jusqu’à sortir discrètement son carnet de chèques pour financer une partie de l’opération.

Une autre illustration de la grande dérive du magazine, est la censure du cinéaste français, Bertrand Tavernier, pourtant compagnon de route de Marianne à ses débuts. En effet, toujours contre la volonté des membres de la rédaction, le nouveau directeur général, Frederick Cassegrain, a décidé de ne pas faire échos au nouveau film de l’éminent cinéaste, Voyage à travers le cinéma français, sorti en salle le 12 octobre dernier. Ce qui est reproché à Bertrand Tavernier est une lettre dans laquelle il exprime sa tristesse de voir une rubrique de cinéma confiée au banquier Grégoire Chertok.

En plus hautes sphères, d’autres manœuvres ont déjà eu lieu. L’actionnaire principal, Yves de Chaisemartin, ancien dirigeant du groupe Hersant, entré en 2006 dans le capital de Marianne, installe en 2013 Joseph Macé-Scaron au poste de directeur de la rédaction. L’homme est un ancien compagnon de route de la Nouvelle Action Française (un mouvement d’extrême droite).

Mais les difficultés financières du magazine perdurent et, en tacticien habile, Yves de Chaisemartin souhaite se rapprocher du pouvoir socialiste. En 2015, il décide de se débarrasser de Joseph Macé-Scaron pour le remplacer, en 2016, par le journaliste Renaud Dély. Il recrute également Caroline Fourest, notoirement connue pour ses mensonges et sa mauvaise foi ; et dans la foulée, il s’associe avec les membres les plus radicaux du Comité Laïcité République, des enragés islamophobes.

Revenons un instant sur le nouveau directeur de la rédaction, Renaud Dély. Sa nomination n’est pas anodine. Il sera sa meilleure recrue, si l’on peut dire, car l’homme a la réputation d’être hollandien ou hollandiste suivant les termes (certains parlent d’hollandolâtrie). En tout cas, le personnage tombe à pic, et ce choix ne déplaira pas à l’Élisée, puisque M. de Chaisemartin, outre un rendez-vous avec François Hollande, obtiendra de l’État-PS une subvention totale de 1,15 million d’euros. À cette somme, s’ajoutera un bonus de 50 000 euros, par rapport aux années précédentes, au titre de l’aide aux journaux à faibles ressources publicitaires.

Comme on le voit, le magazine Marianne est sous perfusion avec les deniers publics. Mais le pire est à venir. En effet, Yves de Chaisemartin, en bon actionnaire qu’il est, a mené son opération comme il le voulait, c’est-à-dire vers un risque de dépôt de bilan, après avoir touché l’argent des contribuables que nous sommes. Un trésor de guerre de rapine qu’il a rondement menée grâce à ses recrues, des mercenaires de la plume, une arme qui n’est pas taillée dans le roseau, car eux préfèrent tailler la chair. Des pseudo-intellectuels qui, à l’instar de BHL, Sifaoui ou Fourest, kifent le sang de leurs victimes, plutôt que l’encre d’une presse honnête.

Comme toujours, l’histoire se répète, et aucune entreprise n’est à l’abri d’une OPA. Lorsque les banques s’en mêlent, le bateau coule. Un vandalisme dont se livrent les hommes d’affaires dans tous les secteurs économiques de la société. Une fois qu’ils ont fait mains basses sur une entreprise, même lorsqu’elle représente un fleuron français, ils la bradent après avoir touché leur pactole en euros comptant, avec la complicité de l’État.

Le sort de Marianne ne fera pas exception à la règle, à moins qu’un nouvel acheteur ne se manifeste. Mais quelle que soit l’issue de la crise, pour le magazine les dés sont jetés. Marianne ne fait, et ne fera sans doute plus partie du cercle restreint du journalisme honnête, libre et indépendant.

Haytam Andalousy
Écrivain


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