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« Qui lui demande de partir ? Le peuple ? L'armée ? L'opposition ? Les capitales étrangères ? » Dans son bureau qui empeste le cigare froid, où le chef de l'Etat, en photo sous un cadre de verre, fait office de seul spectateur, un cadre du FLN (le parti au pouvoir) s'emporte avec force effets de manches avant de répondre à sa propre question, en vous prenant à témoin, comme une évidence, et en martelant chaque syllabe : « Personne ! »

L'expression bruyante de ses certitudes résonne dans le vide des couloirs du dernier étage d'un ministère qui suinte le renfermé et l'indolence bureaucratique. Une bronchite aiguë qui l'a contraint à annuler le mois dernier sa rencontre avec Angela Merkel et un « état de fatigue » qui a empêché une entrevue avec Emmanuel Macron ont pourtant rappelé l'inéluctable : au pouvoir depuis dix-huit ans, Abdelaziz Bouteflika, qui vient de fêter ses 80 ans, n'est pas immortel. Et si ceux qui l'entourent ont en commun de considérer sa succession comme un sujet tabou, c'est en grande partie parce qu'aucun consensus n'a été établi pour lui trouver un remplaçant.

Ceux qui l'entourent ? Une poignée de fidèles, essentiellement sa famille, son frère cadet Saïd, conseiller et homme des réseaux, présenté comme le vice-roi, ou sa sœur Zohra, ex-sage-femme. Quelques secrétaires et la garde rapprochée, mais surtout une équipe médicale (française et chinoise). Enfin, les « grands visiteurs », le Premier ministre, Abdelmalek Sellal, ou le chef d'état-major de l'armée, Ahmed Gaïd Salah. Tous se retrouvent dans la résidence médicalisée de Zéralda, à l'ouest d'Alger, aux confins d'une magnifique réserve de chasse de l'Etat de plus de 1 000 hectares, unique en Afrique du Nord par sa faune et ses étangs rappelant... les parcs nationaux nord-américains. Mais loin du calme bucolique et des protocoles médicaux de cette clinique de luxe, les scénarios de l'« après » animent les salons des hauteurs d'Alger. Autour des plateaux de thé ou de whisky des soirées privées, ou des buffets des meilleurs traiteurs qui se dégustent dans les ambassades, les intrigants et tout ce que l'Algérie compte d'officiels ou de diplomates accros aux câbles « très informés » étudient mille théories sur cette succession qui prend des allures de polar. Ou plutôt de littérature d'anticipation.
Or, à l'heure actuelle, on peut dégager, sérieusement, trois scénarios selon les confidences de ceux qui fréquentent Zéralda ou en écoutant les rares cadres de l'État qui acceptent de parler de ce sujet.
Dans le cas d'une disparition brutale du chef de l'Etat, deux options sont avancées. La première consiste à suivre la voie réglementaire, du moins en apparence. Abdelkader Bensalah, 75 ans, dont le visage rond et le double menton masquent l'âme d'un tueur politique, un des fidèles de Bouteflika, président du Conseil de la nation (Sénat), assume la charge de chef de l'Etat durant quatre-vingt-dix jours au maximum durant lesquels une élection présidentielle sera organisée. « En réalité, le candidat du pouvoir aura été auparavant désigné par le président. Ou bien on choisira celui qui aura rassemblé assez de consensus au sein du sérail », précise un conseiller.
La revanche des « lions »

Et d'ajouter tout bas en espérant ne pas être entendu : « Enfin, ce serait dans le meilleur des cas. » « En 1999, Bouteflika incarnait le candidat du consensus après le fracassant départ du président Zeroual [qui a démissionné en 1998], c'est ainsi qu'il se définissait et qu'il se vendait ici et à l'étranger, rappelle un proche du palais El Mouradia. Le plus important, c'est que les différentes forces au sein du système, épaulées par une opposition “utile”, tombent d'accord sur un nom consensuel après le choc produit par la disparition du président. » En l'absence d'un tel consensus, un autre mécanisme pourrait être actionné : « Et là, compte tenu de l'instabilité à nos frontières et du risque de contestation sociale, en l'absence de candidat civil, la gestion d'une période transitoire serait confiée à l'armée en la personne de son patron, Ahmed Gaïd Salah », explique encore le conseiller. Cette idée qui, avant 2011 (et les révoltes arabes), aurait fait frémir tous les interlocuteurs de l'Algérie est aujourd'hui dédramatisée. Pour un diplomate en poste à Alger, l'option Gaïd Salah ne serait pas « la plus mauvaise : on le voit avec le maréchal Haftar en Libye : si l'armée peut empêcher le chaos, pourquoi pas ? Ce que les partenaires étrangers veulent avant tout en Algérie, c'est la stabilité. “Au-delà de tout discours que nous pouvons tenir sur la nécessité des réformes politiques chez vous, disent-ils, la seule priorité pour nous est que vous teniez vos barbus” ». Même le très opposant Ali Benflis a appelé l'armée à être le « garant de la transition ». Des éléments de langage décryptés par un haut gradé algérien : « Parce qu'il n'est pas fou, il sait bien qui a le pouvoir. » Reste à savoir si Gaïd Salah, dont les ambitions présidentielles sont connues malgré ses 80 ans, s'en tiendra à ce rôle ou s'il pourrait être tenté par un destin à la Abdel Fattah Al-Sissi – car il a non seulement le contrôle absolu des troupes, mais aussi, depuis peu, de la majorité des services spéciaux. Le taiseux et massif général garde (bien sûr) secrets ses plans. Mais on le voit sur tous les fronts d'engagement de l'armée, surtout aux frontières sud et sud-est, où, engoncé dans sa tenue de combat bariolée, il supervise manœuvres militaires et installations de nouvelles bases de combat ou d'appui tactique dans cet immense désert, source de toutes les menaces des groupes terroristes de Libye ou du nord du Mali. C'est un des paradoxes des années Bouteflika : le président, qui promettait de « manger » les « quinze lions » (les généraux) au début de son mandat, a fini par créer le plus puissant haut gradé algérien de tous les temps ! A coups de clips diffusés sur les chaînes officielles et de communiqués sur le rôle de l'armée dans la « protection de la patrie » et la « sécurisation des frontières » (libyennes surtout), Gaïd Salah ne cesse de rappeler son rôle de « garant de la Constitution » et de protecteur de « la stabilité du pays, l'intégrité de son territoire et l'unité de son peuple ». Une manière d'insister sur le poids historique de l'armée, une des rares institutions stables et efficaces au pays des impondérables politiques.

Autre piste envisageable : Bouteflika se présente pour un cinquième mandat en 2019. Cette projection a priori impensable est distillée depuis quelques mois par ses proches. Comme en 2014. « Tant qu'il émettra un souffle, il sera toujours candidat », assurait-on à la présidence à l'époque. Le Conseil constitutionnel, présidé par un de ses obligés, Mourad Medelci, avait validé un dossier de candidature comprenant un certificat médical que Bouteflika lui-même contredira quelques semaines plus tard. Aujourd'hui encore, à tous ceux qui mettent en avant son état de santé, ses proches répondent qu'« un fauteuil roulant n'a jamais empêché Roosevelt d'être un grand président ». Djamel Ould Abbès, secrétaire général du FLN, parti majoritaire et symboliquement présidé par Bouteflika, pronostiquait même, début novembre 2016, que le chef de l'Etat allait marcher « dans quelques mois » ! Et de lancer à la cantonade que le candidat de l'ex-parti unique pour la présidentielle de 2019 serait... Abdelaziz Bouteflika. Un autre fidèle du président et ex-ministre des Transports, Amar Tou, a défendu à la télévision qu'un cinquième mandat de Bouteflika était une « nécessité absolue ». Même soutien inconditionnel de l'Organisation nationale des zaouïas (confréries religieuses traditionnelles) ou du très laïque Amara Benyounès, président du Mouvement populaire algérien.

A contrario, la constitutionnaliste Fatiha Benabbou estime un cinquième mandat « impossible ». « C'est le président lui-même qui a pris l'initiative de limiter les mandats à deux [dans la révision de la Constitution en février 2016]. Il s'est enfermé dans cette impossibilité. Et cette disposition n'est pas rétroactive. En 2008, il avait déjà amendé la Constitution pour faire sauter le verrou des deux quinquennats présidentiels et il a donc pu bénéficier de quatre mandats, analyse-t-elle. S'il se représentait, ce serait un cas de “révolution légale”, un viol de la Constitution. Le magistrat constitutionnel ferait exploser la Constitution et entrerait dans l'illégalité. » Illégalité ? Un ancien haut magistrat affirme qu'il en faut plus pour faire reculer la présidence. « Avant d'amender la Constitution en 2008, des sherpas de la présidence m'avaient contacté pour étudier avec eux la possibilité de créer un septennat sur mesure pour Bouteflika. Ils peuvent triturer la loi et la Constitution comme ils veulent pour se maintenir au pouvoir. »

Conflits générationnels
Ils ? Les « décideurs », le cercle présidentiel et le sommet de la pyramide militaro-sécuritaire. « Oui, mais le prix d'un cinquième mandat serait trop élevé, assure le politologue Cherif Dris, de l'université d'Alger. La pilule aura du mal à passer : d'abord l'état de santé du président posera toujours problème, et puis les alliances ne sont plus les mêmes qu'en 2014. Il faut aussi expliquer cela à la génération d'après qui attend son tour depuis des décennies, comme Abdelmalek Sellal [68 ans, Premier ministre] ou Ahmed Ouyahia [64 ans, ex-chef de gouvernement et directeur de cabinet de la présidence] ou Ali Benflis [72 ans, ex-chef de gouvernement et deux fois candidat malheureux à la présidentielle]. » Questionné sur le scénario du cinquième mandat, Ahmed Ouyahia avait esquivé, se contentant de sourire : « Il faut laisser certaines choses à notre Seigneur ! » Sa génération de technocrates, bien formée, a toujours servi la génération des pères issue de la guerre d'indépendance en attendant son heure. En vain. « Il a été à deux reprises à deux doigts de devenir président [en 1979 et en 1994]. Après les trahisons de certains qu'il avait – difficilement – admis dans son cercle de confiance, le patron interprète sa longévité à ce poste comme une revanche sur le destin et sur ceux qui l'ont déçu. Pour lui, abdiquer, c'est leur offrir une victoire », poursuit un ex-collaborateur du palais El Mouradia.
Tout le monde dit que l'Algérie n'a pas de scénario de succession ! Mais c'est faux ! Nous avons deux plans, le plan A, comme Abdelaziz. Et le plan B, comme Bouteflika !
Déjà, en 2012, le sociologue Nacer Djabi traduisait les blocages du système politique algérien en termes de conflits générationnels. « La problématique posée est de savoir comment la vieille génération gouvernante, au pouvoir depuis avant l'indépendance, organisera son éloignement du pouvoir au profit d'une génération plus jeune. Ce processus peut se dérouler en partie à l'intérieur des institutions et serait donc pacifique et à moindres frais. »

Le troisième scénario – Bouteflika abdiquerait pour organiser sa propre succession – est finalement le moins probable. « Nous avons même évoqué ouvertement devant ses proches une sortie par la grande porte : un Bouteflika magnanime qui cède le pouvoir et organise un semblant d'alternance. La réponse a été : “Un peu de pudeur, le président est vivant !” », témoigne un haut responsable à la présidence. « Il ne veut pas partir, et ce n'est pas simplement une lubie autoritaire, défend un de ses proches. C'est sa culture politique, une vision héritée des systèmes de gouvernance postrévolutionnaires : le leader n'est pas seulement un chef politique, c'est un père. Et un père n'abandonne jamais sa famille. Sa famille à lui, c'est ce pays, ce peuple. A ses yeux, le palais de la présidence [même s'il l'a abandonné pour Zéralda], c'est sa demeure en tant que “dernier grand homme politique” algérien. Il en a été chassé, il y est revenu au bout d'une vingtaine d'années d'exil. Il voit ça comme son droit. Son destin. »

« Union nationale »
« Je suis l'Algérie tout entière, je suis l'incarnation du peuple algérien », lançait-il à un journaliste au Forum de Crans Montana en 1999. Et du fin fond du pays réel, loin des salons algérois, où on méprise ce président jugé populiste et incompétent, même les plus âgés l'appellent encore « Bouteflika babana » (notre père). Cloué sur son fauteuil roulant, se relevant difficilement d'un AVC en 2013 qui lui a coûté près de quatre-vingts jours d'hospitalisation au Val-de-Grâce, il reçoit fin 2015, à Zéralda, un ancien président d'un pays « frère », un ami de jeunesse. Avant que les cameramen de la télévision officielle ne pénètrent dans le petit salon pour filmer quelques bouts de cette « audience » pour montrer aux Algériens que le président est toujours là, l'ami de longue date se penche et murmure avec compassion : « J'admire votre courage face à vos difficultés de santé, Monsieur le Président. » D'une voix à peine audible, luttant contre les douleurs de la mandibule côté droit qui le lance dès qu'il parle, Bouteflika répond : « C'est pire que la mort. J'ai protégé l'Algérie avec mon propre corps, j'ai reçu de plein fouet les soubresauts du printemps arabe, les troubles... Je préfère que ça affecte ma santé que le pays. Mais c'est pire que la mort. » Avant lui, son mentor et père spirituel, Houari Boumediene, était perçu ainsi, comme le père de tous les Algériens, surtout des plus démunis, au lendemain d'une indépendance si cruellement acquise. Ahmed Taleb el-Ibrahimi, un ancien ministre de Boumediene et un de ses proches, le dit dans ses Mémoires : « Boumediene considère qu'il a fait don de sa personne à son pays au point de s'identifier totalement à lui ; en conséquence, qui le trahit trahit l'Algérie. » Son protégé de l'époque, Bouteflika, ne déroge pas à la règle.

Dans tous les cas de figure – et c'est pour cette raison que les législatives de mai sont importantes –, le système devra compter avec un Parlement où plus de place sera cédée à l'opposition et à un exécutif d'« union nationale ». Il devra d'abord réorganiser la façade légale pour « créer une nouvelle fiction de la vie politique algérienne et crédibiliser la prochaine étape, qu'il s'agisse d'un cinquième mandat ou de la gestion du trauma consécutif à la disparition du “père de la nation” », pour reprendre les propos d'un ancien chef de gouvernement lors d'un dîner dans sa résidence mauresque sur les hauteurs d'Alger. Après la reconfiguration des centres de décision au profit d'une concentration des pouvoirs entre les mains de Bouteflika et de Gaïd Salah, le système aura ensuite à réorganiser la collégialité si chère au système algérien.

Jeu fermé
Et c'est peut-être le plus important. Car peu importe qui remplacera Bouteflika – celui-là sera une fois de plus produit par le système. On n'assistera certes pas à un conclave de généraux, comme celui qui préféra Chadli à Bouteflika pour succéder à Boumediene en 1979 ou comme celui qui décida de l'annulation des législatives, de l'interdiction du FIS et du départ de Chadli en décembre 1991. Mais, au fond, le processus sera le même : le nouveau chef de l'Etat sera le résultat d'un consensus caché couvert par un consensus public (les partis politiques et la « société civile »). « Paradoxalement, c'est cette concentration des pouvoirs entre présidence et chef d'état-major [Gaïd Salah] qui appelle à trouver une plus grande cohérence au plus haut niveau, ce qui inclut une réactivation des réseaux de concertation pour éviter que la catastrophe, au pire, ne tombe pas sur un seul et unique pilier du pouvoir. » Dans son bureau d'apparatchik, le cadre du FLN reconnaît que le jeu est fermé, le système ayant été modelé en profondeur par Bouteflika. « Tout le monde dit que l'Algérie n'a pas de scénario de succession ! Mais c'est faux ! Nous avons deux plans, insiste-t-il très sérieusement en écrasant son cigare dans un cendrier en argent massif sous le regard vitreux du président.. Le plan A, comme Abdelaziz. Et le plan B, comme Bouteflika ! »

Par Adlène Meddi 

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