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Au début des années 2000, une grave erreur fut commise au Maroc en permettant à un parti politique d'occuper le créneau de la religion. Ce cadeau inestimable a été donné au PJD sans contrepartie. Cette organisation a pu se prévaloir du monopole sur l'islam politique dans une société pieuse et extrêmement réticente à la sécularisation.

Ce privilège explique le succès électoral des collègues de Benkirane depuis une dizaine d'années. Et le PJD continuera à gagner les élections les unes après les autres, malgré les cris d'effroi des "modernistes", car la société marocaine s'islamise au fur et à mesure qu'elle s'urbanise. C'est une question de temps: dans vingt ans, 70% des Marocains vivront en ville et ils voteront PJD, qu'on le veuille ou non.

Force est de constater que le PJD est le seul parti politique digne de ce nom au Maroc. Contrairement aux autres, il ne dépend pas de l'Etat pour exister. Il dispose d'une base militante jeune et féminisée. Le PJD a compris qu'une bonne partie de femmes marocaines refusent les notions occidentales d'émancipation et d'égalité des sexes (je le déplore mais il en est ainsi). Elles adhèrent à une vision de la société où la femme se limite au rôle que la religion musulmane lui accorde, ni plus ni moins. Enfin et au terme de dix ans aux affaires, le PJD n'a été touché par aucun scandale de corruption, c'est une prouesse!

Les autres partis marocains sont la caricature de l'action politique. Ils vivent dans un Maroc qui n'existe plus, celui où il suffisait d'appuyer sur un bouton pour faire élire tel ou tel notable. Ce Maroc-là est révolu. Certains partis comme l'Istiqlal devraient penser à changer de nom car aucun Marocain de moins de 25 ans (la majorité) n'a connu le colonialisme ni le combat pour l'indépendance (istiqlal)! Il suffit de visiter les pages web de ceux qui veulent battre le PJD pour se rendre compte de l'indigence conceptuelle et "esthétique" des partis qui s'estiment en droit de gouverner le pays.

Il faut se méfier du PJD car il est islamiste. Aucun mouvement de cette obédience n'a fait preuve de tolérance une fois au pouvoir ou en position de force. Nous avons trente ans de recul sur le sujet et le constat est clair: dès qu'ils le peuvent, les islamistes persécutent ceux qui ne pensent pas comme eux. Faut-il donner des exemples? Le Hamas à Gaza, les Frères musulmans en Egypte, les milices religieuses en Libye, la guerre civile en Algérie et ses 200.000 morts, etc. Si le PJD doit susciter la méfiance, il ne faut pas non plus exagérer sa force. Ce parti a eu beaucoup de chance: il s'est trouvé au bon endroit et au bon moment. N'importe qui avec le monopole de l'islam politique gagnerait les élections haut la main au Maroc (comme ailleurs dans le monde arabe). L'islam politique permet d'engranger plus de suffrages que l'argent ou le clientélisme.

Il ne faut pas s'en étonner car nous avons tout fait depuis les années 1970 pour ruiner le système éducatif et en faire une grande machine à tuer l'intelligence et promouvoir le dogmatisme. Si de plus en plus de Marocains sont xénophobes, antisémites et intolérants, c'est d'abord la faute de l'école. Nos concitoyens qui vivent à la campagne n'ont pas le temps matériel de s'islamiser. Ils travaillent leur terre 7/7j, dorment tôt et se réveillent aux aurores. Ils se rendent au souk une fois par semaine. A de rares occasions, ils vont aux moussems pour se marier, prier et s'amuser un peu.

Lorsqu'ils s'installent en ville (et ils finiront tous ou presque par le faire à terme), ils découvrent deux choses: la parabole (donc les chaînes wahhabites) et l'injustice. La première leur ouvre les yeux sur un islam d'importation, victimaire au possible ("si tout va mal, c'est à cause d'Israël et de l'Occident"). La deuxième leur inculque une colère sourde. Si la pauvreté est vécue naturellement à la campagne, elle est insupportable en ville car elle s'accompagne d'inégalités sociales extrêmement tapageuses et scénarisées (la villa et la BMW).

Comme un réflexe de survie, le Marocain citadin embrasse l'islam "satellitaire" au moment où il met un couteau entre les dents pour se défendre dans la jungle urbaine. Ce n'est pas pour rien que la corruption et les incivilités explosent au Maroc en même temps que la société s'islamise. Plusieurs de nos concitoyens ont besoin d'afficher leur piété au moment où ils deviennent de plus en plus individualistes et cyniques. C'est le chacun pour soi et Allah pour tous!

Dans ces conditions, le PJD a un boulevard devant lui. Il n'a même pas besoin de faire campagne. Plus le temps passe, plus les électeurs se tournent vers lui, peu importe son bilan (médiocre) au pouvoir. Les hôpitaux peuvent tomber en ruine, les bus peuvent rouler sans fenêtres, le citoyen de base voit dans le PJD un vote "utile". Utile à quoi? Pour beaucoup, voter PJD, c'est servir la religion et se venger des "puissants". Le PJD symbolise une émotion, un état d'âme mi-désespéré mi-révolté. C'est le malaise ressenti par des millions de Marocains (qui n'ont pas eu la chance d'étudier au Lycée Descartes ou de passer leur week-end dans un bungalow de Bouznika Bay).

Que faire? Je ne suis pas payé pour réfléchir à la recomposition du champ politique marocain. Mais, je peux risquer quelques hypothèses. La plus cynique d'entre elles serait de créer vite un autre parti islamiste, concurrent du PJD. Il est possible que l'Istiqlal (à la dérive depuis une dizaine d'années) accepte cette mission qui lui permettra au moins de redescendre dans la rue et retrouver le contact des Marocains.

L'Histoire est comme un match de foot qui ne cesse de faire des prolongations. Si le personnel politique laisse à désirer aujourd'hui, rien n'interdit que la situation puisse changer dans le futur proche. Il est possible de transformer un parti de l'intérieur à condition de le vouloir et de s'investir sur le terrain.

On ne peut pas critiquer les mouvements politiques représentés au Parlement sans prendre la peine de les infiltrer pour infléchir leurs projets (faire de l'entrisme comme disaient les trotskistes dans les années 1970). Il faut aller au secours des gens bien (il y en a quelques-uns) qui tentent de servir le pays en tant qu'élus. En rompant leur isolement, on "fera école" en montrant qu'un autre chemin est possible entre l'obscurantisme et la corruption.

S'il est permis de rêver, je dirais que la meilleure riposte à la marche du PJD vers le Pouvoir est de faire de la Politique. Il ne s'agit pas de rejoindre telle ou telle coquille vide qui fonctionne comme une agence de placement RH. Assurément pas. Faire de la politique, c'est d'abord lire, se cultiver puis sortir de sa zone de confort pour écouter les gens et entendre leurs aspirations.

Le peuple n'est pas stupide: il veut des emplois, des logements dignes et des hôpitaux décents. Mais, si nous continuons à lui tourner le dos, il fera le choix de nous rendre la vie insupportable en élisant les plus intolérants parmi nous. Le Maroc a désespérément besoin de courage et d'intelligence.

Driss Ghali
Repris ici : huffpostmaghreb.com/





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