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D'où vient cet intérêt économique de plus en plus marqué de Pékin vers le Maroc ? L'économiste et sinologue Thierry Pairault revient sur les opportunités qu'offrent à la Chine le royaume, porte d'entrée vers l'Europe et l'Afrique francophone.

RT France : Dignitaires et investisseurs chinois se rendent de plus en plus régulièrement au Maroc. La télévision d'état chinoise a diffusé plusieurs reportages sur le tourisme et la culture au Maroc. Une amicale de députés des deux pays s'est créée... Comment expliquer cet intérêt de Pékin pour le royaume marocain à l'instar de l'Algérie qui était son interlocuteur privilégié dans la région ?

Thierry Pairault (T. P.) :
Il y a une sorte de basculement qui s'est opéré par la Chine de l'Algérie vers le Maroc en 2016 qui est de plus en plus clair. La Chine, dans sa reconquête d'une image et d'une place mondiale, a cherché par le passé à étendre son influence politique. L'Algérie servait de porte d'entrée vers un certain nombre de pays africains, essentiellement en quête de libération et d'indépendance tout en n'étant pas spécialement inféodés à Moscou. Cela correspondait à l'état d'esprit et à l'ambition chinoise sur la planète de l'époque avant tout diplomatique et idéologique. Puis Pékin a mis l'économie au coeur de son projet d'ouverture. Or, les ambitions économiques chinoises n'ont jamais été réellement bien reçues en Algérie. Le gouvernement algérien a accepté que les Chinois viennent faire de la construction mais n'a jamais vraiment encouragé l'investissement chinois dans l'industrialisation de l'Algérie. Le secteur automobile algérien en est assez symptomatique. Les deux pays se sont affrontés sur le problèmes des zones économiques spéciales qui, selon les conceptions algérienne et chinoise, étaient totalement opposées. Ce qui fait qu'aujourd'hui, si la Chine est très présente en Algérie, les liens économiques ne sont pas aussi développés qu'on le pense. Ce sont surtout des liens de services. Il n'y a pas d'enracinement. Sans oublier la situation politique du pays qui devient de plus en plus instable car on ne sait rien de ce que pourra être la succession d'Abdelaziz Bouteflika. Ne pas savoir à quoi se préparer ou où l'on met les pieds, c'est quelque chose que détestent les Chinois. Le contexte actuel n'est donc pas du tout favorable pour que la Chine puisse passer avec l'Algérie à l'étape supérieure. A côté de cela, vous avez le Maroc qui a certes un niveau de développement inférieur à celui de l'Algérie mais qui fait preuve d'un grand dynamisme.

Le port de Tanger est le troisième hub mondial et c'est un atout fondamental pour les Chinois


Rabat a une stratégie industrielle mais également méditerranéenne et de développement du commerce maritime. Le port de Tanger est le troisième hub mondial et c'est un atout fondamental pour les Chinois. Quand je parle des trois grands hubs mondiaux, je parle de Shanghai, Panama et Tanger car ces trois ports représentent pour leur région un point nodal. L'Algérie n'a pas ça. Suez n'a pas ça. Le Cap n'a pas ça. Même si le trafic par Tanger est inférieur à celui de Suez ou du Cap. Tanger est donc un point nodal qui est ancré sur une zone de développement.

Il faut également se rendre compte qu'aujourd'hui le Maroc vend autant de voitures à l'Europe que la Chine. Pékin a donc rapidement vu l'intérêt de venir s'installer au Maroc. Non seulement le Maroc offre à la Chine la porte vers l'Europe mais aussi - et c'est une information non négligeable aux vues des ambitions de Pékin - vers l'Afrique et notamment l'Afrique francophone. Le Maroc a aussi un support financier très actif. Il y a des relations très fortes entre les pays africains et les grandes banques marocaines. Cette liaison est d'autant plus forte qu'elle est épaulée par la Société générale qui est la première banque occidentale en Afrique du Nord.

Vous avez donc tout un ensemble de facteurs qui font qu'être présent au Maroc est devenu quasiment une obligation pour la Chine en Afrique du Nord. Cette dynamique est d'ailleurs vue favorablement par les banques marocaines mais également par la Société Générale car ces structures ont une stratégie économique claire et un compagnonnage déjà engagé avec les entreprises chinoises. Le contexte est donc tout à fait différent au Maroc actuellement pour la Chine de tout ce qu'elle avait rencontré jusqu'à présent dans cette zone.

Échoir au Maroc va permettre à Pékin non pas de délocaliser ses grandes entreprises mais de délocaliser les sous-traitants de ses entreprises

Échoir au Maroc va permettre à Pékin non pas de délocaliser ses grandes entreprises - comme on a pu le voir en Asie ou dans une partie de l'Afrique - mais de délocaliser les sous-traitants de ses entreprises. C’est un mouvement qu'on a déjà commencé à observer avec les sous-traitants des sociétés occidentales que ce soit dans l'automobile ou l'aéronautique. C’est extrêmement important car ce sont des entreprises qui auront besoin d'être encadrées et suivies. Le Maroc pourra leur offrir cela grâce à ses structures déjà en place. Les sous-traitants de Peugeot ou Renault retrouveront Peugeot et Renault au Maroc, ils ne seront donc pas dépaysés.

Il y a une situation qui est vraiment particulière à l'heure actuelle au Maroc. Cela se manifeste par un basculement dans la politique économique de Pékin, sur le basculement des grandes entreprises vers les PME chinoises mais également vers une nouvelle approche face à l'Europe et l'Afrique du Nord.

Il y a une dynamique au Maroc qui dépasse les seules stratégies chinoises


RT France : Face à ce contexte favorable, pourrait-on imaginer que le Maroc prenne à l'avenir une place importante dans la stratégie chinoise des nouvelles routes de la soie ?

T. P. : Avant tout chose, il faut absolument éviter de tout ramener aux routes de la soie. Si vous regardez la carte dessinée par ce projet, elle enferme le continent euro-asiatique et exclut de fait le continent africain pour l'instant. Il y a un seul point de contact qui est Djibouti. C'est certes un port mais cela n'en fait pas forcément un hub à destination d'autres pays. Quand on regarde la liste des pays dans lesquels la Chine investit au titre des nouvelles routes de la soie, aucun n'est africain. Il faut comprendre que la dénomination des nouvelles routes de la soie est quelque chose de vague à la fois pour les Chinois et pour les observateurs. Cela signale simplement d'une activité mais dans laquelle l'Afrique n'a pas encore été formellement incluse. Ainsi ce qui se passe actuellement au Maroc pourrait tout aussi bien être inclus que pas du tout. Il y a une dynamique au Maroc qui dépasse les seules stratégies chinoises. Ce qui a été mis en place à la fin des années 1990 par le royaume ne vient pas d'une impulsion chinoise. Les relations entre les deux pays jusqu'à aujourd'hui étaient maigres, à part peut-être du thé. Il y a une dynamique marocaine qui lui est propre et à laquelle vient se rattacher la Chine. On ne peut donc pas présumer ou fantasmer sur l'impact futur. Pour pouvoir avoir le raisonnement d'intégrer le Maroc aux nouvelles routes de la soie, il faudrait que la Chine ait une vision méditerranéenne. Or il n'en ont pas. Pour eux, le concept de Méditerranée auquel on renvoie le Maghreb aux routes de la soie est typiquement européenne. Les Chinois ne divisent pas cette région de cette façon là. Je ne pense donc pas pour l'instant qu'on puisse forcer l'inclusion du Maroc dans les nouvelles routes de la soie.

Rabat n'en est pas encore à pouvoir se présenter comme un modèle de puissance régionale


RT France : Le Maroc peut-il devenir le poids lourd économique du Maghreb ?

T. P. : Si on prend des critères simples comme le PIB par habitant, le Maroc est à la moitié de l'Algérie - qui est d'ailleurs devant la Chine là dessus. De même que si on regarde l'indice de développement humain, l'Algérie et la Chine sont au même niveau avec encore une fois un avantage à l'Algérie et le Maroc en est encore loin. Rabat n'en est donc pas encore à pouvoir se présenter comme un modèle de puissance régionale. A court et moyen-terme, l'enjeu pour le Maroc sera de montrer que des choses se passent dans son pays, d'incarner un certain dynamisme économique. Pour qu'elle devienne à long-terme une réelle puissance dans cette zone, il faudra énormément d'efforts de développement mais aussi que l'Algérie continue à patiner comme elle le fait actuellement, notamment sur le plan industriel.

Source : Rt.com/









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