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Le patrimoine littéraire marocain des cinquante dernières années se caractérise par une profusion étonnante. Pourtant, même lorsqu’ils écrivent des chefs-d’œuvre, certains auteurs restent à la recherche de lecteurs introuvables. Il y a des ouvrages, épuisés ou republiés en France, qui n’ont même jamais franchi le seuil d’une librairie marocaine… 

État des lieux
Cinquante ans après l’indépendance, quel bilan peut-on dresser de la littéraire marocaine ? Sur la profusion et la qualité de cette littérature, d’abord, le débat entamé au milieu des années 1960 est loin d’être épuisé. Le poète et écrivain Abdellatif Laâbi avait en effet tenu sur le sujet, en 1966, à l’occasion de la sortie du premier numéro de l’emblématique revue Souffles, des propos sévères, et qui ont fait date : «La situation actuelle, écrivait-il, ne recouvre pas, comme on pourrait le croire, une prolifération créatrice. L’agitation culturelle que des individus ou des organismes voudraient faire passer pour une crise de croissance n’est en fait que l’expression d’un marasme entretenu ou encore d’un certain nombre de méprises sur le sens profond de l’activité littéraire.»

Mohamed Ben Brahim, un des plus grands lettrés marocains de langue arabe du XXe siècle
Quarante ans après, ce diagnostic est-il toujours d’actualité, comme l’avance Abdeljalil Lahjomri, ex-professeur de littérature et actuel directeur du Collège royal ? Au milieu des années 1990, ce dernier avait publié un article intitulé : «Renouveau du roman maghrébin», dans la revue Prologues (article repris en 2000 dans son ouvrage Mes chroniques inutiles), où il se montre très sévère à l’égard de cette littérature. Le propos de Laâbi, dans Souffles, lui paraissait, trente ans après, encore d’actualité. «Il semblerait même, avait-il écrit, qu’une profusion de publications ne signifie nullement l’existence d’une dynamique de la création littéraire, mais plutôt le contraire, en particulier en langue française, surtout que les talents encore en herbe n’offrent au public que des écrits hésitants quant à la langue, à la thématique, à l’esthétique».

Finalement, cinquante ans après l’indépendance, peut-on parler de profusion d’œuvres littéraires ? Oui, répond Salim Jay, auteur du Dictionnaires des écrivains marocains, coédité en 2005 chez Eddif, au Maroc, et Paris Méditerranée, en France. Il va encore plus loin lorsque, dans son introduction à ce dictionnaire, premier en son genre, il nous livre ce jugement : «Il n’est pas sûr que les lecteurs marocains aient majoritairement pris conscience de la richesse du patrimoine littéraire qui est le leur. Qui a choisi de s’immerger dans l’abondante bibliographie marocaine est saisi par un sentiment de profusion auquel la rumeur ne le préparait pas». 150 écrivains marocains sont disséqués par l’auteur, peu connu du lecteur marocain, d’une plume tantôt corrosive et sans complaisance, à l’égard de certains, tantôt charmée par la qualité esthétique des autres.

Une chose est sûre : si dérisoire en quantité, si controversée en qualité au cours de la première décennie de l’indépendance, la littérature marocaine a gagné aujourd’hui en ce qui concerne le nombre de publications, sans commune mesure avec la production du début de l’indépendance. Les chiffres sont, sur ce point, éloquents. En 1956, recense Hassan El Ouazzani, dans une étude intitulée : La littérature marocaine contemporaine de 1929 à 1999 (coéditée en 2002 par l’Union des écrivains du Maroc et Dar Attaqafa), consacrée exclusivement à la littérature marocaine d’expression arabe, un seul titre est édité (un recueil de poèmes). Il y aura, en 1999, 102 ouvrages édités, tous genres littéraires confondus (poésie, roman, nouvelles, théâtre). La part du lion revient à la poésie, avec 45 ouvrages, suivie du roman (34 ouvrages). De 1929 à 1999 (soit en 70 ans), la production littéraire d’expression arabe, note El Ouazzani, comprend 1 205 ouvrages, dont 550 (45,64 %) recueils de poèmes. Chiffre dérisoire comparé aux milliers d’ouvrages produits chaque année dans des pays comme l’Allemagne (plus de 50 000), la France (45 000), ou l’Espagne (28 000).

Mais déjà, en 1974, bien avant la publication de l’ouvrage d’El Ouzzani, avait vu le jour une anthologie intitulée : Ecrivains marocains, du protectorat à 1965», aux éditions Sindbad, à Paris. Trois chercheurs marocains s’étaient penchés sur le sujet : Mohammed Benjelloun Touimi, Abdelkbir Khatibi et Mohamed Kably, ciblant eux aussi la littérature de langue arabe, œuvre de trois génération d’écrivains, notent-ils : «celle qui est née avec le début du siècle et a grandi avec le protectorat ; celle qui est apparue autour des années trente avec le mouvement nationaliste ; celle qui s’est manifestée autour des années 1960, au lendemain de l’indépendance.»

Parmi les pionniers, on y trouve Mohamed Ben Brahim (1897-1955), le poète de la ville ocre aux textes lascifs, qui rappellent ceux d’Abû Nuwâs. Ce poète est «l’un des plus grands lettrés de la langue arabe du XXe siècle marocain», écrit Salim Jay dans son dictionnaire. Dans la même anthologie sont cités, textes à l’appui, quelques doyens de la littérature marocaine de l’après-indépendance. Abdelmajid Benjelloun, dans Enfance entre deux rives, Abdelkrim Ghallab, avec Mariage à Fès et Le Colonialisme idéologique, ainsi que le poète Mohamed Lahbib Forkani et le romancier Mohamed Berrada. Mais le Maroc en a connu d’autres durant ces années 1960, au talent littéraire plus ou moins affirmé : Abdellatif Laâbi, Mohamed Kheireddine, Moubarak Rabii, Ahmed Yabouri, Abdallah Laroui, Ali Oumli, Abed El Jabri. En poésie, il y avait Mohamed Bennis, Ahmed Mejjati, Mohamed Serghini, Abdelkrim Tabbal, Abderrafie Jouahri, Ahmed Sabri.

Vient ensuite la génération des écrivains marocains d’expression française qui ont enchanté les uns, déçu les autres : Mahi Binebine, Fouad Laroui, Bahaa Trabelsi, Abdallah Taïa, Rajae Benchemsi, Souad Bahéchar, Habib Mazini et d’autres.

Parmi tous ces auteurs, et l’avis est quasi unanime, certains ont marqué de leur génie créateur la littérature marocaine contemporaine : il s’agit notamment de Mohamed Zafzaf, Driss Khouri et Mohamed Choukri. Les trois sont d’expression arabe. Pourquoi ceux-là en particulier ? En raison du lien étroit qu’ils entretiennent avec la société et le peuple qu’ils décrivent dans leurs écrits, sur un ton réaliste. Et dans la langue du pays. Mais aussi et surtout en raison de la qualité esthétique de leur écriture. Ils sont, sans conteste, les trois plus grands écrivains marocains, soutient Hassan Najmi, poète et ex-président de l’Union des écrivains du Maroc (UEM). «Leurs écrits sont étroitement liés à la réalité sociale marocaine, de par la narration qu’ils font du peuple marginalisé fait des gens affamés, des prostituées et des voyous». Traduit en 39 langues, Le pain nu, de Choukri, longtemps interdit au Maroc, est qualifié par quelques critiques littéraires de meilleure œuvre de littérature écrite en cinquante ans d’indépendance. Jay, dans son dictionnaire sur les écrivains marocains, lui consacre plus de 5 pages. Lisons ce passage : «Les romans, les nouvelles, et jusqu’aux essais de Mohamed Choukri composent une autobiographie décapante, qui peut rivaliser avec La Faim, de Knut Hamsun, et dessinent le portrait d’un passant intrépide qui a seulement peur de tomber ivre mort, mais que rien n’arrête dans l’effort de vivre selon sa propre coutume (…) Mohamed Choukri est de ces écrivains marocains de langue arabe, qui, à la façon d’un Mohamed Zafzaf et d’un Abdelkrim Jouiti, adhèrent à la vérité la plus nue, en rendant aux individus broyés ou niés une présence active et vivante dans l’espace non frelaté d’existence en danger». Mais ce sont des écrits qui, du fait de ce réalisme décapant exprimé dans une langue proche du peuple, tranchent avec le ton d’un Ghallab aux écrits classiques et conventionnels.

Ils ont beau écrire des chefs-d’œuvre, les auteurs marocains restent à la recherche de lecteurs introuvables
Le même style décapant et réaliste caractérise l’œuvre du nouvelliste Mohamed Zafzaf, auteur de L’œuf du coq, qui lui valut, en 1998, quatorze ans après sa parution en langue arabe, le prix Grand Atlas.

Mais ils ont beau écrire des chefs-d’œuvre, les auteurs marocains demeurent en général des écrivains étrangement esseulés, à la recherche de lecteurs introuvables. «Chaque auteur à peine né, écrit Jay, est comme un dormeur du val dont le livre serait la blessure». Et ce n’est pas un hasard si le nouvelliste Ahmed Bouzfour, événement non négligeable dans le parcours littéraire marocain, décline le grand prix littéraire qui lui est décerné par le ministère de la Culture, en 2004, moins par dédain à l’égard de la distinction qu’à cause de ce sentiment d’abandon qu’il ressent par rapport à un lectorat insensible à ses œuvres.

En effet, comme l’explique l’auteur du dictionnaire sur les écrivains marocains, rencontré en marge du dernier Salon International du Livre et de l’Edition (SILT), de Casablanca, le grand malheur de la littérature marocaine est qu’elle n’est pas lue. Mais pour une tout autre raison : il y a des chefs-d’œuvre que l’on ne trouve pas en librairie.

Mauvaise distribution ? Non-distribution tout court, non-existence, répond Jay. Les Coquelicots de l’Oriental, de Brick Oussaïd, par exemple, «est introuvable au Maroc, et il est épuisé en France. Or il y a des éditeurs marocains qui préfèrent publier de mauvais livres de 2006 plutôt que rééditer d’excellents livres des années 1980». Oussaïd est en effet l’un de ces écrivains marocains d’expression française qui restent inconnus au Maroc, et dont l’œuvre n’a jamais franchi le seuil d’une librairie marocaine.

Une richesse littéraire rendue invisible par les déficiences de l’édition et de la distribution
Il y a aussi Abdelkader Chatt, nous explique Jay, qui avait publié, en 1932, Mosaïques ternies (édition de la Revue Mondiale ), réédité en 1990 aux éditions Wallada, dirigées par Omar Akalay. Nulle trace de ce livre dans aucune librairie marocaine.

Il y a aussi l’extraordinaire roman de Mohamed Leftah, qui a signé un chef-d’œuvre de la littérature marocaine : Demoiselle de Numidie, publié en 1992. Sur lequel Jay ne tarit pas d’éloges : «Si l’on dit que ce livre est écrit dans une langue splendide, on n’en fait pas suffisamment mesurer l’originalité, la nécessité, la justesse constante (…) On ne connaît pas d’autre écrivain marocain de langue française qui ait fait preuve d’une originalité aussi fulgurante, aussi corrosive, mêlant la tendresse la plus épanouie et la description la plus choquante, la plus vraie, des sévices sacrificiels imposés par le monde prostitutionnel». Introuvable au Maroc, les éditions françaises La Découverte viennent de le republier. Pourquoi aucun éditeur marocain n’a souhaité le faire ? Une énigme. «Or, c’est le meilleur écrivain marocain de langue française que je connaisse», affirme Jay. Et d’enchaîner, sur un ton plein de désolation : «Voilà une richesse littéraire rendue invisible par les déficiences et de l’édition et de la distribution».
Au-delà de la langue dans laquelle une œuvre est écrite, au-delà des pays, ce qui prime pour les critiques littéraires et les hommes de lettres, de nos jours, c’est d’abord que cette écriture soit de la littérature. «Qu’elle soit puissamment nécessaire à l’auteur et au lecteur, conclut Jay. On est sous le charme de la nécessité intérieure de celui qui la lit et de celui qui l’écrit. Avec le talent, l’énergie et la vivacité nécessaires». C’est ce qui confère à cette littérature son universalisme. C’est ce qui fait l’ingéniosité d’écrivains de la trempe d’un Gabriel Garcia Marquez ou d’un Najib Mahfoud, emblèmes de la littérature mondiale contemporaine

Deux ouvrages de référence pour qui veut aborder un patrimoine considéré comme très riche, mais sur lequel Abdellatif Laâbi, dans les années 1960, portait un jugement sévère, parlant de «méprises sur le sens profond de l’activité littéraire».

La littérature d’expression arabe est plus nombreuse et mieux distribuée
Un mot sur la littérature marocaine actuelle, comparée à celle des pays voisins…
En 50 ans, il faut admettre qu’il y a eu profusion d’œuvres littéraires éditées sous forme de livres. Il y a toujours eu des hommes de lettres au Maroc, mais leur création ne franchissait jamais le stade du manuscrit qui circule entre copains, en famille ou dans des cérémonies nationales et religieuses, pour aller à l’imprimerie. L’édition ne s’est implantée au Maroc que récemment. Par rapport à l’Algérie et à la Tunisie, il faut admettre que la production littéraire au Maroc est logée actuellement à meilleure enseigne. Vient en tête la poésie, mais c’est le roman qui est le mieux distribué et le mieux apprécié du lecteur marocain.

Quels sont les écrits prédominants, ceux d’expression arabe ou française ?

C’est la littérature d’expression arabe qui prédomine en nombre. C’est aussi la mieux distribuée. Sauf que la littérature d’expression française a plus de chance d’être connue au niveau international. Un livre écrit en français a plus de probabilités d’être traduit dans d’autres langues, alors que le livre écrit en arabe, pour être connu mondialement, doit d’abord passer par une traduction française. L’œuvre si abondante d’un écrivain aussi doué que Zafzaf n’est pas encore traduite : seuls deux de ses romans le sont, l’un en français, l’autre en espagnol. Quant à l’autobiographie, on commence par elle, inéluctablement. Ce genre n’est pas prédominant, mais l’écrivain marocain a souvent commencé sa carrière littéraire par ce genre d’écrit, c’est humain. On part d’abord du vécu et du réel pour passer ensuite à la fiction. C’est un plus.

Et le choix de la langue…
La question est tranchée depuis belle lurette. Peu importe dans quelle langue on écrit, pourvu que l’œuvre possède une âme littéraire : la langue et l’esthétique.

http://lavieeco.com/ 24 fév 2006
Hassan Najmi 
Poète et ex-président de l’Union des écrivains du Maroc








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