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L’amour, dit-on, ne se mange pas. Mais attention: il change tout et il donne goût à tout, y compris à la nourriture. Et cela, on l’oublie souvent. La société marocaine ira mieux le jour où femmes et hommes arriveront enfin à se dire: je t’aime!

J’ai toujours pensé cela. Je l’ai toujours dit, surtout entre amis. Parfois je l’ai écrit, et cela ne m’a pas valu que des éloges. Oh que non! Un jour, alors que je venais d’intégrer la rédaction d’un journal connu pour sa ligne politique dure, très dure, j’ai expliqué, dans un texte très sérieux, que notre incapacité chronique à dire «Je t’aime» était le point de départ d’une série de dérèglements dans la société marocaine. Et que la question était d’une importance prioritaire. Une lectrice, qui était aussi une grande amie, n’en revenait pas: «Mais comment peux-tu dire cela alors que le pays croule sous le poids des grands et vrais problèmes? De qui te moques-tu à nous parler d’amour pendant que tout va si mal autour de nous?»

Chacun est bien sûr libre de hiérarchiser les «problèmes» comme bon lui semble. Mais quand, au final, une société entière établit une sorte de consensus qui place l’amour et «dire l’amour» en bas de l’échelle des priorités, c’est que la société en question va mal.

2M diffuse, en ce moment même, une excellente série documentaire dédiée à la question. Dans le premier film, signé Sonia Terrab, quelqu’un dit: «L’amour c’est bien, mais ça ne remplacera jamais le pain». C’est tout à fait vrai. L’amour, dit-on, ne se mange pas. Mais attention: il change tout et il donne goût à tout, y compris à la nourriture. Et cela, on l’oublie.

Le film de Kamal Hachkar, et plus encore celui de Leïla Marrakchi, ont provoqué une violente réaction de rejet. Cette violence me rappelle celle qui s’emparait de nous quand, enfants, nous allions nous cacher au fond d’une salle de cinéma. Je dis bien «nous cacher». Les scènes de nu étaient le moment le plus attendu, et en même temps le plus redouté. Pour cacher notre excitation, nous choisissions de protester haut et fort, exactement comme le ferait aujourd’hui un esprit borné devant la série documentaire de 2M. Il fallait crier, hurler, insulter toutes les mères et toutes les tantes, arracher les sièges de notre cinéma préféré…

Tout cela pour cacher notre excitation, qui était à son comble, et que l’on transformait, que l’on travestissait, en soi-disant colère et en sentiment de rejet. C’est ridicule, bien entendu, mais les sciences sociales m’ont appris plus tard que ce déferlement de violence n’était, en réalité, pas dirigé contre les autres (le film, la salle de cinéma, les comédiens, les spectateurs) mais contre nous-mêmes. Et contre cet objet particulier qui s’appelle le désir, et que Luis Bunuel qualifiait si délicatement d’obscur.

Je plains sincèrement les gens qui, à la seule évocation des mots amour, voire «pire encore», sexe ou désir, donnent l’impression d’être ciblés par une attaque terroriste. Ils deviennent fous… Je plains ces individus parce qu’ils sont dominés par un sentiment terrible et avec lequel il est difficile de vivre: la honte (non, ce n’est pas nous, non, l’islam ne veut pas ça). Et ils luttent de toute leur énergie pour se prouver que «non, bien sûr que non, l’amour (et le reste) n’est pas prioritaire». Quel gâchis, les amis!

Par Karim Boukhari
Le360.ma





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