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Fake news, astroturfing, #MacronLeaks… Quel bilan tirer de la campagne présidentielle sur les réseaux sociaux ? Les influences étrangères ont-elles été aussi prégnantes qu’annoncées ? Comment les médias traditionnels ont-ils réagi ? Et les équipes politiques ? Autant de questions qui ont été posées à Nicolas Vanderbiest, chercheur spécialisé dans les phénomènes d’influence sur les réseaux sociaux et animateur du blog Reputatio Lab.

La campagne présidentielle s’est achevée vendredi 5 mai avec la diffusion, quelques heures avant l’interdiction légale de communiquer sur l’élection, du contenu de boîtes e-mail de six responsables d’En Marche ! Surnommés les « Macron Leaks », ce qui leur donnait l’apparence des précédentes publications d’informations issues du travail de lanceurs d’alerte, ils constituent le point d’orgue d’une campagne électorale mouvementée. Une campagne analysée avec grand intérêt par le chercheur Nicolas Vanderbiest, qui a répondu à nos questions.

Comment analysez la diffusion et la propagation des #MacronLeaks ?

Nicolas Vanderbiest réseaux sociaux : Le phénomène #MacronLeaks naît le vendredi soir sur le forum 4chan, puis s’est ensuite déporté sur un média puis sur le compte d’un soutien de Donald Trump, Jack Posobiec, qui avait déjà partagé le #PizzaGate aux Etats-Unis. Le tweet connaît rapidement une forte audience grâce à un nombre important de retweets.

La propagation dans les communautés d’extrême droite francophones se fait après que le même Jack Posobiec demande à des « gens qui parlent français » de « relayer » l’information. Trente minutes après, c’est au tour de WikiLeaks de s’emparer du sujet, repris côté français via les comptes de Messmer et KimJongUnique, avec des hashtags comme #DémasquonsMacron.

Puis, vers 23h, les cadres du Front national, Florian Philippot en tête, mais aussi David Rachline et d’autres twittos de la fachosphère, se saisissent de l’information juste avant le gong de minuit et l’interdiction de communiquer sur la campagne présidentielle…

C’était l’une des craintes de nombreux observateurs : l’influence de groupes de pression étrangers…

Quand on analyse les communautés francophones qui ont partagé à la fois la rumeur du supposé compte caché d’Emmanuel Macron aux Bahamas et ce leak, de la même manière que j’ai analysé les communautés qui relaient le plus des informations issues de Sputnik ou de Russia Today [médias proches du Kremlin, ndlr], on se rend compte qu’il y a de fortes concomitances, à hauteur d’au moins 60%. L’influence n’est donc pas tant russe que russophile.

La diffusion des Macron Leaks, via Nicolas Vanderbiest


L’autre crainte, c’était l’astroturfing… Cette pratique a-t-elle été un outil politique dans cette campagne ?

Généralement, les politiques ne veulent pas tellement prêter le flanc à ce genre de pratiques qui pourraient les discréditer. Néanmoins, à plusieurs reprises, Florian Philippot ou son directeur de cabinet se sont associés aux opérations de riposte menées par leurs militants numériques, notamment pour le #FillonGate ou autour de hashtags contre Emmanuel Macron.

En revanche, en dehors du Front national, j’ai pu observer un phénomène intéressant : quelqu’un a créé un compte pro-Macron, pour ensuite se désolidariser de lui. Quelqu’un a aussi écrit un faux article sur Mediapart, dans le but de le faire buzzer avec de faux comptes.

Les faux sondages semblent également être une nouveauté…

C’est effectivement une vraie nouveauté et une véritable tendance de la campagne, qui s’explique par le fait que les militants ont investi tout ce qui était possible d’investir en matière d’institutions défaillantes, et les sondages en ont fait partie.

C’est ce qui a permis l’émergence de Filteris, qui nous a vendu des faux sondages en arguant que l’on pouvait mesurer la popularité d’un candidat, voire prédire le résultat de l’élection, sur la base d’une méthode relativement discutable.

Il y avait des enjeux très forts de stratégie dans le vote : par exemple, François Fillon devait montrer qu’il était toujours quelqu’un de confiance, qu’il avait ses chances, pour que ses voix ne se déportent pas vers Emmanuel Macron.

L’avalanche de fake news prévue est-elle advenue ?

Absolument, il y en a même eu énormément, et beaucoup dans la fin de la campagne : l’oreillette supposée d’Emmanuel Macron, les SMS qu’il aurait envoyés pour organiser une manifestation contre Marine Le Pen…

Mais c’est quelque chose qui a eu cours pendant toute la campagne. Le plus remarquable étant probablement ce faux site du Soir, monté sur la même architecture que le véritable site du quotidien belge, et mettant en scène un article mentionnant qu’Emmanuel Macron était financé par l’Arabie saoudite. C’est certainement l’orchestration la plus « folle » de fake news advenue dans cette campagne, mais elle a été rapidement démentie.

Deux fake news, en revanche, ont eu un véritable impact : la rumeur d’« Ali Juppé » tout d’abord, mentionnée durant le deuxième débat de la présidentielle, et celle selon laquelle Emmanuel Macron se laverait les mains après avoir salué des ouvriers, ce qui a donné lieu à une vidéo : cette dernière rumeur a été largement reprise par les salariés de Whirlpool qui y croyaient mordicus, même quand on leur disait que ça n’était pas vrai !

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Fake news, intox, astroturfing… Comment les médias ont-ils réagi, en particulier sur les réseaux ?

Ils ont fait beaucoup de fact checking, et plutôt du bon boulot selon moi. D’autant plus que la plateforme CrossCheck a apporté une vraie crédibilité à l’exercice : vous concentrez toutes les fake news à un endroit, qui jouit d’une vraie réputation, sans l’audience qui accompagne les médias et qui pourrait contaminer d’autres personnes n’ayant pas été en contact avec la rumeur.

Quid des partis politiques ?

Je trouve qu’ils étaient un peu « à la ramasse », ils auraient pu faire plus : concrètement, ils avaient le même outil que moi, ils auraient pu faire les mêmes choses.

Maintenant, quand on voit l’évolution de la rumeur sur le prétendu compte caché aux Bahamas, les équipes d’Emmanuel Macron ont fait du bon travail : l’information arrive vers minuit, et dès 6h du matin, une note de fact checking était diffusée à toute la presse.

Dans le cas de la rumeur « Ali Juppé », c’est moins bien réalisé : l’intox a été démentie pendant le deuxième débat de la campagne, ce qui lui a donné une portée inestimable en termes d’audience, puisque chaque téléspectateur a été au contact de la fake news. C’est ce que l’on appelle « l’effet Flamby ».

Pour autant, c’est très compliqué pour les équipes de campagne de réagir à ces rumeurs : elles sont en permanence placées dans un paradoxe réactionnel, c’est-à-dire que si elles réagissent, elles promeuvent la rumeur en y apportant de la visibilité. Mais si elles ne réagissent pas, cela revient à cautionner la rumeur et surtout, elles s’exposent à ce que celle-ci se propage encore davantage… C’est un choix cornélien.

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Au-delà des opérations « grises » ou « noires », comment est-ce que vous analysez les campagnes des candidats sur les réseaux ? Ont-ils fait preuve d’innovation ?

Pour moi, « innovation » n’est pas vraiment le maître-mot de cette élection 2017 ! On a vécu des choses très similaires de ce que l’on a vu en 2012, comme les équipes de riposte par exemple. Marine Le Pen avait promis une campagne innovante, mais à moins que par ces mots elle entendait « bourrée de fake news », alors non, ça n’a vraiment rien d’innovant, surtout qu’elles n’étaient pas les mieux construites du monde !

Au global, on en est encore réduits à des gens qui diffusent des slogans comme #Fillon2017 ou #Macron2017. Ce n’est pas très neuf, et cela exclut totalement le débat d’idées sur les réseaux sociaux, ce qui est très dommage. De plus, je ne suis vraiment pas sûr que ça ait de l’influence concrète.

C’est peut-être du côté de Jean-Luc Mélenchon qu’il y a eu les meilleurs indicateurs sur les réseaux sociaux : c’est le seul qui ait réussi à emmener dans son sillage les 13-19 ans, si l’on en croit la liste des fans de sa page Facebook. Alors certes, ça n’a pas beaucoup d’impact sur le résultat du vote, mais un politique qui « attrape » les 13-19 ans, c’est quand même à souligner.

Après Facebook et Twitter en 2012, peut-on dire que 2017 est l’année des vidéos ?

Oui, incontestablement. L’un des procédés les plus malins, à cet égard, a d’ailleurs été RidiculeTV, lancé par les équipes de François Fillon : certains trouvent ça mauvais, moi je trouve ça astucieux. Ils n’ont peut-être que 12 000 followers, mais chacune de leur vidéo est retweetée 2 000 fois en moyenne…

Il y a également eu l’un des comptes les plus importants de la droite dure, fandetv, qui publiait pas mal de vidéos. Jean-Luc Mélenchon a également fait quelque 30 000 vues sur ses meetings vidéo. Je pense aussi au compte MacronDesintox, qui a utilisé des vidéos pour démonter des fake news.

La vidéo se prête d’ailleurs très bien à cet exercice, car c’est beaucoup plus visuel et beaucoup plus compréhensible que du seul texte. On a donc vu une exacerbation de l’utilisation de la vidéo dans cette campagne, beaucoup plus qu’en 2012.

Que retiendrez-vous de cette campagne 2017 ?

Clairement, 2017 a été la campagne du faux : on n’a pas parlé d’idées sur les réseaux, on a simplement cherché à dézinguer les candidats adverses. Il y a eu du faux et des jeux d’influence partout : on a laissé le champ libre à des acteurs comme Filteris et on a eu l’impression que les médias découvraient les fake news la semaine précédant second tour de l’élection présidentielle…

Alors que des choses incroyables se sont passées il y a plusieurs semaines voire mois : le faux site du Soir, les utilisations de blogs estampillés L’Express ou Mediapart dans un but de propagande… Je retiens donc surtout ce climat délétère, mais peut-être parce que les réseaux sociaux sont mon terrain d’étude. En tout cas je ne me suis clairement pas ennuyé…

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