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Chaque jour, le récit d’une arnaque, chaque jour, la litanie d’un abus, d’un mensonge, d’une violence symbolique. La triche nous coule-t-elle dans les veines? 

Le professeur mord sur ses heures de cours pour gruger ses élèves; le client repousse le paiement du fournisseur, le gros client refuse de régler sa nuée de sous-traitants affamés; l’avocat ment, soutire des sous aux justiciables apeurés; l’architecte recycle de vieux croquis à prix d’or, l’ingénieur des travaux publics conçoit des plans bancals; le boucher abuse de bicarbonate de soude pour attendrir sa viande avariée, le politique de promesses, le fonctionnaire de menaces, l’agent administratif de bakchichs, le chauffeur de taxi de détours sinueux, l’adoul de pleurs factices, le serviteur de l’Etat de mètres carrés, l’investisseur de délits d’initiés, le chanteur pop de «coups» d’un soir, le banquier d’agios, le mari de Spéciales et de maîtresses, le gosse de riches de «constateurs» humiliés, l’assureur de franchises…

Bienvenue au pays des malins. Voici l’époque funeste qui est la nôtre. Elle consacre une violence symbolique qui rompt le contrat social au profit du plus futé, du plus astucieux, du plus malin. Le Maroc est une Malinocratie. Etre malinocrate, c’est vouloir soutirer un profit indu sur le dos de la sincérité de l’autre. Paradoxe. L’homme civique, courtois, humain, est un imbécile heureux aux yeux des malinocrates. 

L’intelligence pure, scientifique, culturelle est démonétisée au profit de l’astuce, du sans-gêne, de cette mentalité de terreurs de récré qui imposent leur loi arbitraire dans une entreprise d’intimidation du bon élève. Le bon élève c’est le cadre moyen soucieux de protéger sa famille; c’est celui qui respecte la patrie et la fiscalité. Celui-là est livré à la sauvagerie cynique des loups. 

Il n’y a pas ou si peu de justice pour le juste qu’on oublie de payer, qu’on exproprie, qu’on jette en pâture à l’agressivité intéressée de l’administration, qu’on a offert aux forces ruineuses du privé, à l’infirmière qui lui fait payer une dîme avant de l’admettre aux urgences, aux proviseurs qui le soulagent de milliers de dirhams pour le droit de son rejeton à passer un misérable test d’admission.

La Malinocratie a prospéré, c’est une formidable machine darwinienne qui, chaque jour, recrute celles et ceux qu’elle frappe. Pour survivre, l’honnête homme rejoint à son corps défendant la secte des Malinocrates, puis finit par s’y faire. Comme le lapin du monde de Sophie, il s’enfoncera dans la fourrure du système et déploiera une énergie colossale, non pas à innover, créer, entreprendre, mais à faire le Malinocrate, c’est-à-dire à casser le cycle de destruction création Shumpéterien. 

Le Malinocrate fait l’économie du travail; il connaît un autre Malinocrate qui a fait son beurre sur un cimetière de gens sérieux, il lui rendra service. Entre Malinocrates on se serre les coudes. Le Malinocrate est un post-narcissique. Il croit d’abord en lui. Une baisse momentanée de vigilance et il frappe. Ses variantes sont infinies: Malinocratie des truands en cols blancs; Malinocratie des partis qui se partagent les portefeuilles à la criée, Malinocratie des syndicats négociant des prébendes sur la sueur des ouvriers au dos cassé; Malinocratie des évadés fiscaux qui font les beaux jours du Luxembourg (2,4% du PIB rend l’âme pour ressusciter dans un paradis fiscal); Malinocratie des écoles privées qui prospèrent par le truchement d’un chantage à l’être aimé: vous voulez que l’enfant sache lire ? (c’est un luxe de nos jours).

Raquez, endettez-vous! Voici une violence autorisée, bénie, quasiment encouragée, une sélection contre-nature piétinant les honnêtes, les gentils, donc les benêts qui, peu à peu, s’éteignent là où les loups prolifèrent. 

Une chose étonne en Occident: les gentils pullulent. On s’étonne qu’ils ne verrouillent pas leurs portes, laissent traîner des objets de valeur devant leur garage, soient étrangers à la méfiance maladive, on s’étonne qu’ils s’en remettent à leurs tribunaux, à leurs juges, à leurs huissiers, on rit sous cape de les voir si confiants en leurs institutions. Le Malinocrate les prend pour des nigauds. Il se trompe. 

Les grandes nations prospèrent et se forgent sur la confiance et la bienveillance. Celles qui ont laissé la pathologie Malinocrate prendre d’assaut leur organisme, reculent, se contractent, agonisent et meurent. Le ver a dévoré le fruit. Comment en sortir ? Bien malin(ocrate) qui peut dire.

Source : economie-entreprises.com/



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