News

En 1998, le royaume du Maroc et la Junte andalouse créaient la Fundacion Tres Culturas (Fondation des trois cultures). De cette fondation a émergé un forum basé sur des principes d'échanges, de paix, de dialogue, de tolérance, et de rencontres entre les peuples et cultures du pourtour méditerranéen.

Le 25 mai dernier, à Jerez de la Frontera, dans le sud de l'Espagne, un nouveau forum était organisé par la fondation autour de la condition féminine dans les pays de la Méditerranée. Zeina el Tibi, docteur en droit public, chercheur franco-libanaise et présidente déléguée de l’Observatoire d’études géopolitiques de Paris était présente pour exposer sa vision de la femme dans les pays méditerranéens, et notamment au Maroc. Le HuffPost Maroc s'est entretenu avec elle.

HuffPost Maroc: Vous mettez l’accent sur la bonne situation des femmes au Maroc. Sur quels critères vous basez-vous pour établir ce constat ?

Zeina el Tibi: À l’occasion du Forum sur "La femme en Méditerranée" de la Fondation des Trois Cultures (Tres Culturas) à Jerez de la Frontera en Espagne, j’ai démontré que la situation de la femme marocaine évolue dans le bon sens. Je me base sur une comparaison objective avec les autres pays du sud de la Méditerranée et des études que j’ai menées sur le terrain.

Il est, en effet, indéniable que la condition de la femme marocaine a connu des progrès considérables comme l’atteste la présence de nombreuses femmes à des foncions très importantes: ambassadeur, wali, directrices d’administration centrales, de grands projets royaux, comme l’INDH, ou encore d’organes importants, dont la Haute autorité de la communication audiovisuelle. Les progrès concernent aussi toutes les couches sociales et toutes les régions du royaume, des provinces du Sahara marocain jusqu’au Nord, de Dakhla à Tanger.

Y a-t-il eu, selon vous, un évènement déclencheur de cette amélioration de la condition féminine au Maroc?

Il est clair que l’élément déclencheur est le pouvoir royal qui, depuis l’indépendance du Maroc, a constamment placé le progrès de la condition féminine au premier plan de ses priorités. Pour le roi Mohammed V, c’était l’une des conditions du développement d’une société équilibrée. De nos jours, le roi Mohammed VI a placé la question de la femme au cœur des enjeux fondamentaux de la modernisation.

Il en est de la condition féminine dans les pays du sud de la Méditerranée comme de l’ensemble des autres questions de société: l’action de l’État est essentielle. Il faut un État de droit, un État à la recherche du bien commun et faisant consensus. À vrai dire, tout dépend des choix politiques qui sont faits. Nous constatons bien que chaque fois qu’il y a eu une volonté d’évolution positive, chaque fois qu’il y a des choix courageux et des politiques ambitieuses, les progrès ont été réels et rapides. Tel est le cas du Maroc.

Vous mettez en avant notamment la réforme du code de la famille de 2004. Selon vous, ce texte a-t-il été le fer de lance de l'amélioration de la condition des femmes au Maroc?

Pour bien faire, les choses ne peuvent évoluer que progressivement et par étape. Ainsi, au Maroc, il y a eu l’étape essentielle de la réforme du code de la famille, la Moudawana, le 3 février 2004.

La deuxième étape a été l’accroissement de la place des femmes en politique et dans les affaires publiques. Le roi a favorisé l’accès des femmes aux plus hauts postes dans l’administration et les établissements publics. Même le champ religieux a été touché puisque Mohammed VI a tenu à nommer des femmes pour siéger dans les Conseils des oulémas.

La troisième étape est celle de l’application de la Constitution adoptée en 2011. Ce texte mentionne le principe de l’égalité et surtout les moyens de l’assurer. Ainsi, l’article 19 de la constitution dispose que "L’homme et la femme jouissent à égalité, des droits et libertés à caractère civil, politique, économique social, culturel et environnemental". Et l’alinéa 2 de l’article 19 souligne que "l’État œuvre à la réalisation de la parité entre les hommes et les femmes". À cette fin, il est prévu une "autorité pour la parité et la lutte contre toute forme de discrimination". Cette autorité combattra les discriminations dans le domaine public ou dans la sphère privée, c'est-à- dire que l’affirmation des droits est accompagnée des moyens pratiques et concrets pour assurer sa réalisation.

Quels efforts reste-t-il à faire pour que le Maroc s’érige comme un pays des droits des femmes?

Il serait souhaitable que les partis politiques et les corps intermédiaires jouent davantage le jeu en favorisant l’émergence de femmes à des fonctions de députés ou de direction. On aurait aimé que les partis proposent au moins une femme ou deux lors de la formation de la Cour constitutionnelle. Il faut donc continuer à œuvrer pour faire évoluer les mentalités et cela est surtout une affaire d’éducation. Mais ce qui est le plus important, c’est que la voie est bien fixée par le roi. La détermination du souverain est un facteur d’espoir pour un Maroc qui est un pays en marche. Peut-être le seul au sud de la Méditerranée.
Qu'en est-il dans d'autres pays du sud de la Méditerranée?
"Au Liban, malgré son image de femme moderne, la femme reste souvent prisonnière des habitudes archaïques. On peut noter une sous-représentation des femmes en politique. Les rares femmes de la vie politique sont des sœurs, des filles ou des épouses de personnalités connues dans le cadre d’un système confessionnel archaïque. Les évolutions se font surtout grâce à des organisations de la société civile. Grâce à la vie associative, les mentalités commencent à changer. On le voit dans les médias, avec Internet, avec les associations de terrain. Beaucoup de Libanaises ont la volonté de dépasser le confessionnalisme pour reconstruire un pays moderne, uni et pacifié.

En Égypte où la question sécuritaire l’emporte sur toutes les autres, la société reste figée, la place faite aux femmes est assez mineure. Certes, il y a des femmes dans la vie politique mais cela ne peut occulter le fait que, quelques années après la révolution, l'Égypte est dans le peloton de tête des mauvais élèves du monde arabe en matière de droits des femmes. La question de la femme s’est retrouvée parmi les priorités de la Constitution remaniée adoptée en 2014. Le texte constitutionnel de 2014 représente une avancée mais en pratique la place des femmes reste marginale. Tout dépendra dans l’avenir de la détermination des dirigeants de traduire dans les faits les dispositions de la Constitution. Pour cela il faudra renforcer l’État de droit, dépasser des conceptions rétrogrades et résoudre les problèmes sécuritaires.

En Tunisie, la condition de la femme avait bien progressé sous Bourguiba. Après la révolution de 2011, des inquiétudes ont surgi. Certes, la nouvelle Constitution de janvier 2014 assure dans ses articles 21 et 46, l’égalité des chances dans les postes de responsabilité. Mais, la question est celle de la stabilité du pays et la possible remise en cause de ces principes selon les mutations politiques. Il est notable que le parti majoritaire au parlement est aujourd’hui celui des Frères musulmans, Ennahda, ce qui permet d’avoir des doutes sur l’évolution positive de la place de la femme dans la vie publique. En tout cas, ce qui prévaut est la peur de l’avenir compte tenu de l’instabilité politique, de la corruption persistante et de la crise économique et sociale.

En Algérie, le nombre des femmes parlementaires est d’environ 26 % depuis les élections législatives de mai 2017 (contre 31,6% lors des élections en 2012). Mais il ne faut pas accorder trop d’importance à ce genre de chiffres. Le magazine Jeune Afrique du 14 mai 2017 note la discrétion de la société civile. Il cite Meriem Belaala, qui préside SOS Femmes en détresse: "Le quota de femmes au Parlement, c’est de la poudre aux yeux. Il s’agit en grande partie de candidates alibis, attirées par des avantages mirobolants. Elles ne font que suivre à la lettre les consignes du parti." Il faut se demander quel est le rôle des femmes parlementaires et plus largement celui des parlementaires dans un pays où on sait bien que les vrais pouvoirs sont ailleurs. Et parmi les réels détenteurs de ces pouvoirs (militaires, services de renseignements, ex-parti unique du FLN) il n’y a que très peu de femmes. En tout cas, tout semble en suspens en attendant la succession de Bouteflika. Du coup, l’incertitude politique et le malaise socio-économique dû à la chute du cours des hydrocarbures ne favorisent pas des initiatives pour modifier les paramètres d’une société en crise."
HuffPost
Par Henri Margueritte







0 commentaires:

Enregistrer un commentaire

 
Top