News

On a beau chercher dans le projet d’amaigrissement drastique du code du travail quoi que ce soit qui puisse théoriquement favoriser l'emploi d'un iota, on a du mal à y trouver autre chose que des avantages à sens unique accordés aux employeurs, pour leur plus grande satisfaction opérationnelle et financière : moins de droits et plus de précarité pour les salariés, plus d'arbitraire permis dans les décisions des directions, qui bénéficieront au global d'un rapport de force encore plus favorable face aux salariés dans un marché du travail déjà excessivement précarisé. 

Comme si les exorbitantes protections des salariés étaient la cause de la crise que nous connaissons depuis 2008 : crise, il est toujours bon de le rappeler, causée (en toute impunité) par les excès spéculatifs et les fraudes prédatrices de la haute délinquance financière, dont notre improbable président jupitérien est le pur produit.

D’ailleurs le candidat Macron s’était bien gardé d’inclure explicitement et ouvertement cette révision dans sa charmante brochure-programme présidentielle (autrement qu’en quelques rares mots discrets et sibyllins de type prospectus de produits financiers toxiques), où la première grande réforme progressiste était censée être celle de l’éducation. Dans un vague enthousiaste tout à fait macronien, il était même question « d’inventer de nouvelles protections » sur le modèle tant vanté de la fléxi-sécurité scandinave. La « fléxi » on commence à voir ce que c’est, pour notre douleur, mais où est donc passée la pommade de la « sécurité » ? En ne proposant que la partie du deal défavorable aux employés sans proposer ces fameuses nouvelles protections compensatoires, Macron viole dès le début de son quinquennat ses promesses de campagne et la confiance que beaucoup, sans doute trop naïvement devant ce produit marketing de l’année, lui ont accordé.

Ceux qui ont aimé la loi El Khomri au 49.3 vont adorer l’ordonnance Pénicaud, prête à casser du code du travail maintenant tout risque de résistance électorale passé depuis le 18 juin. Il est vrai que l’Assemblée ne sera plus qu'une chambre d'enregistrement de la part d'un contingent de yes men and women (avec pour principal force d' « opposition » un parti qui ne trouvait pas le programme de Macron assez libéral) donc après tout pourquoi faire semblant d'un débat parlementaire démocratique. Sous la bannière éternellement souriante du « progressisme » c'est en fait un véritable « régressisme social » sans contrepartie ou garde-fou qui commence, tant sur le fond que sur les méthodes. On nous dit qu’une loi débattue par les parlementaires « ça prendrait deux ans » et que donc il faut légiférer par ordonnance : soit, alors pourquoi ne pas la soumettre au référendum puisqu’elle va concerner l’un des aspects les plus importants de la vie quotidienne des Français, le travail ?

La plainte portée par l'ex-DRH Pénicaud (qui se voit sans doute maintenant en DRH de France SAS) contre un journal qui n'a fait que faire son métier de contre-pouvoir est assez symptomatique d'un gouvernement plus familier de l'omerta des affaires et des relations publiques cadenassées en entreprise, que du débat démocratique et de la liberté de la presse. On ne saurait trop s'étonner d'ailleurs que dans cette « simplification » (doux euphémisme) du code du travail – ou plutôt cette simplification des droits des salariés – on ne trouve guère de renforcement de la protection des lanceurs d'alertes. On se doute bien que ce point, pas plus qu'une loi de « moralisation de la vie économique » qui pourtant ferait le plus grand bien à certains ministres et sponsors officieux du jupitérien président, ne sont pas vraiment des priorités du gouvernement et de son partenaire industriel, le MEDEF : « Make MEDEF great again ! » est d’ailleurs le réel leitmotiv subliminal de l’action gouvernementale en cours.

Une révolution managériale, s'accompagnant d'une guerre sociale qui est sa réelle finalité, sont bien désormais « en marche ». Ce qui se profile est des plus préoccupants et il faut espérer que l'autre société civile, qui sera comme d’habitude totalement absente à l’Assemblée, celle des classes populaires, moyennes et défavorisées, trouvera les moyens de se défendre dans la rue dans une véritable guerre qui ne dit pas son nom. La célèbre formule de Warren Buffett « Tout va très bien pour les riches dans ce pays, nous n'avons jamais été aussi prospères. C'est une guerre de classes, et c'est ma classe qui est en train de gagner » est on ne peut plus d'actualité en France.

L'illusion sous-jacente au projet macronien est au fond de pouvoir « gérer » une nation (et non plus la gouverner) comme une entreprise. L'illusion est pour beaucoup séduisante car elle contient la promesse, hélas communément admise, de l'efficacité que l'entreprise privée est supposée incarner par contraste à ce qui serait la besogneuse et tatillonne bureaucratie d'Etat « so 20th century ». Le seul problème est que la prétendue efficacité de l'entreprise est un mythe complet, dans sa profonde aptitude aux gaspillages, aux externalités aux frais de la communauté et aux décisions absurdes sur la base de calculs financiers à toujours plus court terme.

De plus, et peut-être surtout, l'entreprise est sans doute l'une des formes d'organisation du pouvoir les plus despotiques, pour ne pas dire totalitaires, qui soient. La plainte de la DRH Pénicaud est tout à fait symptomatique des mauvaises habitudes que peuvent prendre des dirigeants d'entreprise dans un système où il n'y a pas d'élections et de débats démocratiques, pas de contestation possible des décisions hiérarchiques, l'exclusion systématique des « emmerdeurs » qui oseraient s’émouvoir des instructions peu éthiques venues d’en haut, un monopole des moyens de communication et de propagande largement mensongère, un goût pour le moins-disant législatif surtout en matière salariale et fiscale, et une fâcheuse tendance à la promotion de parfaits incompétents au motif qu'ils sont hiérarchiquement loyaux et « corporate ». Plusieurs membres du gouvernement et des candidats d'EM se sont récemment illustrés dans ces travers.

En ce sens Macron réalise le projet politique un peu fou de l'utopiste Saint-Simon qui au 19ème siècle rêvait d'un Parti Industriel où entrepreneurs, industriels et banquiers prendraient enfin le pouvoir politique qui leur est dû, sans les inefficacités propres à un régime parlementaire. Plus récemment, en 1941, James Burnham avait théorisé La Révolution Managériale : cette idée, prophétique, selon laquelle une nouvelle classe composée de cadres supérieurs, de techniciens, de financiers, de managers allait prendre le pouvoir politique, pouvoir dont ils sont par déformation professionnelle assoiffés... pour y installer une nouvelle forme de despotisme bien plus « professionnel » que ceux du passé. George Orwell s'était largement inspiré de cette prémonition pour créer 1984, qui plus qu'une satire du stalinisme est en réalité celle d'une révolution managériale qu'il voyait venir... Pas étonnant que beaucoup d'entreprises aient un air orwellien, c'est un peu par définition.

Le mythe de l’avènement supposée de la « société civile » participe pleinement du discours de l’utopie managériale macronienne. Visiblement ni les ouvriers ni les chômeurs n’ont font partie : pas un seul ouvrier (alors qu'ils représentent 20% de la population active), pas un seul chômeur (3,7 millions de personnes, 9 millions sous le seuil de pauvreté) dans cette nouvelle Assemblée censée représenter la France dans toute sa diversité. Ils forment visiblement la « société incivile ». Les employés sont un peu mieux lotis : 5% des députés... contre 30% de la population active. Les CSP+ (cadres sup, chefs d'entreprise, professions libérales, politiques professionnels) représentent près de 90% des sièges. On comprend donc ce que signifie vraiment la fameuse « société civile » : vocable marketing, typique de la novlangue managériale, pour désigner la prise du pouvoir effective du Parti Industriel saint-simonien. On objectera que cette injustice sociologique n’est pas nouvelle. Certes, mais elle s’est encore accentuée avec l’arrivée massive de managers du privé, et la manipulation sémantique de l’opinion sur ce sujet s’accompagne de l’illusion des membres mêmes de ce nouveau Parti Industriel quant à leur légitimité à incarner l’ensemble de la nation. On ne sert jamais mieux mieux ses intérêts de classe qu’avec l’assurance que confère la bonne conscience de faire prétendument le bien de tous.

L'incompétence politique manifeste de beaucoup de ces nouveaux responsables nationaux et locaux d'EM a été commentée très largement ces dernières semaines, parfois avec humour et sarcasme. C'est à la fois vrai, mais aussi dangereusement faux. Bien sûr par rapport à une culture classique politique de la chose publique c'est tout à fait vrai. Mais ces personnes, qui viennent pour la plupart du monde de l'entreprise, ne sont pas sans compétences, ou du moins sans idéologie. Sous une apparence de neutralité pseudo-technicienne, l'idéologie managériale – telle qu'enseignée notamment dans toutes les écoles de commerce du monde – suppose une véritable vision du monde et, partant, du pouvoir : un monde où précisément cette nouvelle classe managériale a très largement pour objectif son enrichissement personnel le plus rapide et le plus massif possible « qui lui est dû » ; ainsi que l'exercice du pouvoir le plus total sur la base de la pyramide, naturellement en premier lieu au sein de l'entreprise par toutes les méthodes managériales de domination possibles, puis idéalement au niveau de la nation conçue comme une vaste entreprise qu'ils se sentent plus que tout autres légitimes pour « gérer ».

Il me semble important de souligner que cette idéologie managériale (dont on parle malheureusement assez peu), qui a progressivement émergé dans les business schools américaines dans les années 80, n'est en rien « libérale » dans son rapport au monde. Là où la compétition de marché la plus féroce lui est essentielle, c'est surtout dans l'optimisation toujours plus bas du facteur humain, environnemental et fiscal. Pour le reste, l'aspiration profonde de cette idéologie managériale dans sa forme la plus pure n'est ni la liberté ni le libéralisme, mais l'enrichissement personnel massif et rapide, au besoin par la prédation économique caractérisée ou des situations de monopole, et le contrôle le plus absolu possible sur une main d'œuvre docile et interchangeable dont le fantasme absolu patronal reste celle de la Chine, la star de Davos : paradis managérial qui peut compter sur un parti communiste faisant l'économie, comme toujours de Cuba à Pékin, de syndicats, de droit de grève, de codes du travail trop « compliqués » et de journaux « voleurs d'informations » comme ces klepto-terroristes de Libération. Le communisme lénino-stalinien était d'ailleurs selon Burnham un des avatars de cette révolution managériale...

On peut en ce sens être des plus sceptiques sur l'efficacité réelle de certains discours anti-libéraux à l’extrême gauche qui non seulement sont en retard d'une guerre au plan idéologique, mais qui surtout continuent à réchauffer des discours marxo-communisants tout aussi éculés que peu rassurants dans leur romantisme obstiné de la violence politique et leur goût du pouvoir. Sans parler de ceux de l’extrême droite dans leur éternel combat fantasmatique contre le parti de l’étranger, cette fois bruxellois, seul responsable du malheur des enthousiastes scandeurs du toujours bouleversant « on est chez nous ». Le « socialisme libéral résigné » du style du défunt PS a été un échec cuisant, mais les classes populaires de ce pays sont plus que jamais en attente d'un courant réellement socialiste non violent mais actif, en rupture avec les vieilles impostures marxistes et communistes qu'on nous ressert encore dans une extrême gauche sans imagination autre que marketing.

Dans ce paysage social préoccupant une personnalité comme François Ruffin – la seule bonne nouvelle de ces dernières élections – semble émerger et à suivre de près dans les années qui viennent, s'il arrive à donner à son mouvement populaire local une dimension nationale. D’autres viendront sans doute, mais il mène déjà une action de guérilla citoyenne qui doit être reconnue d'utilité publique de par sa rafraichissante humanité et son efficace combattivité, surtout au vu de ce que les cadres sup macroniens zélés nous préparent... avec comme toujours le plus beau sourire corporate digne d’un consultant en stratégie tiré à quatre épingles, pour qui les êtres humains et la société ne sont en dernière analyse que des données numériques optimisables et compressibles à volonté sur un coin de feuille Excel.

François Serrano
lesrepliques.com/

0 commentaires:

Enregistrer un commentaire

 
Top