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D'une humanité profonde et exigeante, Juan Goytisolo était un grand écrivain, un homme en rupture avec le classicisme d'une langue qu'il admirait beaucoup. Il la magnifiait en la réinventant, allant jusqu'à y introduire quelques mots d'arabe, langue qu'il avait apprise par amour pour l'homme qui partageait sa vie. Son roman emblématique est Makbara (Seuil), qui signifie cimetière en arabe.

D'apparence timide, il n'hésitait cependant jamais à dire ce qu'il pensait, assumant jusqu'au bout son non-conformisme et se battant pour des causes abandonnées par la gauche traditionnelle comme le sort des Palestiniens. Il ne nourrissait pas beaucoup d'illusions sur l'humanité et me disait ces dernières années que son principal combat était celui des droits de la personne. Sa littérature, très estimée par la critique, avait un public fidèle, mais peu nombreux. Il s'en amusait avec son sens aigu de l'humour et de la dérision.

La bataille de la place Jama'a el Fna
Il aimait le Maroc des pauvres gens et ne se compromettait jamais avec les officiels ou les bourgeois fortunés. Avec passion et détermination, il a mené une bataille formidable à la fin des années 1990 afin que l'Unesco inscrive la place Jama'a el Fna de Marrakech au patrimoine oral et immatériel de l'humanité. Le 18 mai 2001, elle fut reconnue parmi les 19 « chefs-d'œuvre du Patrimoine oral et immatériel de l'humanité ».

Ce fut une belle victoire, car des investisseurs cherchaient à faire de cette place mythique un marché plus juteux pour leurs affaires au mépris de l'attachement fort du peuple pour ce lieu. Sans son entêtement, sans son travail consistant à préparer un dossier solide et très sérieux, Jama'a el Fna serait aujourd'hui un de ces supermarchés hideux et vulgaires qui envahissent de plus en plus l'espace marocain, assassinant au passage non seulement le petit commerce informel, mais aussi les traditions et habitudes du peuple marocain. Il s'était établi dans la médina de la ville ocre et la quittait l'été pour passer un mois à Tanger où il retrouvait ses amis marocains et espagnols.

L'ami Jean Genet
Il se considérait comme un métèque, voyageant un peu partout dans le monde. Il disait dans son autobiographie Chasse gardée (Fayard, 1985), il écrivait : « La liberté et l'isolement sont la récompense de tout créateur immergé dans une culture multiple et sans frontières, transhumant à son gré vers la contrée qui lui convient, sans s'attacher à aucune. »

Sa rencontre avec Jean Genet fut un moment fondamental dans sa vie. Il dit que la lecture de ses œuvres et sa connaissance l'ont libéré de ce qu'il portait en lui de tabous et de culpabilité. En même temps, il faisait remarquer que l'amitié avec Genet était souvent difficile : « Connaître intimement Genet est une aventure dont personne ne peut sortir indemne. » (1982)

Comme tant d'amis ayant fréquenté Genet, il craignait la trahison et l'exclusion. Il en parle longuement dans son autobiographie. C'est peut-être par fidélité amicale au « voleur » célébré par Sartre et Cocteau que Juan Goytisolo a laissé comme volonté d'être enterré à côté de Genet à Larache, dans ce petit cimetière chrétien face à la mer situé entre une prison et un ancien bordel.

Par Tahar Ben Jelloun





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