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Pour Frédéric Saint-Clair, l'amateurisme des députés de La République en Marche est une conséquence de la campagne populiste d'Emmanuel Macron, fondée en partie sur une utopie démocraciste.

La vertueuse «société civile» qu'Emmanuel Macron a décidé de faire entrer à l'Assemblée Nationale n'offre pas à voir les débuts prometteurs que d'aucuns espéraient. Christophe Castaner, en charge des relations avec le parlement, évoque des «maladresses», une «fragilité», pour qualifier les ratés, entre cafouillages et amateurisme, d'une majorité perçue par ses pairs et par l'opinion comme autant de godillots incapables de prendre la mesure de l'impératif politique qui s'impose à eux. La République d'Emmanuel Macron aurait-elle raté une marche?

L'erreur consisterait cependant à accabler ces femmes et ces hommes qui ont choisi de quitter temporairement leur activité professionnelle au sein de la société pour s'engager en politique. Car ils croyaient en un projet. Ils croyaient en un homme. Ils voulaient changer les choses, et, aujourd'hui encore, ils demeurent plus motivés que jamais, certains qu'après un temps d'apprentissage ils acquerront le savoir-faire indispensable à tout bon député. Ils estiment qu'il faut leur laisser du temps pour faire leurs preuves. Mais si la critique est déjà à ce point engagée à leur endroit, c'est que peut-être la situation de la France n'offre pas un tel luxe: avoir du temps. Plus que jamais, il y a urgence. La situation de la France nécessite des hommes faits, ayant une conscience aigüe à la fois de leur mission et des moyens de la mener à bien, et non pas des hommes en devenir. Si l'intention première des députés REM était louable, elle ne suffit pas à remplir les exigences politiques de notre temps.

Qui est le fautif ? Nul autre qu'Emmanuel Macron
Emmanuel Macron et sa garde rapprochée pour être plus précis, car un programme présidentiel ne se construit pas seul. La cause d'une telle erreur? La faiblesse populiste de l'équipe Macron, alliée à une idéologie politique hors-sol. Il nous faut expliquer ces deux points: 1. La nature du populisme d'Emmanuel Macron. 2. La nature de l'utopie politique à laquelle il est soumis et qui fracture encore davantage le corps politique français.
  1. Durant la campagne présidentielle, on a largement accusé de populisme l'extrême droite et l'extrême gauche. Marine Le Pen notamment, qui désirait faire entrer le peuple à l'Elysée. Mais quelle différence avec Emmanuel Macron qui désirait faire entrer la société civile au sein du pouvoir législatif - à l'Assemblée nationale - et du pouvoir exécutif - en nommant des ministres issus de cette société civile? Quelle est la spécificité du populisme macronien? C'est la surreprésentation dans le discours et les actes de la question morale. Par cette hypertrophie morale, Emmanuel Macron émascule le politique. A ce sujet, il est peut-être bon de préciser que les commentateurs qui ont vu en Macron un homme politique machiavélien n'avaient probablement pas bien lu Machiavel. Machiavel évacue la question morale au profit du politique. Emmanuel Macron fait tout l'inverse, ce qui a eu pour première conséquence la fameuse «loi de moralisation», comme s'il n'y avait aucun sujet politique plus important à l'heure actuelle en France. Pourquoi agit-il ainsi? Principalement parce qu'il constate, avec l'ensemble des français, qu'il y a une coupure entre l'élite et la nation, c'est-à-dire que la démocratie représentative est en crise. Nul ne le contredira sur ce point. En revanche, il attribue la responsabilité de cette crise à l'élite politique seule, et il pense que c'est parce que cette élite politique est, au moins en partie, corrompue que les français n'ont plus confiance en elle. D'où le discours sur la moralisation (amplifié par l'affaire Fillon), et d'où le désir de remplacer cette élite politique par des personnalités directement issues de la société civile, société civile qui, elle, est supposée vertueuse. En effet, comme tous les populistes, Emmanuel Macron est toujours prêt à dénoncer l'absence de vertu au sein de l'élite, en revanche, il estime que le peuple - ou la société civile - est sans aucune contestation possible vertueux. Il ne questionne donc jamais la vertu du peuple ; au contraire, il la vante, il la promeut, il ouvre les portes à cette société civile pour en faire autant de ministres et de députés. Résultat: Tous ces vertueux se révèlent être politiquement incompétents!
  2. C'est là qu'il nous faut faire intervenir l'autre aspect de l'inadéquation politique d'Emmanuel Macron, qui est lui-même un pur produit de la société civile: l'utopie politique démocratiste. Cette idéologie politique circule dans les rangs de la gauche depuis toujours, et s'appuie sur un amour immodéré de la démocratie et du peuple. Si la démocratie fonctionne mal, selon cette gauche, c'est qu'il n'y a pas assez de démocratie, c'est-à-dire pas assez de peuple dans l'exercice du pouvoir. Car c'est bien cela que signifie démocratie: Pouvoir (Kratos) du peuple (demos). Toute la gauche française n'a que deux références politiques en tête: Athènes, où les citoyens «gouvernaient» via un système de démocratie directe, et la Révolution française, où le pouvoir d'un seul est renversé au profit d'une République démocratique. Dès lors, l'unique obsession de cette gauche est de concilier ces deux éléments. Macron n'échappe pas à la règle. Ce peuple, cette société civile qu'il a tant vantée durant la campagne, était sensée offrir au peuple français le contact direct, la proximité, le modèle démocratique tant attendu qui reconnecte l'élite et le peuple puisque désormais l'élite, c'est le peuple... Nous voyons aujourd'hui le résultat…
« LE peuple, qui a assez de capacité pour se faire rendre compte de la gestion des autres, n'est pas propre à se gérer par lui-même »Montesquieu

Voilà, à l'inverse, ce que dit Montesquieu: «le peuple, qui a assez de capacité pour se faire rendre compte de la gestion des autres, n'est pas propre à se gérer par lui-même». Pour le dire autrement, Montesquieu s'adresse à Emmanuel Macron et lui dit que son entreprise est vaine, car les membres issus de la société civile ne feront pas de meilleurs députés que cette élite politique qu'il critique en creux. Une partie de la population française pourra s'indigner à la lecture de ces mots de Montesquieu, imbibée qu'elle est, elle aussi, de populisme flatteur, mais il n'en demeure pas moins que la séquence politique actuelle donne, une fois encore, tort aux populistes et raison à Montesquieu. N'est pas l'élite politique qui veut. C'est d'ailleurs bien là que réside toute la complexité de notre crise de la représentativité démocratique: certes, notre élite politique ne remplit pas le cahier des charges démocratique, mais l'option populiste d'une société civile hissée au rang d'élite politique ne répond manifestement pas non plus aux impératifs de notre système politique. Les conséquences, si jamais cette inconsistance politique ne parvenait pas à se résorber? Un éparpillement parlementaire, une pagaille qui s'amplifierait au fil des jours, conduisant à une possible dissolution en milieu de mandat, et à une cohabitation d'un type inédit: un président qui n'aurait plus ni socle partisan ni force politique d'alternance pour le soutenir. Un président qui aurait rêvé de dépasser le politique, mais qui se serait vu dépassé par lui.

Frédéric Saint Clair est analyste en stratégie et en communication politique. Ancien chargé de mission auprès du Premier ministre Dominique de Villepin, il a publié l'essai La refondation de la droite (éd. Salvator, 2016).

Source : lefigaro.fr/







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