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Peu d’islamologues compétents ou autoproclamés se sont attelés à une réflexion complexifiée sur l’état des lieux. « Islamisme » par-ci, « pro-occidentalisme », par-là… Les regrettés Mohamed Arkoun, Abdelwahab Meddeb et quelques rares autres authentiques penseurs musulmans modernes s’y sont essayé, souvent avec un certain bonheur. Mais leurs travaux sont noyés dans un océan d’écrits idéologiques.

Ce texte n’a aucune prétention autre que celle –ô bien modeste !- d’identifier les acteurs et le décor de cette adversité Occident-Islam qui n’en finit pas.

Oui, les menaces jihadistes sont sérieuses. Notre destin doit s’armer de vigilance en ces temps de «coranisation» du crime, de justification de l’horreur. Toutes les enquêtes menées sur l’identité et le statut des salafistes activistes ont dessiné un profil «socioprofessionnel» du jihado- takfiriste type : il évolue au sein de l’économie informelle, exècre les procédures normatives, fait de l’espace public une terra nullus. Cela signifie que ce dernier ne se conçoit lié à aucun service administratif, fiscal ou judiciaire de l’État. Les revenus sont donc indétectables. Il peut vendre des figues de barbarie (120 à 160 DH/jour) comme des gadgets chinois (600 à 1100 DH/ jour) sans que l’État ne puisse, à aucun moment, évaluer la masse de liquidités ainsi véhiculée. De plus, il est, aujourd’hui, établi que la mouvance jihadiste s’est inspirée de sa cousine afghane pour sceller des liens étroits avec la mafia de la drogue. A-t-on le droit de laisser ainsi se développer, à la marge de la société, des revenus, puis des plans de déstabilisation, puis l’anarchie ? A-t-on le droit de laisser ainsi insulter nos aspirations les plus naturelles ? Aussi, les dernières menaces terroristes nous acculent-elles à un questionnement majeur : Existe-t-il, oui ou non, des acquis tangibles à défendre dans ce pays ? Si la réponse est oui, alors quels sontils ? Avant de tenter une esquisse de réponse, rappelons cette évidence établie, depuis les attentats crapuleux du 16 mai 2003 : Les islamo-délinquants visent, prioritairement, notre choix modernitaire. Les takfiristes/salfistes/ jihadistes l’ont eux-mêmes vomi devant les enquêteurs et gueulé à la face de leurs juges. Ces analphabètes de la doxa islamique sont incapables de fonder une réflexion intelligible sur les injustices engendrées par la suprématie stratégique, technologique, financière, économique et politique de l’Occident. Ils n’en possèdent ni le background culturel ni les moyens méthodologiques. Tout au plus, la sempiternelle extrapolation jouissive et malhonnête d’une petite fournée de versets grossièrement instrumentalisés et d’un minuscule coffret de hadiths apocryphes. Un fatalisme servile qui vient chapeauter une démarche piteusement surfacique pour aller défier par les armes les «lumineuses » valeurs d’ici-bas. Pour ces sales «purs», la liberté, la responsabilité, l’autonomie individuelle, la créativité, la compassion, la tolérance…ne valent pas un clou au regard de la négation de l’autre, de l’idéologie de la mort. Rien, pour ces malfrats du plastic, ne vaut la peine d’être retenu ici-bas, rien ! Pour eux, l’honnêteté, la création, le bonheur…ne peuvent être du domaine de l’humain ; le ciel doit avaler la terre, faite synonyme de terreur. Car, pour eux, seule la terreur est prompte à endiguer les «hogras» du passé, du présent et du futur.

La raison et le mimétisme (Al âaql wa naql)
En fait, ces « brebis égarées » ne sont rien d’autre que le produit d’une époque où l’on a, longtemps, nourri et entretenu la divinisation du quotidien des citoyens. On a neutralisé leur sens de l’analyse au lieu de les prendre par la main sur le chemin de la raison. Parce que la raison (al âaql) constitue le rhizome de tout humanisme, elle ne saurait s’accommoder au mimétisme dogmatique (an naql). Le débat est, d’ailleurs, dépassé, depuis plusieurs siècles. Il a été tranché au contact des contrées pénétrées et des populations «visitées». Notamment en Perse, en Andalousie, en Afrique de l’Ouest et partout où des étants culturels pouvaient coexister avec la nouvelle religion. Marocains nous sommes, certes. Mais qui sommes-nous vraiment, sinon un alliage multiculturel riche en sensibilités ethniques, linguistiques et même cultuelles ? Quel dieu «clément et miséricordieux » a-t-il donc osé missionner «pour notre salut» des constipés de l’âme aussi ignares que ces marchands ambulants du prosélytisme explosif ? À quelle légitimité terrestre et même céleste ces maquereaux du Malin peuvent-ils jamais se référer pour ôter à chacun de nos concitoyens le droit de disposer de son temps, de son espace, de son corps, de ses sentiments, de sa libido, de son destin personnel, et – plus grave encore – de sa vie ? Derrière leurs discours passéistes, simplistes, abracadabrantesques, anti-contextuels, exclusivistes et exclusionnistes, il n’y a que ruine de l’âme et indigence de la raison. Ces « fils de puces » qui se servent, allègrement, de la technologie pour propager leur nauséeuse idéologie n’ont pas vu venir l’ère de l’explosion des savoirs. Le couteau, l’épée, la nitroglycérine, le plastic et la dynamite sont plus proches à chacun d’eux que leurs propres pères ou leurs propres soeurs. Là-dedans, il n’y a même pas de rancune de classe, pas même de colère plus ou moins saine. Tout connement, une sainte haine pour l’être humain. Ceux qui vont masturber le logos en invoquant le désespoir à leur sujet sont les serviteurs d’une rhétorique aberrante, foncièrement malhonnête. Comment oser justifier la décimation de laborieuses populations urbaines à Casablanca, à Madrid, à Londres, à Paris ou ailleurs au nom de Celui-là même qui leur a offert la vie ?

L’examen profilistique des terroristes condamnés et des jihadistes récemment arrêtés révèle le niveau intellectuel infra scolaire des meneurs comme des exécutants. Ces créatures à l’âme noire ont grandi dans un environnement cultuel où l’on prônait copieusement, allègrement et impunément l’antisémitisme, l’anti-occidentalisme et le fascisme religieux. Des tonnes de diatribes de ce type, directement influencées par le salafisme rigoriste, ont été servies aux citoyens marocains durant plus d’un quart de siècle. La mobilisation saoudienne des jeunesses musulmanes contre la pénétration soviétique a accouché d’un « homowahabus » particulièrement prolifique qui a conquis les périphéries miséreuses de l’Indus au détroit de Gibraltar. Les « émirs » autoproclamés viennent tout droit de cette culture morbide. Aucune institution marocaine n’avait daigné réagir à temps face à la pernicieuse progression de ce péril. Certains y ont même vu la parade appropriée aux «menaces» de la gauche marxiste-léniniste, maoïste. Le ministère des Habous et des affaires islamiques a mis le paquet sur la voie d’une meilleure gestion du champ religieux. Mais, comment pardonner la scabreuse gestion de ce champ par celui qui était le titulaire du département ministériel durant plus d’un quart de siècle et qui a fait montre d’un anachronisme militant dont le Royaume paie aujourd’hui les frais ? Qui plus est au détriment de sa sécurité collective. Du temps de l’ex-ministre zélateur du rigorisme, la logomachie wahhabiste a pénétré les foyers, les mosquées et l’imaginaire marocain de l’altérité. Durant les décennies 80 et 90, ledit ministère a copiné avec les ténors de l’obscurantisme salafiste, allant jusqu’à les inviter à sermonner, à travers les mosquées du pays et jusqu’au sein des fameuses causeries hassaniennes.

Et pendant ce temps-là, chez nous, les « poussettes coraniques » continuent à sillonner nos artères avec leurs hauts-parleurs tonitruants, les islamistes qui dirigent le gouvernement s’incrustent, insidieusement, au coeur des centres névralgiques de l’État et –plus grave encore- les élites politiques « bienpensantes » copinent avec le discours prétendument « authenticitaire » au lieu de trancher avec les archaïsmes ! Et pendant ce temps-là, partout en Occident, s’épanouit de plus belle une islamophobie foudroyante qui pointe le Musulman, vivant en Occident, qualifié, allègrement et impunément, de « rustre, frustre, goujat, terroriste, fourbe, déloyal, misogyne, profiteur, tricheur… » et que sais-je encore. L’Amérique de Trump et l’Europe happée par l’ethnonationalisme rivalisent, copieusement, dans cette honteuse « chasse au bougnoule », sans que le droit des gens et même le droit international dont se targuent les Occidentaux n’y trouvent rien à y redire !

Est-ce ainsi que l’on glorifie les nobles Déclarations et autres Actes universels et européens proclamés, solennellement, et imposés au reste de l’humanité ? Une sphère musulmane malade de sa « grippe mentale » et un Occident souffrant de son épidémie ethnocentriste ne font pas dans la construction d’une transculturalité enceinte de paix et de bien-être et, encore moins, d’une véritable civilisation de l’universel !

Abdessamad Mouhieddine
Anthropologue, journaliste, écrivain, poète ...





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