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Mouchafi, Chatt, Bouanani, ou encore Nissaboury: autant d'écrivains qui, malgré leur statut de pionniers ou leur apport à la littérature marocaine, ont été annihilés par l'oubli. Portraits croisés.

La redécouverte, en 2011, du roman Mosaïques ternies d'Abdelkader Chatt a plongé le milieu littéraire marocain dans un profond désarroi. Alors qu'on a cru, jusque-là, que le premier texte littéraire marocain de langue française était Le chapelet d'ambre d'Ahmed Sefrioui, paru en 1945, voilà que Mosaïques ternies publié en 1932, venait changer la donne.

Une vie tangéroise
Né à Tanger en 1904, Abdelkader Chatt a étudié dans une école coranique avant de rejoindre l'école franco-arabe de Tanger puis le lycée Regnault. Suite au décès de son père, Chatt s'est vu contraint de quitter ses études, qui s'annonçaient prometteuses, pour travailler. Tour à tour employé dans les douanes, les PTT, l'Education nationale ou encore l'administration publique, il a écrit, en parallèle, le premier roman marocain de langue française, qui recueillera des critiques positives, dont celle du journaliste Walter Harris, qui accolera à Chatt le sobriquet de "Georges Duhamel marocain".

En 1967, Abdelkader Chatt publiera une anthologie de la poésie arabe, puis en 1976, un recueil de poésies en arabe. Il publiera, également, diverses traductions littéraires, des nouvelles, des poèmes, aussi bien en français et en arabe qu'en anglais, en espagnol et en italien. En 2011, soit 19 ans après son décès, survenu en 1992, son roman Mosaïques ternies a été remis au goût du jour lors d'une journée d'étude consacrée à l'auteur par le Forum culturel de Tanger.

Aujourd'hui, il bénéficie d'un très relatif regain d'intérêt. Son roman préfigure la naissance de la mouvance littéraire qui prendra pied au Maroc pendant le protectorat, et qui se montrera critique envers la société marocaine, ses croyances et ses traditions. En témoigne ce passage de Mosaïques ternies: "Le peuple marocain est un peuple vivant continuellement de son passé. Il est épris de conversation, mais comme il n'a généralement pas grand chose à dire sur le présent, il se replie sur son passé et il raconte, il raconte".

Refus de publier
En 1980, près de 50 ans après la publication du premier roman marocain de langue française, Ahmed Bouanani écrivait:

"Autrefois 
à la mémoire des poètes 
on élevait des statues en or 
Chez nous 
par charité musulmane 
on leur creuse des tombes 
et nos poètes 
la bouche pleine de terre 
continuent de crier"

Ce poème, paru dans son recueil Les Persiennes, peut, si besoin est, suffire pour nous éclairer sur la destinée de poètes et de romanciers dont il a lui-même fait partie. 

Lors de son décès, en 2011, hommes du cinéma, journalistes, artistes et intellectuels l'ayant côtoyé lui ont rendu un hommage prononcé. De son oeuvre, le grand public se souvient peut-être de son long-métrage "Mirage" (Assarab), le lecteur averti de ses écrits dans la revue Souffles.

Reclus à Ait Oumghar, un village situé près de Demnate, après l'incendie qui a ravagé son appartement en 2006 et, plus tôt, par le décès de sa fille Batoul, Ahmed Bouanani a cumulé les malheurs. La réédition, en 2012, par Verdier et DK Editions de son roman L'Hôpital, initialement paru dans les années 1990 aux Editions Stouky, fera redécouvrir ce cinéaste, poète et écrivain avec qui il fallait déployer d'intenses efforts pour le convaincre de publier ses écrits. L'Hôpital n'a été édité qu'après que "son ami Najib Refaif l'a convaincu de le publier", se remémore sa fille Touda Bouanani.

En plus de L'Hôpital, trois recueils de poésies (Les Persiennes, Photogrammes et Territoires de l'instant), ont été édités du vivant de l'auteur, tandis qu'une vingtaine d'autres textes, incluant romans, recueils de nouvelles et de poésies, seront édités prochainement.

Une "poésie de combat"
Contemporain d'Ahmed Bouanani et de toute une génération d'écrivains marocains avant-gardistes, tel Abdellatif Laâbi ou Tahar Ben Jelloun, Mostafa Nissaboury, pourtant cofondateur de la revue Souffles et de son pendant arabophone Anfass, qui ont joué un rôle prépondérant dans le renouvellement de la littérature marocaine, a très tôt été rangé aux archives.

Né en 1943 à Casablanca, celui que l'on décrit comme "l'un des premiers perturbateurs de l'ordre poétique établi au Maroc" a eu un apport significatif au mouvement de renouvellement de la poésie marocaine, en développant, à l'instar des autres écrivains et poètes qui ont participé à l'aventure Souffles, une "poésie de combat" qui dénonce autant les excès et la suffisance du Makhzen que le marasme intellectuel, culturel et religieux de la société.

Nissaboury qui, dans sa correspondance avec Abdellatif Laâbi, ressentait "la nécessité d'une poésie qui doit délaisser toutes les préoccupations métaphysiques et philosophiques pour s'attacher à l'homme, l'homme avec ses gestes, ses grimaces, le cri de ses entrailles", s'est, lui le premier, attelé à donner forme à cette poésie, en développant une écriture, quoiqu'éclatée, survoltée, et, à bien des égards, si escarpée qu'elle en devient difficile d'accès au lecteur, mais toujours à hauteur d'homme et de société. Sa bibliographie comprend trois recueils de poésies, l'un paru en 1968, l'autre en 1975, et le dernier en 1999.

Le cas Mouchafi
Si aussi bien Abdelkader Chatt, Ahmed Bouanani que Mostafa Nissaboury peuvent, du moins, se targuer d'avoir laissé des oeuvres qui en dépit de leur faible diffusion attirent néanmoins l'attention du chercheur et du lecteur, il n'est pas de même pour Ahmed Mouchafi.

Il est le grand absent des anthologies de poésie marocaine, l'oublié, celui dont seuls ses quelques rares amis, encore en vie, se souviennent encore. Poète-troubadour, Ahmed Mouchafi déclamait sa poésie dans la cité, haranguant la foule sur le trottoir, s'attirant les foudres des forces de l'ordre et, parfois, des passants. Et c'est sur le trottoir qu'il sera retrouvé, mort dans la misère et le dépouillement. Virulent envers le régime et l'opinion populaire, Ahmed Mouchafi laissera des dizaines de poèmes, dont certains ont été édités dans un recueil intitulé "Souviens-toi la colère", qui a été publié en 1982 par son ami Abdessamad Mouhieddine aux Editions libres.

Aujourd'hui introuvable, la seule publication de celui "qui a vécu exclusivement pour crier sa colère", se remémore Abdessamad Mouhieddine, compte des poèmes qui frappent par leur lucidité, dont ce réquisitoire contre l'antisémitisme:

"Vous méprisez les Juifs
Inventeurs du calame 
Et vous n'êtes inventifs 
Qu'en battant vos femmes 
Et moi je meurs d'ennui 
Face à vos tribunes 
Et ma vie qui s'enfuit 
Au fil de vos lunes 
Ô Arabes, mes frères ! 
Citoyens des tombes 
J'exècre vos prières 
Qui tuent les colombes".

Source : Gérard Flamme



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