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Le petit vieux était là derrière la vitre de sa fenêtre sombre, par laquelle il voyait le monde à son goût, à l’abri dans sa pièce poussiéreuse, quand nous étions arrivées à l’immeuble au levé du soleil un jour de fête. Des éclairs au chocolat pour caler la dalle (mon grand défaut, c’est bien la gourmandise), et, un gobelet de café latté.

Longuement, il avait examiné notre état miséreux si festif et joyeux avant de jeter quelques mots et réveiller tout le quartier. Puis, il disparaît pour sortir gueuler devant la porte. Je jette le bonjour, il court à ma poursuite, rôdant à droite, à gauche, passant devant mon amie, me lançant des regards insistants:

-Bonne fête! Tiens voici 100TL.

Je regarde mon amie d’un air surpris: Mais qu’est-ce qui se passe nom de dieu ! Quelqu’un peut m’expliquer ? Allo le monde ! Enfin il s’était décidé, de tirer pour la première fois un sourire, un vrai sourire. Je me rappelle en fin que j’avais posé une rose rouge, la seule couleur que j’avais trouvé sur mon chemin, je l’avais arraché d’un jardin pas loin de ma rue, sur sa fenêtre.

Amca ( oncle ): « Gel, gel ! Senin adın ne? Nerelesin ? Burda otuyorsun ? Hanggi kata ? » Il ressort le billet de 100 TL: « C’est un cadeau de fête, tous les enfants en reçoivent le jour de Bayram.

Haaa ! Sen zengin ! Para var mi ? Para var mi öyle söyle ! Tu es riche toi ! Tu as de l’argent ? Tu as de l’argent dis donc !

Vous voulez des gâteaux amca ? Si vous avez besoin de quoique ce soit dites-le nous s’il vous plait. Explique-lui Canan je t’en prie !

Lui: J’ai tout ce qu’il me faut ! Et j’ai aussi de l’argent (d’un air enfantin, si innocent ). Venez seulement prendre le petit déjeuner avec moi, ou boire un thé, il y a tout ce qu’il faut.

Nous (en même temps): Merci beaucoup mais…

Canan : Nous sommes venues juste pour récupérer des affaires et repartir. Ma famille nous attend pour manger ensemble. Nous sommes désolées.

Je n’avais plus goût à rien à voir la solitude d’un vieux de son âge.

Sur le bord de la mer, où je me trouvais toute seule avec ma tendre solitude, à me compter les mouettes, leurs jeter des miettes de Simit ou à regarder les passants passer…Des groupes d’amis, des couples superficiels et des amoureux. Je ne me suis jamais sentie seule car j’étais avec moi. Je suis mon unique ami fidèle. Entre moi et moi, l’ego n’agit pas. J’étais donc en paix. J’étais aussi devant cette magnifique vue sur le Bosphore, devant Sainte-Sofia, Galata et les autres, avec les chats du parc qui venaient m’entourer inconditionnellement d’affection. Ah ! Ces chattons m’ont fait aimer beaucoup plus les chats de rue, moi qui favorisait avant mon chat de salon, qui faisait tout le temps les chichis. J’imagine qu’il en fera même dans l’au-delà…Un sale gâté. Mais hélas, l’humain et l’animal s’adaptent à l’environnement.

Les seules fois où je me suis sentie seule, tellement seule, c’est quand mon regard croisait celui d’amca (oncle). Je vivais à sa place des choses qu’il ne vivait pas peut-être intérieurement. Je me vivais sa souffrance qu’il ne vivait pas peut-être lui.

Je racontais toujours à Gael mes histoires quand je me sentais incapable de gérer la situation.

– Et Madame doit se trouver bien seule, en ce pays de Barbares!

– Mais.

– Oh si, des Barbares. Un vrai exil, je puis dire Ah! Mais tu aimes bien ça toi. Tu t’es trouvé un beau turc ? Ou tu l’as encore fait fuir avec ton exigence et tes sautes d’humeur ? Que monsieur trouverait agréable, quand même, de faire connaissance avec une belle maghrébine, princesse du Sahara ! Tu sais les hommes n’aiment pas qu’on les fasse chier, et surtout pas aux débuts….tu peux au moins attendre qu’il s’attache un peu. Les hommes ne s’attachent pas si vite, tu sais ?

– Moi non plus !

– Et alors ton syrien, tu lui parles toujours ? Vous en êtes où ?

Il est comment ? Ah tiens ! Tu ne m’as jamais montré ses photos, celui-ci. J’espère qu’il ne ressemble pas à ton dernier prince charmant!

– Lequel ? J’en n’ai pas connu plusieurs, voyons ! D’ailleurs, je te les ai tous présenté.

– Tsss ! Ben, ton petit marocain extrémiste. Celui qui étudie la géopolitique, géologie ou je ne sais quoi là …Tu l’as oublié ? Tant mieux pour toi.

– Hahahaha ! Exactement ! Par contre, c’est plutôt Politique Internationale.

– Tu me passes la photo de ton syrien ou pas ? Il doit être moche c’est bien ça !

– Oui, bien vu ! Tellement moche ! Très petit, presque nain, l’air infatué des nabots, le nez putois et les yeux qui sortent comme ceux d’un hibou en colère, le regard en vilebrequin. Le visage rasé, qui m’évoquait irrésistiblement l’idée d’aller m’épiler mon duvet.

– Au moins, il te donne envie de t’épiler ta petite moustache. C’est déjà ça !

– Tiens, son facebook.

– Rhaa ! Hoo ! Et ben celui-là, il est pas mal. Ne le fais pas chier. Et laisse le monsieur d’en bas vivre en paix sa retraire socialement….Il en a marre des humains.

– Amca le petit vieux du rez de chaussé, déprime peut-être. Ou alors il est devenu associal. Je ne sais pas. En tout cas il ne restait que peu de ses cheveux blancs ! je ne pouvais m’empêcher d’imaginer qu’autrefois cette blancheur était comme la fleur de son âme: toute pure. Pourtant il collectionnait les ordures.

Pourquoi diable, avec une misère pareille !

– S’il n’a croisé que des femmes comme toi, je comprends mieux son désespoir envers l’humanité. Tu les rends tous fous. Tu creuses bien profond, pour réveiller le volcan qui dort…tu le sais bien pourtant…Hah ma fille !

Eh oui. Pourquoi diable, une misère pareille !

Nora BAHIR


Nora BAHIR est une poétesse en herbe et étudiante chercheuse. Titulaire d’une licence en littérature française de la faculté des lettres et des sciences humaines de Mohammedia. Elle poursuit toujours ses études supérieurs. Elle s’intéresse beaucoup aux langues et à la littérature. Actuellement elle réside en Turquie. 
En septembre 2016 elle publie à compte d’auteur« L’abattoir de la sérénité » recueil de poèmes. 
En septembre 2017 elle publie à compte d’auteur 
« Une femme, un amour et le tiers monde » une autofiction.




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