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Après l'"Allah marocain", voici le Prophète tel qu'il se présente dans l'imaginaire des Musulmans de l'Extrême Couchant (Al Maghrib al Aqsa).

La graphie occidentale du nom du Prophète (Mahomet) ne rend compte ni de la signification sui generis dérivée du mot hamd, qui veut dire louange, ni de la charge « psychophonique » du H vivant placé avant le M bien appuyé. Le Coran a donné deux noms au Prophète : Mohammad et Ahmad ; le premier est celui de la naissance, alors que le second était celui que les Ecritures d’inspiration judéo-nazarienne auraient — selon le Coran — annoncé.

La hagiographie marocaine, longtemps traversée par l’influence des zaouïas (tijania, qadiria, machichia, issaouiya, hamdouchia, kettania… etc.), a attribué au Prophète des qualifiants se situant parfois aux confins de la divinité. Cela s’apparente d’ailleurs à la logique même de la foi musulmane telle que la définit le Coran : « Dis : si vous aimez Allah, suivez-moi et Allah vous aimera » (III, 31). La fête du Mouloud (aïd al mawlid) – une innovation mérinide – est devenue au Maroc, au côté de les Aïd seghir et Adha, l’une des trois plus grandes fêtes religieuses marocaines. Elle consacre l’anniversaire de la naissance du Prophète ; on y lit les deux poèmes apologétiques les plus prestigieux de l’islam malékite que sont al-bordah et al-hamziah ; deux poèmes où la personne du Prophète est magnifiée et glorifiée. Dans l’enceinte du Palais royal, amir al-mouminine, « successeur et descendant » du Prophète, en tenue traditionnelle d’apparat, fait lire ces longs poèmes par tout ce que le Royaume compte de personnalités civiles et militaires ; les ambassadeurs des pays arabes et musulmans sont conviés à une veillée où l’on psalmodie également des poèmes combinant le panégyrique du Prophète et celui du « Commandeur des Croyants ».

Né en 569 (A.J.C.) dans le Hijaz, à l’ouest de la presqu’île arabique, Mohammad a été élevé par son oncle Abou-Talîb, après la mort de ses parents. A vingt-cinq ans, il épousa Khadija, une femme riche de quarante ans qui était son employeuse. Il ne reçut la révélation qu’à la quarantaine, dans la grotte de Hira. Selon le Coran, il est le Sceau (khatim) des prophètes ; la tradition le gratifie même de la qualité de Guide des Messagers (imam al morsaline). Les hagiographes marocains ont construit une espèce de micro « big-bang » autour de la naissance du prophète : le ciel se serait ouvert, la lumière aurait envahi l’univers, les anges auraient psalmodié le nom de l’Elu (Mostafa)… etc. Le Prophète lui-même aurait raconté — dans un hadith dont l’authenticité est toutefois douteuse, mais dont l’existence même est parlante — que sa poitrine avait été purifiée par les anges. Un autre hadith, rapporté par Tabari, parle d’une « séance de purification » à laquelle Mohammad fut soumis par trois hommes munis d’un bassin et d’une cuvette en or ; ils lui ouvrirent le ventre, lavèrent ses intestins, coupèrent son cœur en deux avant d’en extraire le sang noir (la part de Satan en l’homme). Même si la Vulgate et la Tradition du Prophète elles-mêmes s’en défendent, l’imaginaire musulman marocain attribue au Prophète des pouvoirs providentiels étendus dont le jaillissement de l’eau de ses doigts, le salut que lui font les oiseaux, les plantes et les roches à son passage… etc. Cependant, le Coran demeure, pour les tenants de la sacralité de l’arabe, son vrai miracle ; car, affirment les ténors de toutes les écoles rituelles (madahib), notamment le malékisme, la force de construction thématique et stylistique ainsi que la structure métrique qu’il offre ne pourraient être égalées depuis quatorze siècles. Le défi fut d’ailleurs lancé par le Coran lui-même : « Dis : si les hommes et les djinns s’unissaient pour produire l’équivalent de ce Coran, ils ne produiraient rien qui lui ressemble, même s’ils se soutenaient mutuellement » (XVII, 88). 

Mohammad ne fut pas uniquement un homme d’église, il était également un chef politique et le premier stratège d’un dessein civilisationnel. En vingt-trois ans de combat multiforme, il a su doter un ensemble de tribus disparates, majoritairement nomades, sans envergure aucune, d’une identité culturelle et juridique. L’Umma vit le jour en même temps qu’un faisceau hallucinant de normes socio-juridiques allant du statut personnel au droit des minorités. Aussi, dans le « Sermon d’Adieu » (khotbat al wada’) prononcé en 632, quelques semaines avant sa mort, le Prophète pouvait-il dire : « J’ai parachevé votre Foi et je vous ai choisi l’Islam comme religion (…) Ai-je (bien) transmis ? Sois-en Témoin, ô Allah ! ».

On attribue volontiers à sidna (notre Seigneur) Mohammad le pouvoir d’intercession (chafa’a) auprès d’Allah. Si la balance entre les bonnes et les mauvaises actions d’un Musulman se trouvait en défaveur de celui-ci, Mohammad disposerait du pouvoir de demander à Allah de compter le pêcheur parmi les rescapés de l’Enfer. Aussi, la prière (salat) et le salut (salam) demandés pour sidna Mohammad par les fidèles permettraient-ils de bénéficier de ladite chafa’a. La tariqa tijania – la communauté Tijanie est particulièrement prospère en Afrique subsaharienne – en fait même le principal axe de rapprochement d’Allah.

La tradition du Prophète est considérée par les Musulmans comme la seconde source de la chari’a. Les paroles et l’action du Prophète ont fait l’objet d’un immense travail de vérification et d’authentification de la part des mouhadditune (spécialistes des hadiths). Aussi, ces derniers fixèrent-ils des normes d’authenticité allant du hadith sahih (authentique) au hadith da’if (de source faible) ; ces normes sont assises essentiellement sur la crédibilité ou non des différents rapporteurs de la tradition Prophétique ; cela fut appelé le sanad (littéralement appui). Au premier rang des anthologies de la tradition prophétique figurent deux volumes : le sahih d’al-Boukhari et le sahih de Moslim. Viennent ensuite — par ordre d’authenticité — les recueils qualifiés de « bons » (hassan) et recueillis par des muhadditune comme Tirmidi, Tabarani et Ibn Majah. La troisième catégorie concerne les hadiths dits « faibles » (da’if) dont l’origine est douteuse. Ainsi, avait-on tenté une forme d’homogénéisation du corpus hadithique afin que s’établisse entre celui-ci et la Vulgate coranique une correspondance dogmatique et une complémentarité juridique.

La personnalité du Prophète ne peut faire l’objet de quelque critique que ce soit ; elle est, au contraire, le modèle suprême de l’Homme. Le Coran consacre quelques versets à la personnalité de Mohammad ; il l’a qualifié notamment de « Messager généreux (rasoul karim), ayant une force auprès du Maître de l’imperturbable Trône ». Il l’a qualifié également de simple homme « consommant la nourriture et déambulant dans les marchés ». Si le Coran désigne Jésus-Christ comme étant l’« esprit et le verbe de Dieu » (rouh allah wa kalimatoh), et Moïse comme étant son « interlocuteur » (kalim allah), Mohammad est désigné comme le « Sceau des prophètes » (khatim annabi-ine). La place Jamaâ el Fna de Marrakech, qui a abrité la halqa – un cercle de spectateurs entourant un conteur ou un saltimbanque – au moins depuis le XIIème siècle, continue à accueillir des récitateurs de l’épopée mohammadienne contre les mécréants sous les formes les plus apologétiques. 

Si les autres prophètes se contentaient de « recommander » l’amour, Mohammad l’imposa sous la forme d’une véritable unité monolithique appelée la Umma ; une unité rassemblée autour de « guides » dont la responsabilité du temporel ne peut écarter celle du spirituel. Dans une bonne vingtaine de hadiths, le Prophète use de la menace du courroux divin à l’encontre de ceux qui quitteraient le rang de la Umma. Aussi, l’amour est-il codifié, communautarisé, dogmatisé. La Umma est, pour ainsi dire, le cadre unique des espérances individuelles permises, le synonyme d’une vie qui ne saurait s’épanouir en dehors du contrôle vertical d’Allah et de l’appartenance obligée au groupe. Le Prophète lui-même offrit l’exemple d’une vie de famille fort embouteillée et d’un dynamisme social très dense : il s’est marié ainsi à plusieurs femmes, notamment dans le but de rallier à sa cause les tribus récalcitrantes. On ajoutera une autre raison à cet appétence polygamique, la recherche d’une descendance mâle consécutivement à la mort de ses deux garçons. Il fit de ses compagnes et de ses compagnons les confidents des heures sombres et des jours de gloire. Il n’avait donc rien d’un Jésus meurtri par l’aveuglement des hommes au point d’« offrir son sang et sa chair pour les sauver ». Il n’avait rien non plus d’un Moïse, maintes fois trahi et acculé à prêcher fugitivement dans la peur ! Mohammad représente avant tout l’accomplissement de l’Arabe issu d’un imaginaire que le désert a façonné de telle sorte qu’il ne puisse concevoir la fierté qu’au prix de l’intégration à un clan, à une communauté.

Au Maroc, plusieurs confréries religieuses, notamment la tariqa tijania, placent la « prière sur le Prophète » (as-salat ala nabi) au premier rang des invocations (adkar, pluriel de dhikr) devant rapprocher de Allah. La formule même de cette prière (sur le Prophète) en dit long sur l’importance de « l’intermédiaire prophétique » dans la tradition sûnnite marocaine : « Seigneur, prie pour sidna [notre Maître] Mohammad, [qui est] l’Ouvreur de ce qui a été fermé, le Conclueur de ce qui a précédé, le Défenseur du Vrai par le Vérité, le Guide des hommes sur ton Droit Chemin ; [Prie également] pour les siens, à la mesure de Son rang et Son noble statut, autant de fois que le nombre de tes créatures, aussi intensément que l’est Ta sérénité, aussi immensément que l’est Ton Trône et autant que [le volume de] l’encre de Ta Parole ». Cette prière est récitée des centaines, voire des milliers de fois tous les vendredis après-midi dans les zaouïas tijanies. Elle défie le temps depuis que son auteur Sidi Ahmed Tijani (1737-1815) l’eût prescrite à ses adeptes. Autant les Chiites peuvent aller jusqu’à diviniser Ali Ibn Aboutaleb, le gendre du Prophète, autant les adeptes marocains de certaines confréries peuvent invoquer les pouvoirs thaumaturgiques de Mohammad pour soigner troubles épileptiques et autres maux réputés incurables.

Nous voyons donc bien que le personnage du Prophète est aussi omnipotent et omniprésent dans l’imaginaire marocain que celui d’Allah. Pour jurer, le nom de Mohammad revient aussi souvent que celui d’Allah !

La sacralité de la personne du Prophète a été tissée en trois temps. D’abord la légitimation coranique, puis les écrits de ses premiers biographes et enfin l’extrapolation hagiomaniaque de l’imaginaire collectif. Le Coran décrit abondamment Mohammad et lui attribue des qualificatifs qui vont de l’humilité à l’invincibilité : « Je ne suis vraiment qu’un mortel semblable à vous » (XVIII, 110 et XLI, 6) ; « Je ne vous dis pas : “je possède les trésors de Allah” — car je ne connais pas le mystère incommunicable — ; je ne vous dis pas : “je suis un ange” — car je ne fais que suivre ce qui m’a été révélé » (VI, 50) ; « Oui, je crains, si je désobéis à mon Seigneur, le châtiment d’un Jour terrible » (X, 15) ; « Tu n’es, par la grâce de ton Seigneur, ni un devin, ni un homme possédé » (LII, 29). Voici pour l’humilité. Le Prophète est également bon : « Un Prophète pris parmi vous est venu à vous. Le mal que vous faites lui pèse ; il est avide de votre bien ; il est bon et miséricordieux envers les croyants » (IX, 128) ; « Tu as été doux à leur égard par une miséricorde de Dieu. Si tu avais été rude et dur de cœur, ils se seraient séparés de toi. Pardonne-leur. Demande pardon pour eux ; consulte-les sur toute chose ; mais lorsque tu as pris une décision, place ta confiance en Dieu » (III, 159). Mohammad est aussi le chef juste auquel les croyants doivent soumettre leurs litiges (IV, 59) et se soumettre à ses jugements (IV, 65) : « Nous avons fait descendre sur toi le Livre avec la Vérité afin que tu juges entre les hommes d’après ce que Dieu te fait voir » (IV, 105). Le Prophète est encore le chef invincible par l’appui d’Allah : « ô Prophète ! Combat [exerce le jihad sur] les impies et les hypocrites et gronde-les ; « Mohammad est le Prophète de Dieu. Ses compagnons sont violents envers les impies, bons et compatissants entre eux » (XLVIII, 29). Ces attributs coraniques ont été à jamais intégrés jusqu’au plus profond du subconscient marocain. Aucune puissance idéologique, modernité et démocratie comprises, n’a pu à ce jour les en déloger. 

Le portrait coranique de Mohammad comporte plusieurs facettes : piété, sagesse, miséricorde, équité, humilité, courage, bonté, simplicité, autorité… etc. Ces facettes se juxtaposent dans les sourates relatant la vie et le combat de Mohammad, plus particulièrement dans la sourate qui lui est nommément consacrée (sourate Mohammad).

Les droits constitutionnel et de statut personnel consignent souvent la farouche opposition entre l’imaginaire musulman entièrement acquis au culte de la personnalité prophétique et les innovations vite assimilées aux hérésies (bida’, pluriel de bid’a).

Le Maroc offre à cet égard le terrain tout désigné où l’homme d’Etat, le publiciste éclairé, le « libre-penseur », l’agnostique, le réformateur et même l’ecclésiastique libéral livrent une intense bataille contre un imaginaire hagiomaniaque plus que jamais puissant : ainsi, le culte des saints perpétue l’attachement à la personne du Prophète par l’intermédiaire des chorfas (nobles de descendance prophétique réelle ou supposée).

Toutes les dynasties marocaines, des Idrissides aux Alaouites, durent mettre leur descendance du Prophète au premier rang de leurs atouts pour accéder au Trône et mériter l’allégeance (bey’a) des populations. L’appartenance à la lignée du Prophète a permis à la famille alaouite régnante le qualificatif de chérifienne (charifa). L’imaginaire marocain a fait du Prophète l’« agent de liaison » privilégié avec Allah, alors que Mohammad lui-même affirme dans un hadith qu’« il ne saurait y avoir d’intermédiaire entre la créature et son créateur ». L’une des plus fortes sentences que puisse s’affliger un Marocain est probablement celle de se promettre l’exclusion de la chafa’a (intercession) mohammadienne en cas de mensonge (« Que Sidna Mohammad me refuse sa chafa’a si je mens ! »).

L’espace du rêve est également occupé par le Prophète : « Celui qui m’aperçoit dans le rêve m’a réellement vu, car Satan ne peut revêtir mon aspect », dit-il dans un hadith authentifié par Al Boukhari et Mouslim. Aussi, chacun peut-il interpréter la vision nocturne du Prophète comme le comble de la bénédiction divine. Certains vont jusqu’à assimiler la vision d’un personnage familier portant le nom de Mohammad à celle du Prophète lui-même. La vision d’un personnage blanc — lumineux, dit-on —, portant une barbe blanche finement taillée et un long jilbab (vêtement long) vert correspond à l’image que l’imaginaire religieux marocain a tissé de Mohammad. Cet imaginaire ne s’embarrasse guère de la frontière séparant le rêve de la réalité. Il en va d’ailleurs de même pour la Kaâba, le plus sacré des espaces religieux arabo-musulmans ; la vision de la Mecque, et plus précisément de la Kaâba, équivaut donc, pour le Marocain, au pèlerinage effectif.

La place occupée ainsi par le Prophète dans l’imaginaire marocain permet d’étendre le champ interrogatif aux contours mêmes du pouvoir bicéphale (spirituel et temporel) détenu par le chef d’Etat marocain ; un personnage qui jouit précisément de l’impératif (fardh) califal (succession au Prophète) et du statut de charif (descendant du Prophète).

Comment imaginer quelque forme de laïcité que ce soit pour un peuple dont l’imaginaire religieux préside aux actes de la vie, de l’amour, de la mort, et même de l’après-vie, de l’après-mort ? Ici, le sacré guette ; chassez-le, il revient au galop !

En Occident, seul le suffrage universel confère la légitimité. Or, qu’y a-t-il de plus désacralisant qu’une légitimité non céleste, toute terrestre ? S’interroger sur l’importance de la personne prophétique équivaut, par conséquent, à l’interpellation d’un semblant de « droit constitutionnel » musulman, plus particulièrement sûnnite.

La constitution marocaine définit le Roi, entre autres, comme amir al-mouminine. Le statut successoral y est aussi important que la descendance du Prophète. Si celui-ci avait pu lui-même justifier sa Mission par la fidélité au message unitaire d’Abraham, la hagiographie musulmane marocaine y a adjoint la légitimité généalogique. Abraham fut, en effet, selon les généalogistes arabes, l’ancêtre de Mohammad. Selon eux, il est le fils de Abdallah, fils de Abdoul-Mouttalib, fils de Haschim, fils de Abd-Manaf, fils de Qoçayy, fils de Kliàb, fils de Morra, fils de Ka’b, fils de Lowayy, fils de Ghâlib, fils de Fihr, fils de Mâlik, fils de Nadhr, fils de Kinâna, fils de Khozama, fils de Modrika, fils d’Elyâs, fils de Homaïsa, fils de Ya’orb, fils de Yachjob, fils de Hamaf, fils de Qaïdar, fils d’Ismaïl, fils d’Abraham. La légitimité de l’imarat est donc au cœur de la raison d’être du pouvoir bicéphale (spirituel-temporel) musulman. Ici, on détient probablement la clé des conjectures énigmatiques qui ont entouré le système monarchique marocain et qui sont à l’origine de l’incompréhension des juristes occidentaux. Seule monarchie plus que millénaire au sein du monde arabe, la royauté marocaine a accumulé des strates d’attributs et de fonctions régaliennes autant spirituelles que temporelles. C’est, en définitive, ce cheminement historique qui a toujours dérangé ses détracteurs. 

C’est donc à ce niveau que « le bât blesse », si je puis dire. Faut-il regarder le ciel ou coller à la terre pour établir un rapport intelligible avec la monarchie ? 

Vaste question ! Vaste chantier !

Abdessamad Mouhieddine

Anthropologue, journaliste, écrivain, poète ...
Source FB











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