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Dans la série "The startup way", Amandine et Pierre-Emmanuel racontent l'histoire d'Antoine, qui quitte un grand groupe pour travailler en startup. Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé n'est absolument pas fortuite. 

FICTION // Amandine et Pierre-Emmanuel ont passé deux ans en startup, avant de décider d'écrire une série pour donner une vision plus réaliste de ce monde. Pour chaque épisode, ils récoltent un maximum de témoignages, grâce auxquels ils racontent les aventures d'Antoine, qui démissionne d'un grand groupe pour travailler en startup. Le premier épisode de la série intitulée "The startup way" est publié ici dans son intégralité. 

Synopsis : Après avoir reçu la meilleure éducation, intégré une des meilleures écoles, et fait tous les stages « qu’il faut », Antoine a enfin rejoint une grande entreprise pour commencer la brillante carrière professionnelle qui l’attend. Mais Antoine va vite comprendre que la carrière à laquelle il s’est préparé toute sa vie n’est peut-être pas faite pour lui.

Mardi 20 Octobre
19h30. Ça fait si longtemps que je suis assis sur ma chaise que je commence à avoir des fourmis dans les fesses. Depuis le début de la réunion, j’ai fini par perdre toute notion du temps et j’ai avalé tellement de litres de café que j’ai des débuts de palpitations. Je ne comprends pas comment une réunion qui portait sur la stratégie e-commerce a pu dériver sur la coupe de cheveux du présentateur de Master Chef. Apparemment si la remarque vient de Charlotte, la Directrice Marketing, c’est que c’est pertinent. Alors tout le monde la ferme gentiment et fait semblant de ne pas avoir envie de se suicider. Enfin, tout le monde sauf Sophie, ma boss, qui boit les paroles de Charlotte et acquiesce tellement de la tête qu’elle va finir par choper un torticolis. Encore une de ces réunions interminables auxquelles j’assiste depuis un an.

C’est pendant ce genre de réunions que je me demande à quoi m’ont servi ces années d’études passées à apprendre la philosophie kantienne, à phagocyter toute l’Histoire de France et à dériver des matrices. Et dire qu’en arrivant je pensais travailler sur des sujets stratégiques, créer des produits révolutionnaires et rencontrer des gens brillants. J’aurais dû réfléchir à deux fois avant de signer.
Parce qu’au final, travailler dans une grande entreprise ne nécessite que 3 compétences :
  1. Fayoter
  2. S’approprier les slides de son stagiaire
  3. Survivre aux réunions.
Cela fait à peine quelques mois que j’ai commencé mon CDI ici, au département marketing. Ma boss s’appelle Sophie. Sophie a 28 ans mais son visage en fait 42. Au début j’ai cru qu’elle travaillait à mi-temps, mais plus tard j’ai compris qu’elle passait son temps en réunion. J’ai attendu environ 3 semaines avant qu’elle me donne quelque chose à faire, je crois qu’elle m’avait pris pour le stagiaire d’une autre. Puis un jour elle est arrivée dans l’open space et entre deux gorgés de café et j’ai enfin entendu pour la première fois le son de sa voix :
  • “Antoine, viens vite, il faut qu’on se fasse un point tout de suite. Charlotte vient de nous demander de bosser sur un nouveau sujet, c’est hyper urgent. Franchement je sais pas comment on va faire pour s’en sortir.”
    • On s’est alors dirigé vers une minuscule salle de réunion, entre les toilettes et les S.I., la seule encore disponible.
  • “C’est qui Charlotte ?”
    • Outrée, Sophie m’a alors dévisagé longuement, j’ai senti dans son regard un soupçon de haine.
  • “Charlotte Blondin c’est notre directrice marketing, Antoine !
  • Ah d’accord… c’est cool.
  • C’est “cool” ? Non mais Antoine ! Je crois que tu ne réalises pas bien la chance que tu as de travailler sur ce projet !”
    • Elle a alors pris une longue inspiration en essayant de se calmer.
  • “Antoine, c’est un privilège de travailler avec Charlotte, surtout que tu n’as même pas encore deux ans d’expérience ! Charlotte, elle est vraiment incroyable, elle a grimpé tous les échelons du département marketing un par un en moins de vingt ans. N’oublie surtout pas la chance que tu vas avoir de travailler pour elle.”
    • J’ai acquiescé pour ne pas l’énerver davantage.
  • “Bref, du coup Charlotte veut que tu lui fasses une petite présentation sur ce que l’entreprise pourrait faire sur les réseaux sociaux, je te laisse bosser dessus.
  • D’accord.
  • Surtout tu me tiens au courant dès que tu as fini la première slide. Et la deuxième. Et … Bon, en fait tu m’envoies toutes tes slides. Et aussi, reprends bien le template Powerpoint corporate. Et enfin, JAMAIS, tu ne montres cette présentation à qui ce soit d’autre avant que je l’ai validée.”
En sortant de la salle, j’ai hésité à lui demander si j’avais besoin d’une validation pour aller aux toilettes, histoire de lui montrer que sa manie de contrôler mon travail virait à la névrose obsessionnelle. Mais je crois qu’en vérité j’ai eu trop peur qu’elle me dise oui.
Quand on m’a donné cette première mission sur les réseaux sociaux, j’ai commencé à travailler sur une présentation PowerPoint. Je pense d’ailleurs que Microsoft sponsorise tous les services marketing des grands groupes.

Ce que j’ai vite compris, c’est que l’entreprise voulait que je sois à la pointe des réseaux sociaux, mais qu’en attendant elle m’empêchait de me connecter à Facebook. Pendant plusieurs semaines j’ai donc travaillé sur cette mission, sans Facebook, et j’ai fini par envoyer la présentation à Sophie, ma boss. C’est à ce moment là qu’a commencé l’interminable ballet des allers retours. Un aller-retour c’est quand ta boss, au lieu de te dire directement ce qu’elle veut (car oui, elle le sait toujours), te fait corriger et re-corriger jour après jour la même présentation. Comme Edison, j’ai réussi à inventer 27 façons différentes de faire une présentation qu’elle n’a pas aimé :
“Met la police en 12”, “Plus à droite le texte” , “Tu n’as pas utilisé le template corporate !”, “Ne mets pas “ils baissent” met ils “diminuent””, “Plus à gauche le texte”, “Ne mets pas “ont l’air” mais “semblent” … “Non en fait le texte c’était mieux plus à droite au début”.
Au final, on a passé plus de 156 heures à modifier les tailles de police
Je crois que c’est à ce moment là que j’ai compris que pour survivre dans un grand groupe, il faut respecter plusieurs règles. La plus importante, c’est de bien décrypter les messages qu’on cherche à te faire passer. Par exemple, on ne dit jamais “ton travail c’est de la merde” mais “je ne suis pas très à l’aise avec ta proposition”. De même, on ne dit pas “bof“ mais “ça fait pas wahou!”. Il y a aussi des mots qu’on ne dit jamais en entier : “TBC, CA, BV, FCS, FYI, CC…” Et puis il y a des mots qu’on ne dit pas du tout : “licenciement”, “burn out”, “bon travail”, “merci”…

A la 28ème tentative, Sophie est enfin sortie de sa crise d’angoisse et elle m’a finalement donné l’autorisation d’envoyer mon rapport à sa boss, Charlotte. Pour réussir dans une grosse boîte, il faut passer autant de temps à faire une présentation qu’à rédiger son email d’accompagnement pour ses supérieurs hiérarchiques. La rumeur circule ici qu’une fois, un stagiaire aurait envoyé un rapport à son n+2 sans le faire valider par son n+1, autant vous dire qu’il a dû faire ses cartons le soir même. Dans les grands groupes, il faut aussi comprendre l’importance du mot “hiérarchie”. Par exemple, plus l’intitulé de ton poste est court, plus tu as de pouvoir. Le jour où il tient en 3 lettres, tu peux faire péter le Dom Pérignon. Plus ton bureau est à un étage élevé, plus tu es important. Malheureusement il faut environ 15 ans pour monter d’un étage.

Quelques semaines après lui avoir envoyé mon rapport, j’ai rencontré Charlotte Blondin, la boss de ma boss, ma n+2, pour lui présenter mon rapport. Quand Charlotte te demande quelque chose tu le fais, point barre. Rapidement. Sans poser de questions. Cordialement. Bien à vous. Merci.
  • “Bonjour… Arthur.
  • Euh, … c’est Antoine.
  • Mais oui bien sûr ! Excuse-moi Antoine. Bienvenue dans notre superbe entreprise.”
Je n’ai pas osé lui dire que ça faisait déjà 3 mois que j’étais là. Charlotte Blondin est la directrice marketing du groupe. C’est le genre de personne qui déborde toujours d’énergie et de positivisme. Elle passe son temps à rigoler, on peut toujours la repérer à 500 mètres à la ronde. Bref, ce genre de personnes heureuses qu’au début tu trouves formidable et que passé 10 jours tu as envie d’étrangler. Mais ici, tout le monde s’écrase devant Charlotte.
  • “Tu sais Antoine c’est super important le travail que tu fais sur les réseaux sociaux. Moi je suis persuadée qu’on a vraiment un truc à faire avec Myspace. C’est vraiment l’avenir. Moi je dis toujours, dans notre groupe, on est comme une grande startup. Aujourd’hui il faut penser digital, il faut penser start-up, il faut penser IN-NO-VA-TION.”
Oui, Charlotte a ce tic de langage agaçant qui consiste à bien détacher les syllabes des mots im-por-tants.
  • “Tout ça, au final, c’est l’avenir. Par exemple j’ai vu un reportage à la télé où ils parlaient des QR codes. Du coup la dernière fois que j’ai vu Yves (ndla : Gaefner le PDG du groupe), je lui ai dit “Yves, il nous faut une stratégie QR codes”. Pareil, le nouveau truc qu’utilisent les jeunes là … Comment ça s’appelle déjà ? Ah oui, le Facebook. Il faut qu’on s’en achète un de ces Facebook ! D’ailleurs un truc que j’ai pas compris, c’est quoi un laïc sur le Facebook ?
  • Hum, vous voulez dire un like ?"
Sur le coup, j’ai quand même été surpris que la directrice marketing d’un des plus grands groupes Français soit à ce point larguée sur les réseaux sociaux et le digital. Il m’a fallu un peu de temps pour expliquer à Charlotte comment “tous ces trucs là” fonctionnaient. J’ai préféré mettre de côté Twitter et Instagram. Je crois que pour Snapchat on verra dans 3–4 ans. En tout cas, ce jour là elle m’a officiellement mandaté pour réfléchir à une stratégie sur les réseaux sociaux. Mais comme je n’ai pas eu le courage de la contredire, j’ai dû me concentrer sur “le” Facebook, Myspace, et les QR codes.

Le problème c’est que le reste de l’équipe marketing n’en a eu absolument rien à foutre, enfin dans le meilleur des cas. “Mais ça sert à quoi ?”, “Moi je pense qu’on fera mieux de se payer de la P.L.V et du print plutôt que d’investir dans un truc qu’on ne connaît pas”, “C’est complètement con qu’elle t’ait mis là dessus, c’est évident qu’il n’y a aucun R.O.I”.

Au bout de quelques mois, on a fait venir une agence de communication pour tester le projet. On a rencontré un planneur stratégique qui s’appelle Alex. Un planneur strat c’est… En fait, j’avoue que moi-même je n’ai toujours pas compris ce que font ces gens mais ce qui est sûr c’est que ça implique des connaissances vestimentaires très pointues. Le look de base c’est une barbe, des lunettes noires Rezin, une veste The Kooples, une chemise blanche Hast, une montre Charlie Watch et des desert boots Pierre Hardy. Les planneurs strat sont jalousés par tous les chefs de produit marketing car ils savent faire des beaux Powerpoints. Ou plutôt des belles Keynotes.

Alexandre a essayé de nous embrouiller avec des mots qui finissent en ogie comme “sémiantologie”, “épistémologie” ou “socio-ethno-anthropo-logie”. Arrivé à la fin de sa présentation, la conclusion a été sans appel :
  • “Ecoutez, on a fait des études quali et là les insights sont très clairs, personne n’utilise les QR codes. Il y a seulement 1,3% de la population qui a un lecteur de QR code sur son téléphone et 43% de notre panel ne sait même pas ce que c’est.
  • Ouais mais on va quand même le faire, répond Charlotte. On est vraiment dans un esprit start-up ici. On teste, on voit, on apprend. Faut pas être obtus Alex, ça peut fonctionner, on sait pas. Moi quand j’étais dans l’agro, le jour où on a lancé les mini-carottes, toutes les études étaient contre nous. Résultat ? Meilleur lancement commercial de la marque ! Ecoute, j’ai un flair pour ce genre de choses !”
Ça y est : l’anecdote sur les mini-carottes. Il n’y a pas une seule réunion où elle ne nous en parle pas. Pitié faites que la plus grande fierté de ma vie, ce ne soit pas d’inventer les mini choux-fleurs…
  • “Comme tu veux Charlotte, je pense que … c’est une vision possible.”
  • Si en grosse boîte tu ne dois pas contredire ton n+1, en agence on t’apprend à ne jamais contredire ton client. Alex a continué son speech à 20K euros :
  • “Sinon votre idée de stratégie Facebook, c’est bien mais ça vient un peu tard, c’est plus vraiment le réseau tendance chez les 12–25. Vous devriez plutôt miser sur Snapchat, ça prend de l’ampleur. Ils sont à 100 millions d’utilisateurs actifs par jour.
  • Ouais on a prévu un truc pour dans 4–5 ans, le temps de voir si nos concurrents le font.”
La réunion s’est achevée ainsi. On a donc payé 20 000€ pour une étude dont tout le monde se fout. Personne n’a osé contredire Charlotte sur sa vision innovante du digital. Sophie est restée invisible pendant toute la réunion, alternant comme d’habitude entre “oui-oui”, prise de note, sourire entendu et “évidemment!”.

Après cette réunion on a continué d’avancer sur le projet pendant plusieurs mois. A chaque réunion Charlotte, la directrice marketing, partait encore plus loin dans ses délires de QR code et de MySpace — elle a même évoqué MSN un jour après avoir forcé sur le Nespresso. A chaque réunion Sophie n’a servi à rien de plus que de demander “Charlotte, veux-tu du café ?”. Plus ça va, plus je trouve qu’elle est interchangeable avec n’importe quelle autre autre fille du marketing. Sa seule ambition dans son travail, c’est la perspective d’avoir un bureau plus grand.

Au total, 2 mois ont passé : 54 réunions, 63 allers-retours, 134 gobelets de café, et 29 “je ne suis pas très à l’aise avec cette proposition”.

Tout ça pour nous mener à cette réunion du 24 mars dernier : la réunion au sommet, avec notre Président Directeur Général, Yves Gaefner en personne. Et quand Yves est de sortie, on ne fait pas les choses à moitié : bouteilles d’eau Evian, plateaux repas Cojean et salle de réunion au dernier étage. Charlotte Blondin, la directrice marketing, a pris la parole. Elle a présenté ma présentation. Autre particularité des grandes boîtes, les directeurs s’approprient le travail des managers, les managers celui des chargés de mission, les chargés de mission celui des stagiaires, et les stagiaires l’ont bien profond. Charlotte nous a refait sa grande ti-ra-de.
  • “Aujourd’hui il faut miser sur l’innovation. L’IN-NO-VA-TION. Et l’innovation c’est quoi ? C’est penser start-up, penser digital. C’est les réseaux sociaux, c’est les QR Codes.”
Yves n’a pas bronché. Il a écouté patiemment Charlotte déblatérer ce que nous avons mis 12 mois à construire. Au final, il a pris la parole et Sophie a frôlé la crise d’apoplexie :
  • “Bien. Je suis tout à fait convaincu du potentiel des RQ codes. Malheureusement, comme vous le savez, les temps sont durs et nous avons des restrictions budgétaires imposées par les actionnaires. Je pense qu’on pourra refaire cette étude dans 3–4 ans et voir si on est prêt à ce moment là. Merci.”
C’est comme ça qu’en 30 secondes, tous ces mois de travail ont été anéantis par un mec en costume 3 pièces qui s’est arrêté au temps du minitel. D’ici 3 ans Facebook sera devenu le réseau des 70–90 ans, Myspace ne sera pas sorti de sa tombe et les QR codes seront définitivement rayés de la surface de la terre. Tout ce travail n’aura servi à rien.

Après la réunion Charlotte nous a pris à part :
  • “Bon, c’était une super réu. Yves était HY-PER content, bravo pour ton travail Sophie!”
  • Oui, n’oublions pas de remercier Sophie dont le seul apport sur le projet a été de remplacer Arial par Calibri. Charlotte a semblé absolument ravie après la réunion. A croire qu’elle fera encore partie des meubles dans 50 ans, donc pour elle 3–4 ans ce n’est pas grand chose.
  • “Bravo Charlotte, tu as fait une SU-PER prez, c’était vraiment wahou !”
    • Sophie n’a pas perdu une minute pour appliquer à la lettre les conseils qu’elle avait lu la veille dans comment devenir un parfait fayot au bureau.
Cette réunion a eu lieu il y a deux mois. Depuis Charlotte a une nouvelle responsabilité qui s’est ajoutée à son poste, elle est devenue “Directrice Marketing & Digital” et Sophie a reçu une promotion.

Voilà, c’est donc comme ça que j’ai passé un an de ma vie à faire des compromis, à me taper des réunions à la chaîne, à entendre un nombre incalculable de conneries sur les startups, les réseaux sociaux, le digital et les putains de QR codes. Et tout ça pour rien. Tout ça pour retomber exactement là où j’étais il y a un an. Cette semaine on m’a donné une nouvelle mission sur le e-commerce. En gros, le but est de savoir si oui ou non en 2016 ça sert à quelque chose d’avoir un site internet.

C’est à ce moment là que j’ai décidé de changer de job.

Retrouvez les prochains épisodes sur Medium, et bientôt sur notre plateforme collaborative Start&Co ! 
Par Amandine et Pierre-Emmnanuel














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