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FICTION // Amandine et Pierre-Emmnanuel ont passé deux ans en startup, avant de décider d'écrire une série pour donner une vision plus réaliste de ce monde. 

Pour chaque épisode, ils récoltent un maximum de témoignages, grâce auxquels ils racontent les aventures d'Antoine, qui démissionne d'un grand groupe pour travailler en startup. Dans ce deuxième épisode, Antoine découvre les affres du chômage...

Synopsis : C’est sur un coup de tête qu’Antoine a décidé de plaquer sa prometteuse carrière dans une grande entreprise. Le voilà donc au chômage, ne sachant pas trop vers quoi se réorienter mais avec un objectif : trouver l’entreprise qui le fera vibrer ! (Si vous l'avez raté, retrouvez ici l'épisode 1).

Lundi 4 Janvier
  • - Pourquoi voulez-vous rejoindre Lessive & Cie, Antoine ?
  • - En fait j’ai toujours eu une forte sensibilité pour le milieu des détergents. Déjà petit, j’aimais beaucoup que mon linge sente bon. Aujourd’hui encore j’aime passer mes dimanches après-midi au lavomatique.
Putain, le genre de conneries que t’arrives à dire quand tu cherches un job… A la moitié de l’entretien, j’ai presque fini par me convaincre moi-même que ma destinée c’était d’être lessivier. Mais bon, c’est le genre de péripéties qui rythment ma vie dorénavant. Au moins j’ai passé un entretien d’embauche cette semaine, ce qui est déjà pas mal. Ca doit être le 5ème entretien en 4 mois de chômage donc essayons de voir le côté positif. Je crois que je me suis quand même pas trop mal débrouillé. Ca y est je le sens, je suis de retour sur le marché de l’emploi !


Mercredi 6 Janvier
“Lessive & Cie a le regret de vous informer …”

Jeudi 7 Janvier
Si même Mr Propre ne veut pas de moi qu’est-ce que je vais faire de ma vie ?
Samedi 9 Janvier

Aujourd’hui j’ai revu Leïla, une pote de promo. C’est exactement le genre de personne qu’il faut voir quand tu cherches du boulot. Elle est toujours pleine d’énergie et elle a les dents qui rayent le plancher. Je me suis dit qu’elle pourrait m’aider à me remettre en piste. En fait, depuis quelques jours j’envisage d’élargir mes candidatures. Si je continue à postuler dans des grands groupes en Marketing, je ne vais jamais trouver de boulot.
  • Non mais Antoine, faut te reprendre en main là ! Pourquoi tu veux à tout prix travailler en Marketing ? Tu sais que c’est bouché en plus.
  • Bah ouais mais c’est ce qui me plaît ! De toutes façons je vois pas ce que je pourrais faire d’autre. Et personne recrute.
  • Attends, mais c’est normal que tu dises ça si tu t’ouvres pas à d’autres opportunités. Il faut ratisser plus large.
  • Ok, mais j’ai pas envie de finir expert comptable !
  • Rien à voir ! Regarde au final, Mathieu, Aurélie, Marie … avant ils cherchaient tous du Marketing et ils trouvaient pas de boulot. Un jour ils ont décidé de chercher en conseil et direct ils ont trouvé un job ! Maintenant ils sont chez Sisy Partners avec moi, et ils sont très contents.
  • Tu me vois vraiment faire du conseil en systèmes d’information ? J’y connais rien.
  • Comme tous les consultants ! Attends, une bonne paye, sécurité de l’emploi, une carrière plannifiée, des déplacements professionnels hyper excitants…
  • Attends, mais t’étais pas à Clermont-Ferrand toi la semaine dernière ?
  • Si, et c’était très très bien. Le Flunch était très bon. Je suis sûre que ça te plairait trop comme métier. Tu devrais vraiment postuler. Envoie-moi ton CV et je t’aiderai.
  • Tu dis pas ça parce que tu vas gagner un iPhone 8 si je suis recruté grâce à toi ?
  • Hahaha ! Pas du tout ! Vraiment, c’est une belle carrière. Et surtout, pour l’intégration on part tous une semaine à Mykonos ! Mykonos Antoine !
  • Oui, oui, Mykonos.
  • Bref, je dois filer, mais on s’en reparle ! Open giros, big piscine et mojito offerts : My-ko-nos Antoine ! N’oublie pas de m’écrire !
Suite à quoi je me suis dit qu’elle avait peut-être raison et qu’il fallait que j’arrête de m’acharner en Marketing. Surtout si c’est pour que ce soit la même débâcle que pour mon dernier job. Si ça se trouve je suis plus fait pour mutualiser des serveurs informatiques que pour faire des S.W.O.T.

Dimanche 10 Janvier
Bon, les systèmes d’information quoi.

Lundi 11 Janvier
Mais Mykonos quand même.

Mardi 12 Janvier
Non mais en fait ça va pas être possible. Costard cravate du matin au soir, missions incompréhensibles, horaires à rallonge… Je préfère encore rester chez mes parents et au chômage. De toutes façons ça fait déjà 4 mois que j’y suis. Bon, j’admets que c’est pas tous les jours facile.
“Alors Antoine, ils te prennent ?”. C’est la phrase que me sort ma mère, pleine d’espoir, à chaque fois que je reviens d’un entretien. J’essaye de la rassurer sans pour autant créer de faux espoirs, mais ça finit tout le temps de la même façon. “Je comprends pas, t’étais pourtant pas si mal dans ton ancien job. Pourquoi il a fallu que tu le quittes ?”

Et ça y est, c’est parti pour “t’as quitté le meilleur job du monde”.
  • Franchement Antoine, tu avais plein d’avantages : des super tickets resto, le café offert et -20% au Puy du Fou !
Le tiercé gagnant du bonheur.
  • En plus tes chefs étaient sympas, ils t’ont invité aux réunions, ils t’ont mis sur une mission intéressante et vous avez même mangé ensemble une fois. Il te faut quoi de plus ?

Et après 2 minutes on en arrive à :
  • … Et tu peux pas la recontacter la Sophie de ton ancien travail ? Si tu t’excuses ils voudront peut-être te reprendre !
Une fois qu’elle a fini son discours c’est mon père qui s’y met.
  • Bon Antoine, maintenant il va falloir te reprendre en main. J’ai parlé à ton oncle Roger qui en a parlé à son voisin qui connaît quelqu’un qui travaille chez Pneu 3000. Il pourrait peut-être te trouver un poste de vendeur là-bas.
  • Ecoute Papa, c’est pas vraiment ce que je veux faire de ma vie.
  • Mais qu’est ce qu’il vous faut à vous les jeunes ?! De mon temps, on était pas aussi difficiles : on trouvait un boulot qui payait les factures et on était contents ! Vous avez été pourri-gâtés.

Pourri-gâtés par quoi ? Le déclassement, vingt ans de crise ou un taux de chômage des moins de 25 ans qui crève le plafond ?

Lundi 25 Janvier
Ca y est je crois que j’ai atteint mon rythme de croisière de chômeur. C’est comme si chaque matin je faisais “Ctrl+C” “Ctrl+V” de la journée précédente. En général ça commence toujours de la même façon, avec un tour sur Linkedin. Tiens, une nouvelle notification. A chaque fois que le petit 1 rouge s’affiche en haut de mon écran, l’excitation monte. En réalité, c’est pas Mark Zuckerberg qui vient me débaucher, mais un autre chômeur de ma promo qui croit que je suis encore en poste.

Après ce pic d’émotion, j’enchaîne avec une de ces dernières applis qui promettent de te trouver un job de rêve entre deux métros. C’est cool qu’il y ait 10 nouveaux sites par semaine pour trouver un job, dommage qu’elles proposent toutes les mêmes 2 pauvres offres qui se battent en duel. Mais au moins maintenant je sais à quelles offres il faut postuler… ou pas.

Tout d’abord il y a les offres “Tracos”, autrement dit, ça pue. Pour les repérer il faut lire entre les lignes, “suivi opérationnel des stocks” signifie “tu vas faire les cartons” et “prospection téléphonique” égale “prend l’annuaire et appelle-les tous”. En général si un de tes potes te tanne depuis 8 mois en te disant “Viens dans ma boîte, y’a une trop bonne ambiance, c’est hyper intéressant et en plus on cherche trop des profils comme toi”, c’est le signal d’un job Tracos.

Si l’offre elle-même se tartine de “rôle stratégique” ou “poste clef pour l’entreprise” c’est un Tracos. 

Le poste a l’air génial ? Tracos.

La seule utilité des jobs Tracos, c’est qu’ils te permettent de booster ton score de candidatures et donc de rassurer tes parents. Même si tu sais que jamais tu n’accepteras ce job, c’est toujours valorisant à la fin de la journée de se dire qu’on a envoyé au moins une candidature.

Ensuite, il y les offres “trop-bien-pour-toi”. Elles commencent par “responsable”, “directeur”, “head of”. Tu postules en restant convaincu que même si t’as un an d’expérience au lieu de 5, et que tu es chef de projet au lieu de Marketing Manager, tu as toutes tes chances. Après tout, Donald Trump a montré la voie.

Pour finir il y a les offres “laisse tomber t’as aucune chance”: pour un poste tu as 800 candidats, et en plus c’est pas les péquenauds de Bourg-en-Bresse. Elles commencent en général par “chef de produit” ou “chargé de communication”. Il y a 10 ans, les post-bacs avaient ce genre de poste en sortant d’école, aujourd’hui même le major de la promo n’a aucune chance. Tu es à ce stade bâtard ou tu es trop junior pour être junior et trop expérimenté pour faire un stage.


Vu le peu d’offres qu’il y a en marketing, postuler ne me prends jamais plus de deux heures, et encore, en personnalisant ma lettre de motivation. Après, je dois bien passer une heure à actualiser ma boîte mail. Environ une fois par jour, mon téléphone s’active et me donne de faux espoirs : je crois avoir reçu une réponse à ma candidature alors que c’est juste Gemdu67 qui me challenge sur BattleFriends. Après avoir mangé ma pizza surgelée du midi, j’attaque mon marathon audiovisuel. 10ème épisode, saison 6. En deux jours, ça fait un bon rythme.

Mardi 2 Février
Bon, j’avoue même si j’aime bien glander je commence à m’ennuyer.

Vendredi 5 Février
Je me fais sérieusement chier.

Vendredi 12 Février
Merde. Aujourd’hui j’ai regardé mon premier téléfilm, et je l’ai regardé jusqu’au bout.

Jeudi 18 Février
Je devrais peut-être devenir éleveur de moutons dans le Larzac.

Vendredi 19 Février
En fait non, y’a même pas la fibre dans le Larzac.

Samedi 20 Février
Et pourquoi pas Youtubeur ?

Mardi 1er Mars
Ce matin j’ai pris le métro, j’ai entendu une bande d’ados prépubères gueuler parce que Jessy s’est tapée Brandon dans les Anges de la télé réalité. Le problème c’est qu’au lieu de lever les yeux au ciel en me disant “les jeunes n’ont vraiment plus aucune culture” je me suis rendu compte que j’étais déjà au courant de la rupture de Jessy et Brandon. Pire, j’avais failli le twitter. C’est à ce moment là que j’ai compris qu’il fallait que je me reprenne en main.

Mercredi 2 Mars
Aujourd’hui, c’est décidé, j’active le mode Antoine-Warrior ! Non, je ne vais pas finir ma vie légume à 27 ans après un burn-out en conseil. J’ai remplacé la pizza surgelée par du boulgour, Touche pas à mon poste par TED Talks et j’ai recommencé à mettre des pantalons. J’ai décidé que si le job ne voulait pas venir à moi, j’irais le chercher avec les dents. J’ai retrouvé le mot de passe du réseau des anciens, liké successivement les pages des Echos Start, Indeed, Welcome to the Jungle, Jobs for Shark et Billionaire’s Advices. J’ai lu tous les articles possibles pour booster sa carrière, négocier un salaire et se faire des amis. Maintenant je suis prêt à passer à l’étape 2 : le Networking.

Vendredi 11 Mars
Ce soir je suis justement allé à une des soirées networking de mon école. Je suis retombé sur Hector, un mec de ma promo qui vient de lancer sa boîte.
  • Salut Hector ça va ?
  • Ecoute mec, ça va bien. Je viens de lancer ma boîte : PooPoo®.
  • Ah cool, tu fais quoi ?
  • En fait, on est le premier service de géolocalisation spécialisé dans la propreté urbaine.
  • Ah cool, mais en fait vous faites quoi concrètement ?
  • Ben en fait quand tu promènes ton chien dans la rue et qu’il lâche un gros caca, tu peux utiliser l’app PooPoo® pour te géolocaliser. Là quelqu’un arrive dans les 5 minutes pour le ramasser et le jeter à ta place. C’est vraiment ré-vo-lu-tio-nnaire !
Je l’ai regardé un moment sans savoir si je devais voir en lui un demeuré total ou le prochain Jobs.
  • Ha… cool, cool, cool… et ça marche bien ?
Ce mec a-t-il vraiment payé 40 000€ de frais de scolarité dans une des meilleures écoles pour en arriver à cette idée ?
  • Mec, ça marche trop bien ! On explose le marché des déjections canines ! On a fait fois 10 depuis le début de l’année !
  • Ha c’est énorme ! Et vous avez combien de clients du coup ?
  • Bah là on en a 10 ! Mais tu devrais t’inscrire, tu peux devenir un PooPoo ambassadeur et gagner 10 ramassages gratuits !
  • … Ben écoute c’est bien. Je vais me chercher un verre je reviens.
  • Ouais, oublie pas de partager avec tes amis hein ! Download, share, like.. !

Les startuppers sont plutôt optimistes et créent des emplois !
Ensuite je suis allé voir le débat de la soirée qui parlait des grands groupes versus startup. Une grande blonde hyperactive de 30 ans a présenté sa boîte de recrutement spécialisée en startup : le Programme Étincelle. En gros, elle expliquait que les jeunes talents sont gâchés dans les grands groupes. Qu’on leur demande d’avoir fait les top-écoles et d’avoir une tête bien faite, mais qu’une fois embauchés on leur demande tout sauf de réfléchir. En l’écoutant j’ai eu une sorte de déclic. Maintenant ça me paraît de plus en plus clair que je dois postuler en startup. Quand je repense à ce qu’elle disait sur la hiérarchie, les processus et l’incompréhension du digital, je me dis que quelle que soit la grosse boîte où je vais aller ça sera partout pareil.

Après le speech, je suis allé au stand du Programme Étincelle. Je suis tombé sur un mec en t-shirt, short et espadrilles, alors qu’il venait juste de neiger dehors.
  • Bonjour, je voudrais devenir un Etincelle !
  • Super ! Pas de soucis, je sais pas si t’as compris le fonctionnement du programme. En gros, nous on va te trouver un job de rêve dans une des startups les plus prometteuses en France !
  • Génial ! Mais en fait c’est la première fois que je m’intéresse aux startups. Je ne sais pas si c’est fait pour moi. Toi, par exemple comment t’as atterri là dedans ?
  • Alors moi j’ai un parcours tout ce qu’il y a de plus classique. Quand j’ai fini mes études, je suis parti au Turkménistan pour devenir livreur de pizza. Là-bas j’ai rencontré une franco-brésilo-chinoise. Du coup on est partis ensemble en Alaska monter un business de planches de surf eco-friendly. Finalement on s’est fait racheté et c’est comme ça que je me suis retrouvé à co-lancer le Programme Étincelle.
Moi tout ce que j’avais fait pendant la dernière année tenait en 43 slides powerpoint.
  • Et tu penses que je corresponds au profil que vous cherchez?
  • Ecoute, on est tous une Étincelle. T’as juste besoin de trouver la bonne allumette à qui te frotter.
Ce soir, le mec en short m’a convaincu. Je lui ai laissé un CV et je suis rentré plein d’espoir. Finalement, peut-être qu’on est pas condamné à passer toute notre vie enfermé dans un bureau à attendre les prochaines vacances. On peut aussi aller en Equateur lancer un business de baskets en bambou avec ses potes d’enfance.
Jeudi 17 Mars

Ca y est j’ai fini tout le processus pour devenir un étincelle, je suis chaud-bouillant.

Vendredi 18 Mars
Hallelujah, le mec en short m’a appelé ce matin pour me dire que je suis accepté dans le Programme. Je vais devenir un étincelle ! Il ne me reste plus qu’à attendre qu’ils m’appellent pour me trouver la bonne startup.

Tiens, un appel. Justement c’est : “Le mec en short”.

A suivre...

Les prochains épisodes seront bientôt publiés sur Les Echos START (vous pouvez aussi les retrouver sur Medium, si vous voulez prendre un peu d'avance...)

Par Amandine et Pierre-Emmanuel




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