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L'ancien ministre de l'Education Luc Ferry a pointé du doigt la responsabiltié de "15% de quartiers pourris" avec "98 nationalités" dans le faible niveau scolaire. Une prof lui répond.

Monsieur l'ancien ministre de l'Éducation nationale, 
Lors de l'interview donnée à BFMTV dimanche dernier, c'est en tant qu'ancien "officiel" que vous vous présentez. J'espère que vous pardonnerez à la simple femme de terrain, professeure dans un établissement dit sensible du "9 cube", de vous répondre. Je suis celle qui, à vous entendre, risque de sortir "en tutu" de chacun de ses cours, qu'elle n'arrive pas à assurer. Notre métier a ceci d'exceptionnel que chacun se pense à même de nous le décrire. 

[Extrait des propos de Luc Ferry: "Pisa n'évalue pas les systèmes éducatifs mais les performances des élèves. Or, les performances des élèves sont mille fois plus liées à ce qui se passe dans les familles qu'à ce qui se passe dans l'école. Je vais vous dire les choses très carrément, quand j'étais ministre c'était un peu difficile à dire, mais mon directeur de l'évaluation est venu me voir, c'était un type très bien, polytechnicien, mais pas idiot pour autant. Il m'a dit : 'Si on supprimait les 15% de quartiers pourris qu'il y a en France, avec des établissements dans lesquels il y a 98 nationalités et où on n'arrive pas à faire cours, et bien nous serions classés numéros 1 dans Pisa.' (...) Nos profs sont globalement les meilleurs du monde. Je vous mets dans un collège un peu compliqué du 9 cube et vous ressortez en tutu dans le quart d'heure. Les profs ne peuvent pas faire cours."] 

Ce matin, tandis que je retrouvais mes élèves, il a été question de votre intervention. Et c'est sans dissimuler mon propre écœurement que je vais tenter de vous expliquer ce qu'ils ont compris.

Mes élèves ont compris mon cours sur le pronom "on", si indéfini
Ils ont compris tout d'abord l'astuce rhétorique de l'argument d'autorité - le "type très bien" dont vous ne donnez pas le nom, mais la fonction et le diplôme prestigieux. Je ne suis pas sûre que la caution suffise ici à rendre légitime la violence de vos propos. 

Ils ont compris l'intérêt de l'un de mes cours sur le pronom on, qu'ils appellent dans la lignée des linguistes le "pronom caméléon". Autre stratégie de dissimulation: qui est ce on, si indéfini qu'il ne renvoie jamais aux mêmes? 

"Si on supprimait les 15% de quartiers pourris": quelles instances exactement exhortez-vous à agir, sinon celles-là-mêmes qui ont créé des zones dans lesquelles les services publics sont de moins en moins soutenus? Vous incluez-vous dans ce on, et si oui, que proposez-vous pour non pas supprimer, mais redonner un peu de considération à ces banlieues qui, trop souvent, se sentent précisément mises au ban des politiques nationales? 

"Où on n'arrive pas à faire cours": je crois savoir que vous avez exercé quelque temps aux Mureaux, et espère sincèrement que vous avez pu y enseigner. Je crois savoir également que depuis longtemps vous n'avez plus d'élèves en charge, et suppose donc qu'ici aussi vous vous excluez de ce on. Puisque, à l'inverse, je suis directement concernée par la chose, je me permets de vous rassurer - ainsi d'ailleurs que d'autres lecteurs qui peut-être vous croiraient, faute de pratique: mes collègues et moi-même parvenons parfaitement à faire cours, et à vrai dire nous le faisons avec enthousiasme et conviction, conscients de l'immense responsabilité que nous avons entre les mains. 

"Nous serions premiers dans le classement": j'imagine que ce nousest celui de la France? Mais nos élèves sont la France. Et d'autres classements, plus sensibles aux progrès des élèves qu'à leurs compétences acquises en fin de formation scolaire, devraient à mon sens faire votre fierté. Ils font la nôtre. 

Mes élèves ont donc compris que derrière tous ces pronoms au fort potentiel d'inclusion, vous vous teniez pourtant en dehors de la réalité qui est la nôtre. 

"Il est impoli, Madame"
Ils ont une fois de plus compris ce qu'était un amalgame, dans une phrase qui contient à la fois "quartiers pourris", "98 nationalités" et "on n'arrive pas à faire cours". Un tel mépris les a profondément attristés, mais à peine choqués, tant ils sont assaillis par ce genre de discours qui portent atteinte à leur dignité et à celle de leurs familles. "Il est impoli, Madame", est à peu près tout ce que j'ai entendu ce matin dans la bouche de ces jeunes à qui vous choisissez quant à vous de prêter des propos que je n'ose pas, par décence, retranscrire ici. 

Ce qu'ils n'ont pas compris en revanche - et je continue de m'associer à eux - c'est qu'un "officiel" puisse parler de "quartiers pourris" pour désigner leur lieu d'habitation, quand bien même cet officiel souhaiterait faire en sorte qu'ils s'y sentent moins méprisés, moins seuls, moins oubliés. Ce sont de tels propos, Monsieur, qui sont insultants, et qui mettent à mal tout le travail que nous faisons avec nos élèves pour leur donner confiance en eux. Nul besoin d'être docteur en psychologie pour comprendre que la colère intérieure, que nourrissent quotidiennement les discours stéréotypés sur la banlieue, puisse parfois entrer en éruption. Et c'est à l'école, toujours, d'endiguer cette éruption. 

Ils n'ont pas compris (moi non plus) cette histoire de tutu, qui j'imagine illustrait la supposée violence que nous subissons en cours de la part de nos élèves. Ils ont, croyez-moi, un sens aigu du respect comme valeur morale, et c'est d'ailleurs pour ça qu'ils sont prompts à réagir lorsqu'il fait défaut.

"En touchant à nos élèves, c'est aussi nous que vous détruisez à petit feu"
Vous rappelez bien à quel point il vous était difficile de tenir de tels propos lorsque vous étiez ministre, et finalement ce n'était peut-être pas dommage. 

Vous me rétorqueriez sans doute, si vous me répondiez, que vous souhaitiez surtout pointer du doigt l'abandon dont souffrent les "quartiers pourris". Dans ce cas, je ne suis pas sûre que ce soit la meilleure manière de le signifier, et je crois qu'il serait grand temps de proposer des solutions concrètes et viables à ce qui est toujours présenté comme un "problème". 

Sans doute aussi me diriez-vous que vous faites la part belle aux professeurs en soulignant notre niveau de formation, en effet très exigeant ; et je vous répondrais que oui, c'est suffisamment rare pour être appréciable. Mais je me permettrais d'ajouter que nous ne sommes rien sans nos élèves, et qu'en touchant à eux, c'est aussi nous que vous détruisez à petit feu. 

Alors permettez-moi de convoquer à mon tour un argument d'autorité, et de profiter de la facilité de l'onomastique pour rendre hommage à un notoire ministre de l'instruction publique, à qui nous devons au moins une chose: depuis 1881, l'enseignement est gratuit, laïc et obligatoire pour tous. Pour tous. 

Par Mathilde Levesque, 
Professeure de français au lycée Voillaume (Aulnay-sous-Bois) 
Source : lexpress.fr/




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