News

En reliant l'hommage des Français à Johnny à la question de l'identité, le philosophe a révélé au grand jour la bêtise que sous-tend une obsession malsaine. De par son histoire, la radio communautaire RCJ sur laquelle il s'exprimait méritait mieux que ça.

Mon père, de son nom de plume Roger Ascot, était un journaliste juif et un Français aimant. Je n’ai pas d’autre titre à me désespérer d’Alain Finkielkraut, qui était venu à son enterrement, à l’automne il y a six ans. Jamais mon père n'aurait voulu blesser quiconque, dans l’exercice de son magistère, et il n’aurait jamais alimenté la moindre haine, dans cette société infectée. Roger Ascot dirigeait des journaux de la communauté juive, et fut un fondateur de Radio communauté, désormais RCJ, où Alain Finkielkraut, dimanche dernier, vaticinait sur les petits blancs et les «non-souchiens», ces Français moins nets qui n'auraient pas pris le deuil de Johnny Hallyday.


Je suis journaliste, et juif en privé, et mon père avant moi, qui, lui, en fit son engagement. Je n’ai pas d’autre titre à m’attrister d’Alain Finkielkraut. Je pourrais, sans passion personnelle, enrager d’un philosophe qui enrobe de belles lettres les préjugés grégaires et l’aversion ethnique. Mais l’homme me blesse comme un familier égaré. La tristesse s’autorise d’une proximité des origines: il fut un temps où nous parlions de la même chose.

L'apaisement ou la peur 
Nous eûmes en partage une manière d’aimer notre pays, ses lettres et ses paysages, Balzac et Renoir, Chartres pour la cathédrale et pour Jean Moulin, Anquetil ou Kopa, ou le Racing, et n’en être pas moins juif, d’un judaïsme de culture plus que de rites, et qui n’abdiquerait jamais son lien à Israël. Nous venions d’un monde qu’on jugera naïf, où l’on espérait la paix qui devrait bien venir, là-bas, et ici, un idéal qu’il fallait préserver: une France où nous, Juifs, par l’évidence même, campions près des opprimés, ceux que l’on regardait comme moins français que d'autres –nous avions été étrangers en Égypte disaient ces prières que nous psalmodions parfois.

J’ai été élevé ainsi, et Finkielkraut, n’est pas différent. Il dit parfois qu’il a redécouvert une France fragile, qu’il avait, jeune, négligée. Il en a, désormais, des abandons touchants:
«Je me suis retrouvé, par hasard, entre Sarlat et Brive, dans le Périgord. Je suis tombé en pâmoison devant un petit village, Saint-Amand-de-Coly, avec une église merveilleuse.»
Mon père, lui, aimait un vieux poète juif et sioniste, Joseph Milbauer, qui avait chanté les campagnes de France, et citait ses vers: «Dans le village où nul ne prie, l’église a froid de toutes ses pierres.» Nous n’étions pas des Français imaginaires, ni des juifs d’invention. Qu’en a-t-il fait? Mon père, qu’il s’agisse des juifs ou de la France ne savait qu’aimer. Il racontait et apaisait, à longueur de livres et de chroniques, le petit monde fragile des juifs de ce pays: ceux-là même que Finkielkraut étouffe de ses peurs et offre en excuse au racisme. Je n’ai pas d’autre titre à le regretter.

L'égarement d'un homme 
On doit revenir sur le vertige réactionnaire d’un autrefois joyeux drille des désordres amoureux, désormais confit en refus. Son compère Bruckner ne vieillit pas mieux, mais que serai-je, demain? On sait tout cela. Finkielkraut de l'identité assiégée, du droit supérieur à ce pays dont auraient hérité les «Français de souche», Finkielkraut des ironies hostiles contre l’équipe de France «black-black-black», Finkielkraut de l’estime courtoise accordée à Renaud Camus, contempteur du «grand remplacement» de notre peuple. Il devient cela.


Alain Finkielkraut nous suggère, hélas, qu’il n’est pas de bonne réaction. On commence par regretter les facilités de son temps et déplorer les cahots de la transmission? On finit par vitupérer l’hommage rendu à un chanteur comme l’absolu de la décadence, et, parce qu’on ne peut plus s’en empêcher, saupoudrer sa diatribe d’ethnicisme canaille, c’est devenu une obsession.

Il faut bien entendre le propos de Finkielkraut, sur RCJ, dimanche 10 novembre. On y ressent intimement l’égarement d’un homme. Face à sa complice, la journaliste Elisabeth Lévy (enjouée, pas un instant pousse-au-crime), Finkielkraut nous réjouit, au début de sa chronique, tant on l’espère encore capable de nos joies communes. Il évoque à propos de Johnny un texte de Proust en défense de la «mauvaise musique».
«Finkie» n’a pas renoncé aux livres, et c’est un plaisir. «Telle fâcheuse ritournelle que toute oreille bien née et bien élevée refuse à l'instant d'écouter, a reçu le trésor de milliers d'âmes, garde le secret de milliers de vies, dont elle fut l'inspiration vivante, la consolation toujours prête, toujours entrouverte sur le pupitre du piano, la grâce rêveuse et l'idéal.»
On sourit alors du Finkie indulgent, et dimanche sera doux? Mais on se trompe. Le philosophe ne s’habille que de malheur, et s’il a cité Proust, c’est parce que son temps est passé.

Opprobre méritée 
Résumons la suite. Aujourd’hui la mauvaise musique règne en maîtresse et «a fomenté un coup d’État», elle impose son empire dans un «penchant dictatorial» nourri de «dictature émotionnelle». Comparer la fin de Johnny à la mort de Victor Hugo, comme l’a fait une député macronienne, c’est «tourner la page de l’identité nationale»: «La France s’oublie, la France se nie», la bienséance n’a plus court et l’indistinction règne…

Tout est mûr pour la scorie fatale. À ce stade du raisonnement, le philosophe veut exprimer que la trahison ne paye pas, et même la dictature de la mauvaise musique échoue à rassembler le pays. Il dit ceci, alors: «Le petit peuple des petits blancs est descendu dans la rue pour dire adieu à Johnny. Il était nombreux et il était seul. Les non-souchiens brillaient par leur absence.»

Le scandale peut naître. Rarement opprobre fut plus méritée.

Lundi 11 décembre, Alain Finkielkraut et ses amis ont plaidé comme à l’habitude, invoquant le réel que le philosophe observerait, et l’ironie qu’il manierait, car enfin! Comment nier que «les banlieues» n’étaient pas venues au rendez-vous de Johnny! Comment ne pas comprendre que Finkielkraut, évoquant les «non-souchiens», avait simplement retourné une méchante expression d’une femme méchante, Houria Bouteldja, représentante du groupuscule «anticolonial» des Indigènes de la République, qui, sur un plateau télé, avait un jour qualifié de «souchiens» les Français d’origine… Finkie, en somme, avait répondu, du berger à la bergère, en chevalier de France qui n’oublie pas une injure.


«On dit» et amalgames 
L’ironie? Elle s’entend moins que la vengeance. Bouteldja avait insulté les «nôtres», Finkielkraut insultait les «siens», et dans son vocabulaire. C’était son ardente passion, qui envahissait même sa péroraison sur Johnny et nos décadences.

Le réel? Qui a su recenser les origines du peuple de Johnny, dans une foule compacte, et qui a compté les téléspectateurs, dans leurs cultures, leur peau plus ou moins bistre ou rose, leur plat du dimanche, après l’hommage? D’une approximation, on tire une imbécilité mauvaise. Finkielkraut se retranchait derrière une banalité improuvable, anonnée dans la paresse des media. «On» disait, «chacun» savait, que «les banlieues», «le peuple de la Seine Saint-Denis», avait brillé par son absence. Si on ne pouvait le prouver, c’était au moins logique: on enfonçait des portes ouvertes.

Le savez-vous? Il y aurait des frontières culturelles et générationnelles entre les adeptes du rap et les enfants du yéyé! Comme une barrière de classe séparait les mods et les rockers, comme le jazz différait de la java, comme la country serait des campagnes et le hip-hop des villes… La belle affaire, tellement pliée, qui nie l’hybridation et le goût de chacun, et transforme la coutume de l’oreille en une identité assignée!

Admettons, pourtant. Mais enfin? Qui décrète ensuite que la culture induit la race? Orelsan est normand, qui rappe, et Mouloudji était kabyle, mais aussi breton, qui poétisait.

Lire l'intégralité de l'article sur slate.fr/story/










0 commentaires:

Enregistrer un commentaire

 
Top