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Le réalisateur marocain évoque avec ferveur ses projets en cours, ses ambitions internationales et dit, avec tristesse, tout le mal qu’il pense de la société marocaine. 

Ses casquettes de réalisateur, de scénariste, de romancier et d’illustrateur font de Hicham Lasri, 40 ans, l’un des artistes les plus prolifiques de sa génération. A son actif, six films tous primés au Maroc et ailleurs. Son tout dernier, “La blessure la plus rapprochée du soleil”, lui vaut une quatrième invitation au Festival international du film de Berlin dont la 68e édition se tiendra en février. Nous l’avons rencontré entre deux reprises à Casablanca, dans un bel appartement d’un immeuble art déco du centre-ville, où il filme actuellement les épisodes d’un mélodrame sur "les hôtesses de l’air”, une commande de 2M, la deuxième chaîne publique marocaine.

Un entretien de Nouhad Fathi (Mondafrique)
Votre dernier film en date s’intitule “La blessure la plus rapprochée du soleil”. Pourquoi un titre aussi poétique ?

Hicham Lasri : Il s’appelle maintenant “Al Jahiliya”. “La blessure la plus rapprochée du soleil” est une citation de René Char. Or ses héritiers nous ont demandé de payer pour l’utiliser. C’est pour cela que je l’utilise maintenant comme sous-titre. Et à vrai dire, “Al Jahiliya” me convient mieux parce que c’est un film choral qui traite de la hogra ( "le mépris" en arabe marocain).

La hogra, encore et tojours…

Je me suis rendu compte que le Maroc est devenu une nation de gardiens de parking et de vigiles. Je ne parle pas des vieux qui, suite à un échec social, choisissent ces métiers à la fin de leur vie, mais des jeunes qui le font par choix ou par fatalité.

Ça m’attriste, car c’est l’énergie de cette nation qui se perd, ces jeunes sont incapables de former des idées et passent leur temps à regarder des vidéos sur YouTube. Je trouve ça presque injuste qu’on ait réussi à convaincre les jeunes qu’ils ne valaient rien, que leur énergie n’était pas du tout intéressante, qu’ils ne seront jamais capables de changer le monde.

Cette paresse intellectuelle est-elle un fait nouveau ?

J’ai l’impression que même si avant on croyait que trop de savoir rendait fou, ça n’empêchait pas les Marocains d’être dans la lecture, dans un rapport mystique au livre. Aujourd’hui par exemple, il y a beaucoup moins de bouquinistes que quand j’étais petit. La seule chose qu’ils achètent et qui se rapproche d’un livre c’est un journal sensationnel en arabe.

Quel est l’intérêt de continuer à faire des films si on ne vous comprend pas ?

A la sortie de mon film “Headbang Lullaby”, je m’étais retrouvé face à des journalistes qui voulaient seulement casser mon travail et qui me demandaient l’intérêt de sortir des films comme les miens. Ils m’ont dit que cela ne servait à rien et que les gens ne comprendraient pas. Mais mon boulot n’est pas de me faire comprendre — ça, c’est le boulot de l’Éducation nationale —, mon boulot c’est de transmettre des émotions. Avant, on avait honte d’avouer son ignorance. Actuellement, c’est devenu une manière de casser l’intelligentsia, ou du moins ceux qui veulent transcender le niveau zéro de la pensée. Je n’ai pas envie de jouer ce jeu-là, je ne peux pas l’accepter, je préfère être un contradicteur de la société.

Et c’est pour contredire la société que vous avez choisi de filmer dans l’espace public une jeune femme en burka, mini-jupe et stilettos ?

Ce qui m’intéressait dans ce clip, c’est de montrer que le problème n’est pas ce qu’elle porte, mais le regard de l’autre. Je l’ai filmé pendant le Boulevard (festival quasi annuel de musiques urbaines sous forme compétitive, NDLR), qui est censé être une microbulle de liberté et d’espoir, et j’ai capturé les rouages psychologiques des jeunes qui la regardaient bizarrement. C’était une manière de décortiquer les clichés machistes.

Quelle est la prochaine étape après “Al Jahiliya” ?

Je veux réaliser des films étrangers pour affronter d’autres cultures et d’autres musicalités. Avec mes films sur le règne de Hassan II, ça y est, j’ai fait le tour de mes traumas d’enfance, maintenant je passer à autre chose. Ce dernier long-métrage boucle le cycle Maroc et la suite de mes projets se passera ailleurs. Mais d’abord, j’ai envie de prendre une pause d’un an pour digérer mes six films et repréciser mes envies. Je n’ai pas envie de faire des films en automate, je n’ai pas envie que ce soit facile, je veux être forcé à acquérir les réflexes qui me manquent encore.

Un entretien de Nouhad Fathi




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