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Dans cette dernière phase civilisationnelle, le capitalisme entraîne dans son suicide tout ce que la civilisation occidentale compte de merveilles : la technologie, la technique, la science, la raison, la philosophie, etc.

Lors d'une rencontre politique, une jeune militante m'a abordé pour me dire qu'elle trouvait mes opinions nihilistes. Je suis resté tracassé à l'idée que mes propos puissent pousser mes jeunes camarades au défaitisme et au laisser-tomber. 

Et depuis cet échange, je n'ai cessé de m'interroger sur mes positions profondes, et sur­tout sur leurs conséquences quant à l'action politique et citoyenne. Au delà d'une cer­taine culpabilité, j'ai ressenti le besoin de clarifier ce que je pense. Et de fil en aiguille, je prenais pleine conscience de l'ampleur de ce qui m'habitait. 

Je me suis donc décidé à écrire à cette jeune militante pour tenter de m'expliquer. Écrire, pour moi, ce n'est pas uniquement mettre mes idées noir sur blanc, c'est bien plus : mettre de la lumière dans les zones d'ombre de mes esprits. 

Alors voilà : je commence par le commencement. Cela fait un bon moment que cer­taines questions me tourmentent au plus profond de moi-même. Comme une remise en cause totale de mes fondamentaux idéologiques et politiques. Un chamboulement de tous les paradigmes qui structuraient ma pensée. Un immense rien ne va plus.

Dans mon tâtonnement, je choisis toujours en premier la forme artistique pour me faire avouer ce qui se cache dans ma tête. La littérature finit toujours par faire tomber les barrières de notre inconscient, comme une forme de rêve ou de songe. 

Lorsque j'avais écrit le roman Une Amance éternelle, un conte animiste et métaphy­sique qui esquisse une nouvelle spiritualité, c'était pour enlever l'homme du centre des choses. Et n'en plus faire qu'un élément parmi les éléments de la vie et de la matière, avec lesquels il doit se sentir en parenté totale. Il faut cesser d'imaginer l'homme à l'image de je ne sais quelle stupidité que les religions ont inculqué dans notre inconscient collectif, et que la philosophie en a rajouté une couche. L'homme n'a pour mission ni de protéger la vie. Ni de la détruire.

C'était le versant positif de mes questionnements, une manière de suggérer que la vie serait parfaite si la vie n'était pas celle que nous vivons. C'est à dire si l'homme se contentait d'une modeste place en harmonie avec la multitude des éléments qui com­posent la vie sur terre. 

Parallèlement je ressentais combien le cheminement de mes pensées m'éloignait de tous ces paradigmes qui structurent la pensée occidentale. Je prenais conscience que, à bien réfléchir tous les points de vue sont en fin de compte identiques entr'eux, quand bien même ils paraissent se situer aux antipodes les uns des autres. Identiques en ce sens que, en critiquant le capitalisme sous tous les angles et sous toutes les formes, ils aboutissent toujours au même résultat : renforcer le capitalisme. Car le capitalisme s'améliore, on devrait dire ne s'améliore que par et avec toutes ces différentes critiques.

J'ai donc écrit l'année dernière une pièce de théâtre burlesque et transgressive : De l'in­culture comme arme absolue contre le capitalisme. Ce texte a soulevé une vive polé­mique au sein de certains collectifs parisiens composés de professionnels du théâtre. Ce sont des gens qui me connaissent, qui apprécient mon travail, et qui portent mes pièces avec de belles convictions. 

Sauf cette fois-ci, donc.
Et lorsque la coordinatrice d'un de ces comités m'avait envoyé le compte rendu, j'avais vu combien mon brûlot avait suscité de polémiques. Sur le coup j'avais été soufflé par la violence de certains propos (vous me direz qui sème le vent récolte la tempête), mais à la réflexion, je les avais trouvé légitimes. Et j'avais répondu à ces collègues que je partageais en même temps les avis des défenseurs et les avis des détraqueurs. Ce n'était pas de l'hypocrisie de ma part, c'est juste que l'art, ici le théâtre, permet ce flottement.

Mais qu'en est-il de la vraie vie ? Et est-ce que je me serais laissé trop intoxiquer par les personnages de ma pièce, comme il arrive parfois aux auteurs ? Peut-être ! Peut-être aussi que leurs délires m'ont permis de me rendre compte de la futilité des positions po­litiques que je partageais jusqu'alors.

Je m'en vais citer quelques uns de ces thèmes. Je n'ai pas la certitude de ce que j'avance, mais malgré le sable mouvant sous mes pieds, j'ai le sentiment d'être sur la bonne voie, en abordant la question de notre sort sur terre de manière radicalement éloignée des convenances. Je me hasarde à soulever quelques étranges questions qui m'habitent, et qui pourraient laisser croire à quelque nihilisme de ma part.

1 – La dégradation de la terre est irréversible
Je fais partie de celles et ceux - encore trop rares - qui pensent que c'en est fichu de la terre et de l'environnement. J'avais vu il y a quelques années un documentaire qui m'avait secoué : Le Temps des Grâces, de Dominique Marchais. Il venait définitivement enraciner une vieille conviction que René Dumont avait semé en moi, il y a très longtemps. D'abord avec son célèbre ouvrage sur ce qu'on nomme Tiers-monde : L'Afrique est mal partie. Et plus tard, dans les années 80, cet autre appel plus que pres­sant : Un monde intolérable. Comment se fait-il qu'une voix d'une si grande lucidité et d'une si grande sagesse eut pu rester inaudible ?

Aujourd'hui de nombreuses études lui donnent pleine raison à posteriori. Toutes montrent combien l'homme a abîmé la terre. Il a non seulement dégradé la part qui lui revient, mais surtout la part des autres vivants. Et je ne pense pas seulement à ces grandes multinationales qui déversent sur la terre et dans les mers des produits nocifs et durablement toxiques. Non, en vérité je pense aussi – et peut-être d'abord - à chacun de nous, qui avons individuellement notre bonne part dans cette impitoyable entreprise de destruction massive.

J'ai aussi en tête toutes ces réflexions sérieuses sur la fin de civilisation.

2 – La course après le capitalisme est vaine
Il y a un constat terrible : la paix court après la guerre, la solidarité court après le libéra­lisme, la classe ouvrière après le patronat, les pauvres après les riches, etc. Mais rien ne rattrape jamais rien, si bien que tout cela ressemble à une course perdue d'avance, une course stupide parce que truquée. 

On se souviendra longtemps de la grande Révolution d'octobre 1917 en Russie, qui al­lait très vite se transformer en monstre, à coups de goulags et de millions de morts. On se souviendra aussi de la Révolution maoïste, qui a fini par engendrer une classe diri­geante adepte du capitalisme le plus barbare, grâce à cette jolie morale qui énonce avec une évidence et une innocence proverbiale : Qu'importe que le chat soit noir ou blanc pourvu qu'il attrape la souris... 

Et plus la course s'accélère, plus l'écart se creuse en faveur des plus riches. Cette asser­tion se trouve confirmé par cet effroyable constat : 1% de la population mondiale dé­tient 50% de la richesse mondiale. Voire probablement bien plus à l'heure où j'écris ces quelques lignes. Et rien ni personne n'a cru ou pu l'empêcher : ni les pays riches ni les pays pauvres, ni les démocraties ni les dictatures, ni les politiques ni les idéologies, ni les syndicats ni les partis politiques, ni l'ONU ni les ONG, ni la morale ni les religions. Et comme c'est parti sans freins, il n'y a aucune raison que cela s'arrête. Bientôt ils s'ac­capareront les 2/3, les ¾, les 4/5, etc. 

Le plus grave est que ce processus est inconscient, et ne peut donc prendre conscience de son caractère suicidaire. Les gens de ce 1% ne savent pas ce qu'ils font, ils évoluent dans l'aveuglement total car ils butent constamment sur l'argent et l'accroissement de l'argent, à la manière de la muleta pour le taureau. Oh je le sais, à chaque fois que j'énonce une telle réflexion, on ne manque pas de me traiter de naïf, sous pretexte que ces puissants ont une vision très objective des choses, qu'ils ont tout pour savoir ce qu'ils font : les infos, les méthodes, et plus brillants conseillers, etc. Et que de ce fait, ils font ce qu'ils ont à faire en se moquant royalement de ce qui arrive aux travailleurs exploités et aux populations du monde qu'ils n'hésitent pas à jeter dans la pire misère pour le moindre pourcentage du taux de profit. 

En vérité c'est une erreur. Et ceux qui pensent ainsi sont eux aussi victimes du même aveuglement. Sinon que dirions-nous de nous-mêmes qui pataugeons dans le gaspillage alors que nous savons qu'un enfant meurt de faim toutes les cinq secondes ? Qu'on s'en fout, nous aussi, royalement ? 

Pire, est-ce que nous savons ou est-ce que nous ignorons que les rares fois où les choses s'améliorent en Occident, c'est toujours pour aggraver la situation ailleurs. Nous nous plaisons à pérorer que les riches s'enrichissent aux dépens des plus pauvres. Ne devrait-on pas crier tout aussi fort que les travailleurs occidentaux s'en­richissent aux dépens du reste du monde ?

Mais cet aveuglement est général : l'humanité entière ne rêve que de vivre dans le même confort de consommation et de gaspillage que les Occidentaux. Quelle folle folie car tout un chacun sait que la terre ne pourrait supporter un tel gâchis. Qu'elle a déjà peine à supporter en l'état actuel alors que peu d'humains sont aussi riches et aussi toxiques qu'ici...

Et comment ne pas souligner que les responsables de cette folie sont justement les Oc­cidentaux, gouvernants et gouvernés...

Ce devrait être une évidence que d'affirmer que le mode de vie occidental est une aber­ration grossière et vulgaire. Et une impasse pour l'humanité, et peut-être pour la vie en­tière...

3 – La science la raison et l'éducation sont en premier lieu au service du capitalisme
On me rétorquera mille choses bénéfiques de la raison et de la science, et j'en conviendrai sans hésitation. Mais il faut se résoudre à cette pénible vérité : il y a une logique de parenté entre le capitalisme, la technologie, la technique, la science, la raison et l’éducation.

Souvent on nous dit qu'un homme instruit saura mieux défendre ses intérêts, et c'est vrai. Sauf que les intérêts de l'homme instruit sont le plus souvent polluants, dégra­dants, nocifs et toxiques pour la vie. Certes un ingénieur saura mieux se défendre face aux croyances aliénantes, certes un syndicaliste sera mieux outillé pour faire face à l'exploitation. Mais au final, l'un et l'autre ne seront jamais rien d'autres que des sup­ports solides pour le capitalisme qui les fait ce qu'ils sont. 

Qu'apporte à l'homme l'éducation telle qu'on nous la présente, c’est-à-dire science et raison ? Plus un homme est instruit, plus il a de chances de s'intégrer dans le système mondial que génère et que régit exclusivement le capitalisme. Un paysan pauvre et in­culte enrichit moins le capitalisme qu'un ingénieur qui invente des objets hautement technologique, sans doute utile à quelque utilité (pour parler comme l'autre), mais dans tous les cas, ça servira essentiellement et en premier à augmenter les profits des plus riches.

Est-il possible que la science et la raison se débarrassent un jour de cette ex-croissance cancéreuse qu'est le capitalisme ? Peut-être. En tout cas ce serait souhaitable. Mais en attendant, la course semble perdue d'avance, au vu de l'état pitoyable de notre vie.

4 – Le changement radical ne viendra pas du centre du capitalisme
D'où ce constat aussi terrible que blessant : le système ne pourrait jamais être changé radicalement de l'intérieur, de son centre comme le prétendent ces théories qui avaient forgé les convictions les plus enracinées en moi. 

Croire que le capitalisme tombera grâce aux luttes des travailleurs occidentaux, c'est comme croire qu'il tomberait grâce aux luttes de ceux qui détiennent les multinatio­nales et autres Fonds de pension. 

Il y a une raison essentielle à cela : souvent les revendications des travailleurs du centre du capitalisme ne visent qu'à réclamer un meilleur partage du fruit de l'exploitation du reste du monde et de l'environnement. En d'autres termes une meilleure part du butin, de la razzia. Et donc leur pleine participation à polluer, à dégrader, à abîmer les rivières et les terres, à intoxiquer les vivants, fussent-ils nécessaires à la vie comme les abeilles par exemple...

Nonobstant cela n'enlève rien aux luttes nécessaires en Occident comme ailleurs. Aux conditions exclusives suivantes :

Les revendications ici ne doivent en aucun cas dégrader la situation dans d'autres pays, en particulier dans les pays pauvres.

Aucune revendication ne doit porter atteinte à la vie et à l'environnement.

Réclamer les mesures qui vise à protéger en premier l'avenir de la vie sur terre, avec ou sans les hommes.

Toute revendication qui pousserait à l'augmentation de la consommation devrait être bannie de nos luttes. Il faudrait privilégier le gain en temps libre à l'accélération de la course salaires-prix. Il faudrait encourager la libération du temps pour le consacrer à la convivialité, à la culture et aux actions bénévoles qui visent à protéger l'avenir. Il fau­drait aussi et surtout renforcer ce qui augmente la solidarité aux dépens des intérêts in­dividuels, y compris ceux des travailleurs.

5 – De l'insurrection
Mais quoi qu'il en soit, pour aboutir au peu qui pourrait être arraché au gaspillage et à l'enrichissement stupide et dangereux, il faudrait des insurrections permanentes et généralisées dans tous les domaines. Il faudrait vite sortir du cadre de la loi, car la loi n'est faite que pour le capitalisme et l'argent.
  • Il faudrait, par exemple, soutenir des commandos hors-la-loi qui se donneront pour mission salutaire de nettoyer les centres-villes de toutes ces nuisances publicitaires, et en premier de toutes ces affiches misogynes qui vous tentent avec une belle femme aux belles formes afin de vous vendre une voiture ou des chaussures...
  • Et plus généralement, il faudra ne plus reconnaître les États pour n'en compter qu'un et un seul : Le Village-Terre, et veiller à ce que toute action ici n'altère en rien la vie et les actions menées ailleurs...
6 – Des barbares
Si les choses continuent comme elles sont, le dieu-profit deviendra de plus en plus puissant et donc de plus en plus agressif. Ses folies furieuses jetteront des peuples entiers dans la misère. Pour cause de surexploitation, pour cause des guerres qui s'en suivront, ou tout simplement pour cause de déréglementent climatique. 

Ces populations auront naturellement tendance à fuir vers des régions plus sûres. Vers les pays occidentaux. On pourra tout faire pour les freiner, mais aucun mur ni aucune armée ne pourront les retenir loin de cette belle et jolie citadelle. Ils viendront dans tous les cas, et n'importe qui d'entre nous en ferait de même s'il se trouvait dans les mêmes conditions. 

Un des personnages de ma pièce (De l'inculture etc.) s'insurge : Les Barbares, en somme ? Et un autre lui rétorque : Oui, mais ceux-là ne seront pas armés... 

N'empêche...

Besançon, le 19 février 2018
Mustapha Kharmoudi, écrivain

Dernières publications : 
  • « Une amance éternelle », roman, éditions Pierre-Philippe
  • « Mieux vaut l'enfer », théâtre, éditions Acoria
  • « De l'inculture comme arme absolue contre le capitalisme », théâtre, à paraître



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