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Dakar abrite une conférence sur le thème : «Adhésion du Maroc à la Cedeao : fondements, enjeux et perspectives communes », organisée par l’Institut Amadeus, un Think-tank marocain indépendant. 

Son président Brahim Fassi Fihri évoque, dans cet entretien, les objectifs de cette rencontre et les raisons qui motivent la demande du Maroc. Trouvant les inquiétudes soulevées, M. Fihri estime que les deux parties tireront avantage de cette adhésion.


M. Fihri, vous êtes au Sénégal pour poser le débat sur l’adhésion du Maroc à la Cedeao ? Pourquoi une telle initiative?
Vous avez suivi le processus en cours d’adhésion du Maroc à la Cedeao. Un processus qui a débuté, en février 2017, avec la demande officielle exprimée par sa majesté Mohammed VI. Lors du sommet de Monrovia de juin 2017, nous avons reçu l’accord de principe des Chefs d’État et de gouvernement. En décembre de la même année, à Abuja, le sommet a chargé la Commission et des chefs d’État d’étudier, en profondeur, le processus d’adhésion. En parallèle, nous avons jugé utile d’organiser un tel débat notamment au Sénégal qui a vu émerger au sein de certaines organisations patronales, une réticence et des inquiétudes sur l’adhésion du Maroc. Des interrogations que j’estime légitimes et naturelles lorsqu’il s’agit de discuter de l’adhésion d’un pays considéré comme une puissance économique continentale dans une organisation quelle qu’elle soit.

Comment comprendre cette adhésion du Maroc qui est déjà un investisseur majeur dans la Cedeao ?
Le Maroc est le premier investisseur africain en Afrique de l’Ouest. Le souverain marocain, depuis quelques années, multiplie les visites dans la sous région et le reste du continent. Avec son retour dans l’Union africaine, le Maroc veut donner plus de sens à son appartenance continentale à travers cette demande d’adhésion. Il y a des fondements ouest africains. On parle d’investissements mais il ne faut pas oublier qu’il y a des liens multiséculaires, multidimensionnels qui unissent le Maroc aux pays d’Afrique de l’Ouest notamment le Sénégal. En plus, la Cedeao est une organisation exemplaire en matière d’intégration économique. Son modèle est observé avec beaucoup d’admiration par les Marocains dans un contexte d’échec de l’Union du Maghreb Arabe. Le Maroc est un acteur incontournable dans la sous région et il a multiplié les champs de coopération avec les pays de la Cedeao ; c’est naturel qu’il souhaite intégrer cette organisation. Récemment, à Kigali, avec la Zone de libre-échange continentale, le continent africain a pris conscience de l’importance de l’intégration économique et la volonté d’adhésion du Maroc s’inscrit dans ce contexte.

Les inquiétudes formulées sont-elles fondées ?
Les inquiétudes sont légitimes. Elles sont propres à une économie mondiale globalisée. Il s’agit d’intégration d’un pays à une communauté et il y a toujours un débat. Lorsque j’observe la cartographie de ces inquiétudes, elles viennent d’une partie du patronat. Elles sont essentiellement d’ordre commercial. Moi, j’apporte une lecture différente basée sur des faits. Certains responsables du patronat parlent de risque de voir arriver sur le marché, une multitude de produits marocains qui vont mettre en danger la compétitivité des produits sénégalais. Il ne faut pas oublier que dans le cadre de la Zone de libre-échange continentale que le Sénégal et le Maroc ont signé, la semaine dernière, in fine, avec ou sans le Maroc dans la Cedeao, il y aura libre échange entre les deux pays. Cette question des risques commerciaux peut être dépassée dans ce cadre de la Zone de libre-échange continentale. En plus, les échanges commerciaux entre nos deux pays ne sont pas très importants. Le Maroc est plus intéressé par une logique d’investissements et c’est ce qu’il fait au Sénégal depuis une quinzaine d’années. Le volet investissement est essentiel. C’est la même chose dans les autres pays de la Cedeao. Nous sommes le premier investisseur africain dans la région. Le Maroc recherche une intégration pleine et entière à une organisation qualifiée d’exemplaire. Je peux vous dire que ce n’est pas le volet commercial qui motive cette démarche, mais tout simplement la volonté de s’ancrer à une plateforme multidimensionnelle et efficace.

Qu’est-ce que les 15 pays de la Cedeao vont gagner avec l’adhésion du Maroc ?
L’adhésion du Maroc va permettre à la Cedeao d’être la 16eme puissance économique mondiale. Ce qui n’est pas rien. Le Maroc a une certaine expérience et de l’expertise dans le domaine du développement humain, de la lutte contre le radicalisme violent, des investissements, des infrastructures, des technologies, etc. Le Maroc peut partager son savoir-faire. Ce qu’il fait déjà dans le cadre bilatéral pour permettre aux pays de la région de bénéficier de son expertise.

D’aucuns pensent que si le Maroc a voulu intégrer la Cedeao, c’est dû à l’échec de l’Union du Maghreb arabe ?
L’Union du Maghreb arabe a échoué et le Maroc ne s’en cache pas. Mais le Maroc n’a pas attendu l’échec de l’Union du Maghreb pour commencer à investir en Afrique de l’Ouest et devenir le premier investisseur étranger en Côte d’Ivoire ou au Sénégal. Il n’a pas attendu que l’Uma soit une réalité pour faire de la Royal Air Maroc, la première compagnie aérienne dans la région. C’est la seule compagnie qui n’avait pas arrêté ses dessertes en République de Guinée, au Libéria et en Sierra Léone pendant la crise d’Ebola qui avait touché ces pays. Le Maroc est inséré dans une dynamique multidimensionnelle en Afrique de l’Ouest. La vision du Maroc n’est pas opportuniste. Elle est stratégique car le Maroc a des fondements ouest africains. Cette volonté d’adhésion est une occasion de sceller définitivement son sort à celui des pays d’Afrique de l’Ouest. Tous les indicateurs démontrent que le Maroc et l’Afrique de l’Ouest sont membres d’une même communauté de destin.

De plus, le Roi est le seul chef d’État qui a fait plus de 30 visites dans le continent, dont la majorité dans les pays de la sous région. Quand il se rend au Sénégal ou en Côte-d’Ivoire, c’est pour une visite d’une semaine. Nous sommes dans une continuité avec des relations économiques exemplaires.

En posant le débat à Dakar, quel est l’objectif que vous poursuivez ?
L’objectif visé est l’écoute. Aujourd’hui, il est important pour le Maroc, d’installer un processus d’écoute de ces réticences. Il ne faut pas que le processus d’adhésion du Maroc puisse susciter des frustrations. Le Maroc est motivé par une approche gagnant-gagnant. Il n’a pas de problèmes à venir écouter des inquiétudes, des réticences. Nous comprenons même qu’il y ait des inquiétudes. C’est le propre d’une économie mondiale globalisée, je l’ai dit. Même la Zone de libre-échange continentale a suscité des inquiétudes. Le Maroc, en tant que pays frère, est venu discuter, écouter, comprendre, les réticences du Sénégal. On a décidé de commencer ces opérations d’écoute par le Sénégal compte tenu des liens exemplaires stratégiques, historiques, multidimensionnels qui unissent nos deux pays.

Après le Sénégal, quelle sera la prochaine étape ?
Après Dakar, nous allons procéder à une analyse de cette étape. Le processus d’écoute est essentiel. Mais il faut dépassionner le débat. On a entendu beaucoup de choses qui ont fait mal. On a comparé le Maroc à certains pays en parlant d’impérialisme. Ce n’est pas la démarche du Maroc. Notre pays s’inscrit dans une dynamique d’intégration pleine et entière. Il pense qu’il peut contribuer positivement au développement de la sous région et bénéficier du degré d’intégration avancé de la Cedeao.

Propos recueillis par Mamadou GUEYE et Aliou KANDE




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