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La question des chansons de chikhates est centrale pour le patrimoine culturel marocain. Leur marginalisation décrit, en creux, la relation maladive qu’entretiennent les Marocains avec leur identité, c'est-à-dire avec leur passé et leur avenir. Le sort de deux merveilleuses dames de la chanson aaroubia, je veux parler de kharbouâ et de Hajja Hamdaouia, est révélateur de cet état d’es­prit. 

Natif de la campagne vers le milieu du 20è siècle, je souhaite apporter un témoignage personnel, dont l’objet n’est nullement de traiter en profondeur cette question pour laquelle je ne me sens pas de réelle compétence. J'ose espérer attirer l’attention de jeunes intellectuels et chercheurs, en vue de rétablir des vérités si nécessaires à la question identitaire. 

Je veux avant tout que mes propos soient un hommage aux deux dames ci-dessus citées. Et à travers elles à tant d’autres chanteurs et chanteuses de ce genre, tombés dans l’anonymat : cheikh Mustapha Naîniâ, cheikh Satsa, cheikh Salah Lemzabi, Cheikha Fatima Lemzabiya, etc. 

Lorsque j’étais enfant, personne dans mon douar n'avait de poste radio (TSF). Je n’écoutais les chansons des chikhates que fredonnées par ma mère, mes sœurs, ou par les autres femmes de mon douar. Souvent c'était en allant chercher l'eau, activité de détente, à l’unique fontaine à deux kilomètres à la ronde. 

Et lorsque la misère nous avait donné une belle promotion sociale, un quartier périphérique du gros bourg, les élèves de mon âge, mais surtout ceux des générations d'avant, n'avaient d'yeux, je devrais dire n'avaient d'oreille que pour des chansons citadines : Ahmed El Bidaoui, Doukkali, Belkhayat, Bahija Idriss, etc. Mais aussi et surtout ils se passionnaient pour des chanteurs orientaux : Oum Kaltoum, Farid, Abdelwahab, Asmahane, Fayrouz... 

C’était en ceux-là, nos aînés lettrés, que nous nous identifions, nous autres enfants ruraux. Nous rêvions, à leur instar, de grands voyages et surtout du Grand large : Partir, partir, partir. La misère quotidienne jouait son triste rôle de répulseur naturel. 

Néanmoins j'avais beau m'efforcer de renier mon milieu d'origine – il méritait amplement d'être jeté aux oubliettes-, mais voilà, des tas de souvenirs scintillaient dans ma tête comme un reste de paradis perdu. Je vivais au milieu d'innombrables femmes. Et les meilleurs de ces souvenirs-là c'étaient des chants murmurés à l'ombre d'un figuier : les chansons des chikhates. Et de toutes, une seule chanson trône tout en haut de ma mémoire : du plus loin que je me souvienne, dans ma tête résonne encore cette complainte ancestrale, dont ma mère ne répétait jamais que le premier refrain, tout en pleurant je ne sais quel paradis ou amour perdu : 

واه. وامحمد يا وليدي 

Ce n’est que plus tard, vers la deuxième moitié de la décennie soixante, que j'allais enfin écouter les rares diffusions radiophoniques des chikhates. Et encore, c'était toujours à des heurs impossibles, comme par quelque honte. C'est ainsi et seulement ainsi qu’il m’a été donné de découvrir Nâiniâ, et plus tard ce fou poète de Bennasser ou Khouya, et sa fulgurante compagne de chant, la Grande et émouvante Hadda ou Akki. 

A l’époque de mon adolescence, parler des chikhates et de la chanson aaroubia relevait toujours de la moquerie, y compris des natifs de la campagne, ceux là même dont les mères ne leur chantaient que du Hjja Hamdaouia, du Fatna Bent Lhoucine ou quelques autres voix inoubliables... 

A titre d’exemple, lors d’un séjour récent au Maroc, j’ai fait découvrir à un ami de la plaine de Casa, pour la première fois de sa vie, une belle chanson à pleurer. Et il en a presque pleuré! 

Par le passé, les gens des villes et surtout ceux qui aspiraient à le devenir se gaussaient de rire aussitôt que l’on évoquait quelque chi­kha. Ils prenaient un malin plaisir à caricaturer le parler paysan, en ac­centuant les sons les plus gutturaux de la langue marocaine. Ce faisant ils se moquaient de leur propre langue maternelle, autant dire d'eux-mêmes. J'entends encore leurs voix s'amuser avec des chutes célèbres, du genre Ouaou ou mieux encore Haou... 

La ruralité, pourtant si présente en eux, était ainsi refoulée. Dégradée. Bien entendu la langue arabe classique, voire même le parler égyptien n'est-ce pas, représentaient une bonne distanciation vis à vis de leur aboiement d'origine. Et de ce fait, ils se croyaient faire bonne intégration à la vie citadine. Et que dire de la francophonie comme indicateur d'altérité totale, qui les rendait soudain étrangers à leur sauvage et obscure ruralité... 

Ce n'est que vers la fin des années soixante que la télé introduisait enfin, dans les célèbres soirées du samedi soir, une homéopathie des chanteurs aaroubia, du style Karzaz et Mahrach. Mais c’était plutôt la dimension comique qui importait. Auto-comique, ce duo-là servait aux citadins ce que les citadins voulaient exactement : des paysans stupides, sales et malpolis. Je me souviens de l’hilarité que souleva un soir dans un café snob, à public enseignant et fonctionnaire, ce même duo en chantant : 

آش بيدي نعمل عوجوك عليا 
بضاض صعيب والربطة زغبيا 

Jusqu'à nos jours, les Marocains instruits connaissent fort peu la musique et la poé­sie des chikhates. J'en ai fait encore récemment l'expérience. Leur préférence va à la musique arabe littéraire, ou même à celle du parler oriental, lequel doit leur paraître sûrement plus raffiné. Mais cette classification des langues en langues supérieures et inférieures n’est pas spécifique aux seuls Marocains. Elle est quasi-universelle. En France par exemple, on peut parler français avec un accent anglais sans problème, au contraire, le sens n'en prend que plus de valeur. Par contre si l'on s'exprime avec l'accent arabe, le résultat s'inverse instantanément... 

En vérité, je sais que l’Anglais est plus doux que l’Arabe, et le parler égyptien plus doux que le marocain. La question n’est pas là. Elle est que, pour les Marocains, le parler marocain est quant à lui marocain, à l’exception des autres langues citées. 

Cette observation mise à part, revenons donc à notre préoccupation première. Il ne s’agit pas de dénigrer la poésie arabe, mais juste de souligner qu’une grande partie de l’intelligentsia marocaine oppose la poésie arabe à la poésie marocaine. C'est à s'en arracher les cheveux. 

Qu’on le sache d’emblée, personne ne peut se hasarder à comparer un : 

جفنه علم الغزل 

Surtout porté par la voix envoûtante du jeune Abdelwahab, avec un quelconque : 

آش جا يدير جابو الهوا في الثلاثا دالليل 

Ânonné par une quelconque voix de surcroît mal enregistrée. Sauf que l'une est marocaine alors que l'autre est étrangère. Sinon dans ce jeu, la comparaison serait mortelle, et la musique classique universelle (occidentale) ne tarderait pas à ridiculiser ce que l'on appelle la musique classique arabe, avec ses beaux Farid, Abdewahab et combien d'autres grands maîtres bien inspirés, n'est-ce pas ? 

Les intellectuels marocains avancent ce genre d’arguments dès que les chikhates frappent à la porte de leurs débats raffinés. Récemment il m’a été donné de relever cette violence à l’occasion d’une soirée poésie à Rabat. Un des poètes a à peine évoqué un vague éloge à la poésie des chikhates, que déjà il est pris d'assaut violemment, mais de cette violence contenue qui sied à ce genre de rencontre elle-même contenue : « Bien sûr que c’est bien d'en parler, mais il ne fallait pas s’y appesantir !, tu comprends ? » a soupiré la belle voix de cette charmante dame citadine et certainement d'origine rurale récente. 

Il est vrai que la poésie des chikhates nous présente rarement une histoire d’amour bien construite. Pour ce faire, il faut tourner le bouton du poste et rechercher les Doukkali et autres Abdelhalim, même si les paroles ne veulent parfois strictement rien dire, à l’instar de : 

إلى ناوي تغدر قولها 
(si tu comptes me trahir, dis-le moi) 

Ou plus platement : 

إنني أغرق أغرق أغرق 

Toutefois, pour écouter d’autres voix, d’autres appels tels ceux à qui je rends ici hommage, il importe de se déconnecter des élucubrations convenues, des rythmes que nous imposent la belle langue arabe. Bref de s’écouter soi-même plus que de s’entendre parler. Il importe, devrais-je dire, d’être soi-même, c'est à dire marocain issu le plus souvent des campagnes, directement ou à quelques générations près. 

Il faut en premier admettre ceci : le propre de la chanson chikhate est d’être non linéaire et intemporel. Asseyons-nous à côté de Fat­na Bent Lhoucine, et laissons notre esprit vagabonder librement : alors la Maîtresse de la chanson maro­caine saura mélanger en quelques métaphores elliptiques le passé vécu au futur espéré. Ou redouté. La joie qui s'imbrique dans la peine et la douleur, la can­deur qui se fait ruse et inversement. Et toujours le chagrin, oui souvent un chagrin profond. La poétesse ne fait que l’évoquer, que l’effleurer, à charge pour nos cœurs d'y plonger aussi profondément qu’ils le peuvent. Ou le désirent: 

قالو ليا حبيبك جــا 
خرجت براسي عريــان 
الناس تعرض الحوالــى 
وأنا عرضت التيـــران 

Ou encore : 

يـا ودي إلــــى ادّاك النمم 
في كمي ركــــد 
رانـي مــا درت اولاد 
ومـا ربـيـت كـبـدة 

La chanson aaroubia ne connaît pas de linéarité pour la simple raison que la linéarité n’existe pas dans notre vie. La vie est chao­tique, et l'esprit fidèle se doit de la restituer que dans son implacable chaos, où tout s’emmêle et s’entremêle à perte de souvenirs. Et c'est cela et cela seulement qui peut fidèlement conserver notre identité troublée. La chikha lance sa voix par hasard, et les paroles fusent de partout et de nulle part. A peine nous accrochons-nous à quelque divine évoca­tion que déjà un nouveau vers surgit pour nous bousculer, nous emmener ailleurs, … 

Les chikhates ne trichent pas, et ne se soucient guère de fariboles : la question de l’amour est brutale et tragique, comme dans la vraie vie. L’amour voisine avec les travaux des champs, la révolte comme la soumission, mais souvent, très souvent, la passion vraie se décline en marge, en borderline, le long d'une frontière si fra­gile qu’elle frôle le pays de la folie : 

واش هذا حب 
ولّا اهبال 

Comme avec la mort : 

غادي نموت 
نموت في دواركم 

Pour celui ou celle qui a aimé à en perdre la raison, point n’est utile de décor superflu, de mots sa­vants ni de langue de Jahid quand cette langue n’est pas celle avec laquelle nous accouchons réel­lement des «je t’aime ». il suffit d’une note de l’Outar, ou d’une plainte d’un kamanja poussiéreux et sans présomption pour mettre le feu à toute la plaine de nos souvenirs. 

Goethe a dit quelque chose comme ceci : « si tu veux parler à l’humanité entière, parle-le lui de ton village ». On pourrait sans risque de se faire démentir affirmer que parler à l’humain de l’amour et de sa petite expérience, si singulière, si intime, ne peut se concevoir qu’avec les mots de tous les jours, les mots qui ont justement construit dans notre cerveau cette même passion qui nous brûle. Pour les Marocains, le par­ler des chikhates est justement la forme d’expression la plus authentique, même si elle ne peut prétendre à quelque haute sophistication... 

Lors d’un échange avec un vieil ami et non moins poète d’arabe classique, il m’a souvent suffi d’une expression paysanne, d’un regard paysan pour saisir ce que sa poésie ne m’a transmis que tra­duite, et donc trahie. 

Il faut aller au-delà de la parole brute et refoulée pour cueillir le meilleur de la poésie chikhate, si souvent sujette aux rires mondains, loin de ces bistrots qui repré­sentent le Maroc des bas-fonds, du caché et du sale. Pourtant il y a au Maroc des Mohamed Choukri qui savant parler si bien de ces lieux de perdition, où l'on peut découvrir, tapi à l'oreille non initiée, des poèmes d’amour si relevés, et des variantes si percu­tantes : 

عودي يا عودي 
كان عندي والفت ركوبي 
وداتو بنت البيضا 
واتوبي توبي 
يا لالا توبي 
والله أنا ما نتوب 
را العزارة مكطعة في كلامو 

Mais s'aventuer dans ce monde exige de se remémorer ce que le cheval contient de noblesse symbolique dans le monde arabe ancestral. Il faut se hisser au dessus des Abdelhalim et des Abi Fawqa Achajara pour se laisser pénétrer par des vers d’apparence naïfs. 

أنا بعدا خايفة البحر لا يرحل 
أنا بعدا مقابلة المواج لا تعواج 
وأنا بعدا خاصني جيلالة ونطيح 

Ici les éléments d’apparence, sinon immobiles du moins réguliers, sont soupçonnés de mobilité autre que la leur ? Ce monde qui fout le camp sous les pieds des amoureux : les vagues vont d’ordinaire dans le même sens, et la mer à jamais permanente. Mais voilà, mon état est tel que je crains que même cette permanence ne soit perturbée, que la mer ne s'en aille ailleurs au loi, que les vagues, au lieu de nous venir tout droit ne se prennent à aller de gauche à droite, ne penchent autrement. Il me faut des ghaîtas et des bendirs pour m’immerger dans le monde des transes. 

Le poème parle de tomber. Tomber au champ d’honneur. Tomber tel un chameau que l’on décapite… 

La comparaison aux éléments naturels a bien une valeur symbolique si évoquant : 

الواد الواد خايفة من حملاتو 
الليل الليل خايفة من همزاتو 
الزين الزين خايفة من غمزاتو 

La force destructrice de l’amour n’a d’égal que la peur du déchaînement de la nature généreuse et traîtresse comme une déesse mère. Il arrive même que l’amour perturbe cette nature et son cours héraclitien. Du moins il corrompt la pureté naturelle : 

عجوبة ما هي عجوبـــة 
عـايشـة ولا محجـوبة 
هاك على حُبِّي طاح في كلتة 
كـلـتـة مـهـوتـــة 
ماها يجري ما بغا يصفــا 
فـي حـب الـنـســا 
حبك أيا القايدة عايشــــة 
راكـي مـعـرشـــة 
كيف السلطان تابعو الباشـا 
وخـيـلـو مسلحـــة 

Ici l’amour déçu corrompt le cours d’eau, si utile à la vie de tous. Et l'aimé, dans son être aimé, est tel un sultan rédempteur de tribus révoltées du temps de la fameuse çiba, guerre civile. 

Et s’il arrive que la poésie chikhate traite des aspects sociaux de l’amour, il reste que l’amour est indéniablement et irrémédiablement une affaire intime, une histoire d’individus atomisés, qui souffrent justement des contraintes que la société met en travers de l’amour. L’amoureux, dans les chansons des chi­khates est le plus souvent un déviant, qui subit le collectif social comme un fardeau. Et chaque être isolé est appelé par la passion de l’amour à porter indéfiniment son fardeau seul et sans espoir d’aide : 

كـلـهـا وكـيـتـو 

Ah si la société pouvait être si avenante et si fluide à l'amour, comme dirait ce pagique Bennasser ou Khouya dans cette chanson magique : 

لو كان اهلي وحبابي ساعفوني 
نبيع ما عندي نخسرو على البنات 
ندير دربالة وعكاز 
وفين ما راحت الشمس نبات 

La poésie traverse les classes sociale, car l’amour nous perce de ses flèches, sans guère se soucier ni de notre ai­sance sociale ni de notre dénuement. Que l’on soit fils de salons ou enfants des rues, quand on aime on peine toujours à aimer. Les sentiments sont bien partagés, et il m’importe de dire combien les hu­mains savent dire leurs chagrins d'amour. Peut-être est-ce là ce qu’il y a de plus in­time en eux, et donc de vrai, d’authentique. 

Que l’on ne se méprenne pas sur mes jugements, la poésie arabe classique est souvent si réussie, si présente malgré la distance historique d’un Oumrou’ Lqaîs : 

قفا نبكي من ذكرى حبيب ومنز 
بسقط اللوى بين الدخول وخومل 

Ou d’un Antara Ibnou Chaddad : 

فوددت تقبيل السيوف لأنها 
لمعت كبارة ثغرك المتبسم 

Le problème ne se situe pas à ce niveau. La poésie arabe est de toute beauté, et de toute ac­tualité. 

Mais ce n’est pas de la poésie marocaine. Cela est évident, devrait être évident aux yeux de tous. Ce genre littéraire fait partie de notre patrimoine, mais l’évidence est que la poésie marocaine doit être autre chose que des imitations. Son objet est l’émotion, l’émotion du beau et l’étonnement devant le beau, le vrai. 

On peut me rétorquer qu’ il est difficile de le dire dans la langue de Kharbouâ, je répondrai par ce poème emprunté à l’étranger : 

أبجد هوز حطي كلم 
افتح صفحة امسك قلم 
اكتب زي الناس ما بتنطق 


Mustapha Kharmoudi, écrivain 
Belfort, 1989


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