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Le gouvernement marocain entend mettre un coup de frein à la campagne de boycott qui a visé trois marques de grande consommation, stigmatisées pour leurs prix «excessifs» et «injustifiés». En filigrane, toutefois, un refus des relations dangereuses entre pouvoir et argent.

Après l'avoir ignorée, puis méprisée, le gouvernement marocain se résout, finalement, à combattre la campagne nationale de boycott qui entame sa troisième semaine. Plus question, aujourd'hui de lancer des invectives à l'endroit des «écervelés». Parallèlement à une contre-campagne sur les réseaux sociaux qu'il entend lancer, le gouvernement marocain n'hésitera pas à recourir à la loi pour punir les boycotteurs. Base juridique? Propagation de données erronées susceptibles de nuire gravement à l'économie nationale. Un aveu sur l'impact redoutable de la campagne, soutenue par près de 80% des Marocains.

« La propagation de fausses nouvelles est contre la loi. Cela n'a rien à voir avec la liberté d'expression. D'ailleurs, la loi en vigueur (régissant les fausses nouvelles, ndlr) sera révisée puisque la propagation de ces informations peut avoir des répercussions sur l'économie nationale, notamment l'agriculture, qui est un secteur important», a déclaré le porte-parole du gouvernement marocain, Mustapha El Khalfi, lors d'une conférence de presse.

Les «données erronées» en question, c'est les allégations des boycotteurs reprochant aux marques et enseignes boudées des prix excessivement chers ou des augmentations fréquentes, alors même que le pouvoir d'achat des Marocains, et leur niveau de vie n'ont cessé de dégringoler ces dernières années.

Or, la marge de bénéfice demeure «raisonnable», selon El Khalfi, qui évoque 20 centimes (0,0093 €) par litre de lait pour Centrale Danone, le produit dont le boycott inquiète particulièrement le gouvernement, pour trois raisons, au moins: le secteur laitier qui emploie 460 000 agriculteurs, dont 120 000 travaillant avec l'entreprise en question et qu'il faut «protéger», l'approche du mois de Ramadan qui coïncide avec une augmentation de consommation de produits laitiers, et….les craintes que l'entreprise boycottée revoie les modalités de sa présence au Maroc, décourageant par là, d'autres investisseurs de venir au pays.

« Si les agriculteurs étaient vraiment lésés pourquoi ne manifestent-ils pas alors? Au contraire, on a vu des agriculteurs prendre part active à la campagne puisque Centrale Danone leur achetait du lait pour trois fois rien, pour le revendre à un prix très cher», a déclaré à l'agence Reuters un économiste marocain, Rachid Ouraz, cité par le journal marocain Khaberni.
En dehors de la polémique sur les prix, les boycotteurs semblent, selon de nombreux observateurs marocains, vouloir plutôt s'en prendre aux relations dangereuses entre pouvoir et argent au Royaume du Maroc. Trois poids lourds sont ciblés par cet appel au boycott, qui a débuté le 20 avril dernier. L'eau minérale Sidi Ali, le lait de Centrale Danone et les stations-service Afriquia. L'entreprise d'eau minérale est gérée par Meryem Bensalah, qui se trouve à la tête du patronat marocain. Les stations-service Afriquia relèvent du ministre de l'agriculture, Aziz Akhannouche, alors que Centrale Danone, en situation de monopole en ce qui concerne le lait, est souvent accusée de nuire aux petits producteurs.

Raisons suffisantes pour que la sortie du porte-parole du gouvernement soit interprétée comme un coup de main apporté à Danone, alors que Khalfi invoquait, des considérations objectives, liées à l'économie nationale.



«Ne nous menace pas, c'est notre poche, et nous sommes libres d'acheter ou pas. (…) On s'attendait à ce que vous (les responsables) vous excusiez, comme des ministres responsables et modestes, et à ce que vous soyez compréhensifs à notre égard. Mais non, vous voulez plutôt nous mettre en prison!» a déclaré cet internaute, en fustigeant «un gouvernement dirigé par Akhannouch».

Le patron d'Afriquia est aussi le président du parti Rassemblement national des Indépendants (RNI), ministre de l'Agriculture depuis 2007 et, last but not least, réputé très proche du Roi Mohamed VI. Beaucoup, d'ailleurs, sont convaincus que les auteurs anonymes de cette campagne ne sont pas animés des meilleures intentions à l'endroit du milliardaire marocain. Et celui-ci a des alliés qui ne lui veulent pas que du bien. Une partie des islamistes du PJD (Parti Justice et Développement, principal parti au pouvoir) ne lui pardonne pas, en effet, d'avoir été à l'origine de la disgrâce d'Abdelilah Benkirane, chef du gouvernement de 2011 à 2017. Pour Rachid Elbelghiti, journaliste et activiste politique marocain approché par Sputnik, ce qui se dit sur le caractère «douteux» de la campagne de boycott, et les règlements de comptes politiques qui la sous-tendraient, ne sont que des «spéculations sans fondement».
«La cherté de la vie, le gel des salaires, et plus généralement, une situation sociale difficile ont favorisé la popularité de cette campagne. Si bien que si elle avait inclus d'autres produits, elle aurait également pris. Un autre facteur, non moins déterminant, a été l'attitude répressive de l'État avec les mouvements de protestation sur le terrain, qui a fait muter l'espace de contestation vers le Web et vers les initiatives privées qui ne peuvent pas être reprochées. Chacun est, en effet, libre d'acheter ou de ne pas acheter tel produit.»
Cette campagne est, de fait, inédite dans ce Maroc qui a été ébranlé, ces deux dernières années, par des protestations sociales. Devant du «Hirak» du Rif, à celui de Jerada [mouvements de contestation sociale, ndlr], en passant par «les manifestations de la soif» à Zagora, la réponse a alterné entre répression, promesses, négociations et sanctions politiques, avec des ministres limogés par le Roi… Un prix à payer, pour ce Maroc qui s'affirme comme une puissance régionale montante, tout de même, et qui se cherche.
«Le Maroc avance, mais dans la douleur. C'est un combat qui n'est pas facile, parce qu'il implique des choix», résume  le géopoliticien Hichem Ben Yaïche.

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