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Naïm, Serfaty, Kharmoudi, B. BenBarka ...
Mais mon enracinement se fera d'abord chez les Marocains, ma communauté d'origine. Trois personnalités hors du commun me prendront en charge. Je vivrai aurpès d'eux des moments inoubliables. Éternels. Et parmi eux M'hamed Naïm qui vient de s'en aller.

Un ami s'en est allé : M'hamed Naïm, de Bethoncourt. A la fois grand frère et petit frère. 

M'hamed Naïm
Je l'avais connu durant les vingt années les plus passionnantes de ma vie. Une vie déjà de trop de passion, qui rend fade à mes yeux ce présent de confort rempli de redites inodores et d'émotions réchauffées. 

En ce temps-là, nous chevauchions les uns les autres autour de la trentaine, un âge où les rêves d'adolescents font encore croire à mille futurs possibles. Futurs heureux...

Sochaux-Montbéliard était seulement à une petite heure de Besançon, mais je ne m'y étais encore jamais allé. Je ne connaissais le monde de Peugeot que par les documentaires d'Armand Gatti « Le lion, sa cage et ses ailes ». Avec ma toute petite famille, je quittais donc Besançon à l'aveugle pour aller "m'établir" dans l'Empire de Peugeot, à l'époque la plus grande concentration industrielle d'Europe (jusqu'à 42.000 salariés, sans compter les sous-traitants). Tout était Peugeot : les commerces, les banques, les logements hlm, les maisons individuelles, les foyers pour immigrés. Et même les pharmacies, c'est dire. 

J'allais tout apprendre du monde ouvrier auprès de M'hamed et de ses camarades. Comme si mes très nombreuses lectures engagées ne pouvaient m'être d'aucun secours.

Mon enracinement se fera d'abord chez les Marocains, ma communauté d'origine. Trois personnalités hors du commun me prendront en charge. En tout. Nous vivrons des moments inoubliables. Éternels. 
Et parmi eux M'hamed Naïm qui vient de s'en aller. Il y avait aussi Kader Gouddar, parti il y a quinze ans déjà, et Mohamed Rachidi, le plus intellectuel de leur bande. 

De ce petit noyau qui allait vite s'élargir pour moi, je me sentais plus proches de M'hamed. Il y avait eu spontanément une meilleure complicité entre nous. Il était volontaire pour foncer en toutes choses. D'où une amitié sincère et profonde. Et parfois blessante... 

Les autres, de grands syndicalistes connus et reconnus, avaient beaucoup à perdre, et du coup ils étaient plus prudents : chaque action devait être mesurée au millimètre. 

Il faut dire qu'ils étaient avertis de mes agissements. Quelques années auparavant, le Ministre de l'intérieur en personne avait décrété mon expulsion d'urgence absolue de France. Pour me remettre aux bons soins du tyran Hassan II. Le même ministre avait déclaré, dans l'enceinte parlementaire, que j'étais un agitateur dangereux. Du coup, j'avais beau paraître gentillet (et cultivé), tout le monde se méfiait de moi, politiciens et syndicalistes en tête, vu qu'il n'y a jamais de fumée sans feu, n'est-ce pas. 

Sauf ces camarades-là. Et quelques autres syndicalistes ou militants associatifs des autres communautés.

M'hamed et moi, nous avions l'un en l'autre une confiance politique sans réserve. On allait à Dijon voir d'autres militants marocains plus expérimentés, plus aguerris. Et à Paris où c'était plus politisé et où ça plaisait vraiment à M'hamed. Comme un besoin de radicalité profonde. 

On mangeait ensemble, on militait ensemble, on picolait ensemble. On allait avec quelques amis danser en boîte, à Porrentruy et Delémont, en Suisse voisine. Une vie de rêve. 

Bien plus tard, il m'avait dit un jour que j'étais comme un prophète qui a ramené une autre vie chez les Marocains de la Peuge. En vérité j'étais très prudent. C'était lui, et Mustapha Haffar (un pur-dur, genre Lutte ouvrière) qui nous poussaient aux confrontations avec nos adversaires. Et nos adversaires c'étaient les amicales au service de Hassan II et de Peugeot, mais c'était aussi des responsables syndicaux et politiques de gauche. On nous taxait de communautarisme, de gauchisme. Et moi d'intellectuel. Et surtout de bisontin, de Besançon, et c'était pire. On m'aurait dit un agent secret. 

Un jour, à la demande de M'hamed, on avait rendu visite tous les deux à une radio associative engagée à Besançon, Radio Bip. Je connaissais bien ses fondateurs de l'époque. Ça l'avait fasciné. Il posait des questions sur tout. Et mesurait avec son mètre de prolo. On aurait dit un huissier.

Si bien que les amis de la radio nous ont fourgué un très vieil émetteur qu'ils avaient récupéré en Italie. Et dont un récent décret du Ministre de la défense en interdisait tout usage, pour raison de défense nationale. C'était un amas de fils et de trucs électroniques électroniques en vrac. Comme le fameux Mobile de Calder quand il est démonté. Pour l'avoir vu en vrac dans ma jeunesse à Dijon, je peux vous assurer qu'il ne ressemble à rien, ou plutôt à des déchets. D'ailleurs, une fois la radio l'avait déclaré volé (catastrophe nationale), avant de s'apercevoir par la suite que les ouvriers l'avaient tout bonnement jeté à la poubelle. 

De retour chez lui, M'hamed avait confisqué son salon, au grand dam de son épouse et de ses très jeunes enfants. Et et il s'était mis à bricoler, sans mode d'emploi, sans schéma, sans rien. A chacun de mes passages, je le décourageais en disant que ça ne donnerait rien. C'était pour qu'on fasse venir un spécialiste.

Mais ça allait marcher. Et ça s'entendait à au moins vingt kilomètres à la ronde. Sauf là-bas vers Héricourt. M'hamed s'insurgeait : « Mais c'est juste à cause de cette putain de colline ! ». 

Malgré tout on avait fait venir le spécialiste en question. Lequel avait tout inspecté, et constatait que les proportions n'avaient pas été respectées, et que donc ça ne pouvait pas marcher. On lui avait tous rétorqué que ça marchait, et ça l'avait fait rire, en disant : « Bien sûr que ça marche ici ! ». On lui avait dit que ça se captait jusque loin dans le pays de Bavans, et alors il nous avait dit : « Dans ce cas, ne touchez plus à rien, sinon il faudra tout changer, tout ».

Et c'est ainsi qu'une radio associative, non encore légale, et même avec un émetteur illégal, s'était ouverte à toutes les langues et toutes les cultures des immigrés. Jusqu'à nos jours. 

C'était Radio Amitié.
C'est toujours Radio Amitié.


Des milliers d'hommes de femmes nous écoutaient. On leur parlait des conditions de travail chez Peugeot, on leur parlait des problèmes de logement, de nécessaire scolarité des enfants, de racisme, d'intégration, etc. Et de culture. Les questions culturelles s'étaient vite installées au centre des émissions. Et dans toutes les langues : en arabe, kabyle, portugais, espagnol, turc, kurde, serbo-croate, albanais, géorgien, arménien, etc.

En ce temps-là, comme nous n'avions aucune autorisation, il nous fallait souvent déménager pour échapper aux descentes imminentes de la police. Et seul M'hamed savait démonter et remonter ce foutoir innommable qui malgré tout enchantaient des familles immigrées qui résidaient dans les grandes cités HLM ou qui étaient isolées là-bas à la lisière du Pays de Peugeot.

Plus tard, quand était venu le temps de légaliser les radios dites "libres", nous étions allés, M'hamed et moi, à une réunion d'information à la Préfecture de région, à Besançon. Il y avait là toutes les radios de Franche Comté. 

Sur la route, on s'était arrêtés au Saut de Gamache, vers Baume-les-Dames. C'est là que je lui avais expliqué que le nom VTI (Voix du Travailleur Immigré) pouvait nous être défavorable. Il s'était moqué de moi en disant : « Ok, on n'a qu'à l'appeler radio gentille ou même plus gentille encore : Radio Amitié, ça te va? ». Vexé, j'avais mis fin à la discussion, en pensant qu'on verrait avec les autres à notre retour. 

Mais pendant la réunion, il y avait eu un tour de table, qui devait le faire parler avant moi. Si bien que quand c'était son tour, il s'était mis à raconter avec passion ce qu'on faisait comme émissions, en insistant sur le côté informatif et éducatif quant à la vie française (école, sécurité sociale, hygiène, femmes, etc). 

Mais très vite le responsable l'avait coupé inopinément : « Vous n'avez pas dit comment elle s'appelle, votre radio ? ». Et sans hésitation, M'hamed avait répondu : « Radio Amitié". 

Sur le chemin de retour, nous avions eu un incroyable fou rire. Car on ne savait pas comment expliquer le choix du nom à la grande équipe d'animation de la radio.

Va donc pour Radio Amitiés.
Jusqu'à nos jours...

Très vite, M'hamed était devenu une personnalité influente dans le Pays de Montbéliard. Aussi bien en tant que co-fondateur de la radio qu'en tant que responsable de l'influente ATMF (Association des Travailleurs Marocains en France, gauche radicale). Mais il était resté méfiant vis à vis du personnel politique local, de gauche comme de droite. Il me reprochait mes proximités avec certains d'entre eux. Et le temps lui a, hélas, donné raison, car mes belles fréquentation, socialistes et communistes de l'époque, allaient devenir accros au pouvoir, comme à une drogue dangereuse. Ils iront manger à tous les râteliers, puis deviendront pour la plupart des maires, conseillers départementaux, députés, voire même sénateur. Et pour la plupart, histoire de agripper au pouvoir encore quelques années malgré l'âge et l'usure, ils iront rejoindre de concert la jolie potion de jouvence du jeune magicien Mister Macron. 

Mais M'hamed ne rejetait pas la politique en soi. La preuve en est qu'un jour il était venu me voir tout excité. Pour m'apprendre qu'Abraham Serfaty, ancien prisonnier politique marocain, venait d'être expulsé en France suite à une large campagne internationale. Quelques mois plus tôt, Hassan II jurait qu'il ne le libérerait jamais. Mais bon, les rois n'ont jamais peur du ridicule, puisque la seule dignité qu'ils ont est celle de s'accrocher coûte que coûte au pouvoir. 

Nous avions donc invités Abraham à rencontrer le monde ouvrier marocain de chez Peugeot. Et il était venu tout réjoui. 

Le samedi matin, par un novembre froid, M'hamed promenait Serfaty dans le grand marché immigré d'Audincourt. Les Marocains et les Marocaines saluaient M'hamed et lui demandaient si le Monsieur était son père (tous deux sont très grands de taille). M'hamed les engueulaient en leur disant que cet homme c'était Serfaty, et qu'il était le père de tous les Marocains. Certains baisait alors la main ou l'épaule d'Abraham. Plus M'hamed se moquait : « ils ont baisé la main d'un juif communiste et athée, c'est pas beau ça ? ».

En ce temps-là, nous étions beaux et heureux, et nous n'avions peur de rien...

Besançon le 15 août 2018

Mustapha Kharmoudi
Écrivain – Besançon - France
Source : mediapart.fr/








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