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- Regarde, moi aussi je me mets à prendre des photos débiles comme toi... ha ha...
Elle me montre des photos sur son portable. Des cailloux sur le sable des plages, sans signification. Rien de mieux pour caricaturer ce que je fais. Je regarde vaguement en souriant. Je me moque:
- Ça va finir par te prendre, tu vas voir...
- N'importe quoi! Puis tant qu'à faire je vais les exposer dans une galerie, c'est ça?
Il y en a plein, c'est sans goût. Je me lasse. 

Mais au moment où je commençais à détourner la tête, elle s'arrête sur une photo, tout en me donnant un léger coup de coude. Puis me jette un regard de biais. Je le vois juste à ses cils qui s'étalent sur sa joue. Je me montre attentif, et je vois une belle photo. 
Je retiens un petit rire, car tout ce jeu de photos n'avait qu'une seule signification: me montrer celle-ci sur laquelle elle marque un net arrêt. Un petit tour de séduction à la marocaine : deux cœurs et la trace de son pied nu. 
Elle sent que je m'apprête à me moquer:
- Quoi ? C'est qu'une photo, non ?
Je ris. Elle lève les yeux vers moi et me fixe d'un regard désespéré. Je sens que j'ai manqué de tact, j'essaie de me rattraper :
- Mais elle est belle quand-même...
- N'importe quoi... 
- Si, si ! Tu me la donnes ?
- C'est quoi ton numéro ? 
- Tu sais bien que...
- Ah oui c'est vrai qu'il marche pas... Putain, laisse tomber...
Son jeune garde-corps lui dit qu'il faut utiliser le bluetooth, et elle lui cède son téléphone avec désinvolture :
- Tiens! C'est juste des cailloux, pas une belle fille tout de même... ha ha...
Je lui donne le mien, et il s'amuse avec nos paramètres. Finalement ça marche. Il dit d'un air fier :
- Maintenant, faut juste les faire toucher...
- Faire toucher quoi? 
- Vos téléphones...
Elle s'insurge :
- Quoi ? Il peut tout prendre ? Non mais...
Le jeune prend plaisir à la taquiner:
- Toi aussi tu peux tout lui piquer...
- Lui piquer quoi ?
Il rit, et lance en montrant mon téléphone, qu'il tient encore à la main:
- Son compte en banque, par exemple...
- Idiot! Où tu vois sur sa tête qu'il a un compte, hein? 
Et elle rit, très heureuse de sa trouvaille. Elle décline sur plusieurs tons que je ne suis pas du genre à avoir de compte en banque... 
Le jeune continue à jouer avec nos téléphones, elle proteste:
- Mais arrête, t'es en train de lui donner toutes mes photos...
J'enfonce le clou:
- Je veux juste la tienne. Et de préférence avec ta tenue de princesse...
- ??
- Ta robe blanche et ton chapeau blanc... ha ha...
Elle me regarde bizarrement. Sans ses filtres habituels. Sans doute un peu lasse de ne toujours pas deviner quel jeu je joue avec elle. Je la regarde aussi, en baissant la garde à mon tour. Quelque chose alors se dit entre nous, d'inconscient à inconscient. Elle secoue la tête, comme pour me fermer au nez la porte de sa tête. Je maintiens la mienne ouverte, et elle le voit. Je confirme:
- J'ai envie de marcher avec toi. Tu viens? 
Elle décline mon invitation avec une voix de regret:
- Non, non, pas sur les rochers avec mon entorse... Je t'attends pour manger... 

Une petite heure plus tard, je la retrouve qui m'attend juste à côté du Marabout. Assise sur un bout de rocher, les yeux rivés sur son téléphone. Sans la moindre attention à l'océan, qui pourtant ne ménage guère ses efforts pour nous rappeler sa présence. 
Je m'assois à côté d'elle, sur le côté pointu. J'ai mal, je me relève. Elle se serre pour me faire une petite place tout contre elle. Le contact avec son corps éveille en moi quelque chose de familial. Me revient toutes ces femmes de mon enfance: des sœurs, des cousines et des cousines, des tantes et des tantes. Et plus loin des tas de sœurs de lait. A te menacer partout d'inceste... 
Je lui montre mes photos de la mer. Des vagues insistances et écumeuses. Et mordantes. Elle me demande ce que je compte en faire, je réponds que je vais les envoyer à une amie, histoire de lui faire regretter de ne pas m'avoir accompagné. 
Elle me demande son nom, et elle fait stupidement:
- Ça me dit rien... 
Comme si elle connaissait tout mon entourage, alors qu'elle ne sait même pas dans quelle ville je vis en France. Elle sait juste mon trou natal, dans l'arrière-pays de Casablanca. Avant-hier, elle a dit qu'elle a connu ce coin paumé où les gens vivent encore dans la préhistoire. Et avec Lou'houch lkbar, les créatures géantes, les dinosaures.
Je lui dis que je vais lui montrer une vidéo des vagues, mais manifestement ça ne l'intéresse pas. 
Elle m'arrache mon téléphone, et se met à faire défiler nerveusement les photos. Elle s'étonne des photos de Besançon. Soudain elle est prise de doute : son regard va duPont Battant à moi, et de moi à la Gare d'eau. Elle voit aussi des photos de manifestations bisontines, et mêmes quelques unes d'une soirée chez moi. Mais je n'y suis nulle part, puisque c'est moi qui les ai prises. 
J'ai peur qu'elle tombe sur l'article de presse devant le cinéma, je tente de récupérer mon téléphone. Elle esquive comme une petite fille, j'insiste :
- Donne, faut que je te montre la vidéo des vagues...
Elle lâche:
- Y a une fille là-dedans que tu veux pas que je la voie ?
- Non !
Elle me le jette sur mon sac. Je lui montre la vidéo, elle regarde à peine. Je l'agresse:
- Regarde comme la mer est brutale. Comme toi...
Elle fait semblant de rire. Elle lève les yeux, me montre les vagues qui se défont définitivement sur le sable, juste devant nous. Et qui repartent, non en vague, mais en eau paisible et silencieuse. 
- La mer sait aussi caresser, si tu sais t'y prendre... 
Je suis soufflé. Très ému. Elle le voit, je lui dis que c'est poétique. Elle ressent mon émotion. Son regard perd soudain de son arrogance, il bascule sans préavis vers la tendresse et la douceur. Elle a envie de dire ou de faire quelque chose, mais se retient. 
Les femmes ! 
C'est beau une femme qui capte la fragilité d'un homme. 
Je reste cloué. Et alors elle se montre plus inquiète, presque intimidée par le face à face : ma fragilité de roseau contre sa force de chêne. 
Je ne sais pas ce que j'ai envie de faire, ou de ne pas faire. De dire, ou de ne pas dire. 
Mes yeux s'humidifient, je sens les larmes monter. Les siens d'yeux interrogent. Se font résistants. Mais elle finit par céder d'une voix planitive:
- T'as perdu quelqu'un ?
- Oui, l'amour de ma vie...
- Elle est morte ?
- C'est tout comme... 
Il y a eu le silence, elle soutient ma peine autant qu'elle peut. Mais ne dit rien. 
Je sens une forte oppression et je tente de basculer dans l'humour:
- Ou plutôt c'est moi qui suis mort... ha ha...
Elle ne goûte guère à cette intrusion burlesque qui rompt le charme et la magie des regards. Des présences. 
Elle se tait, comme quand on marque une minute de silence. Puis finit par me ramener à elle. Et ce faisant à moi-même:
- Non, non. Il y a un mort dans tes yeux...
J'évacue son accusation:
- Ah non! Personne !
- Personne?
Elle envoie son regard vers la mer, qui n'en finit pas de vouloir jouer avec nous de ses va-et-vient. Comme un chiot. 
Elle replonge dans le silence. 
Longtemps. 
Mon regard tente vainement de suivre le sien. Le sien qui fait d'elle soudain une absente. Une absente à moi. Et peut-être à elle-même. 
Il commence à faire noir dans ma tête. Mes esprits glissent sur une pente tourmentée. La perdition... 

Sans doute sent-elle cette perdition qui commence à s'emparer de moi. Elle me vient en aide:
- Je sais ce que c'est de perdre quelqu'un de très très cher. Il reste toujours dans nos yeux...
Je regarde ses yeux, j'y vois la mort. Ou plutôt le chagrin laissé par la mort de quelque sien. De quelque cher à son coeur. Et à son âme. 
Je suis bouleversé par la profondeur de son regard. L'univers entier s'y démène comme il peut. 
Elle vérifie que je suis en harmonie avec elle, et balbutie dans un murmure à peine audible:
- J'ai déjà perdu un enfant... 
C'est alors que les choses me reviennent. Et me foudroient comme la foudre qui avait consumé ce vieil arbre esseulé sur le talus de mon enfance. Ou le tonnerre qui assourdisait mes oreilles d'enfant dans notre hutte, qui risquait à tout moment de prendre feu, elle aussi, de la même foudre...
J'ai honte. 
J'ai honte d'être là...
J'ai honte d'avoir oublié...
J'ai honte de le lui dire...
Sa voix se fait douce pour me secourir, me rassurer: 
- C'est récent ?
- Non, c'était il y a très longtemps. J'ai perdu un enfant... et j'ai honte de l'avoir oublié quand tu m'as posé la question...
Elle me prend la main, et la caresse du dos de la sienne. Une main comme une main de parente, là-bas dans les temps de préhistoire, comme elle a dit hier ou avant-hier:
- T'as pas à avoir honte, tu sais, il est encore présent dans tes yeux...
Je suis rassuré, j'ai moins honte. Je serre sa main comme quand je m'agrippais à la main de ma mère. Ou de ma grande soeur. Ou de n'importe quelle main de n'importe quelle femme qui me ramenait chez moi, au soir tombant par surprise, les jours d'hiver... et de faim...
Elle est là, de toute sa présence qui m'envoûte. Mais sa voix est lointaine: 
- Moi aussi je suis toujours perdue à cause de ça... 
Je connais ce ton, un ton de regret, de refus-même. Comme si le dire, c'est l'avouer définitivement. Et comme si l'avouer, c'est le faire mourir à nouveau...
Une mort toujours recommencée...

Elle se lève. Elle n'a plus de mots, plus de regard. Mais elle s'accroche à l'instant avec un pragmatisme maternel. Et marocain. Elle me rappelle qu'il est temps d'aller manger. Je fais non de la tête. 
Elle se tait encore. 
Longtemps. 
Puis elle me prend la main, sa main est ferme et douce à la fois: 
- Viens chez moi, il me reste des sardines d'hier, à griller...
Nous marchons en silence. 
Soudain, sa voix se fait inquiète:
- Ah mais c'est pas rangé chez moi, hein...
Je ne dis rien. Je reste muré dans mon mutisme. Mais tout de même, sa remarque m'arrache un petit sourire. Qu'elle cueille aussitôt en frottant ses hanches contre moi, cahin caha. 
Comme pour me rassurer. 
Me consoler. 

Puis soudain nos téléphones se mettent à brailler en même temps. Elle sort le sien. Elle met une main sur sa bouche pour écraser un rire, et me montre le message. Son écran lui demande d'envoyer le code d'accès au mien. Elle appuie sur ok et làche d'une voix riante:
- Ben voilà, on est ensemble maintenant! 
Elle rit d'un rire enfantin, presque forcé. Puis elle s'arrête, me dévisage de haut en bas. Et me lance d'une moue aussi moqueuse que menaçante: 
- Hé, tu viens chez moi d'accord, mais pas pour ce que à quoi tu penses, hein... 
- Je pense aux sardines...
Un rire éclatant explose d'elle, et vide sa gorge de tous ses postillons. Un obus de chewing-gum me rate de peu. Ça la fait plier de rire. Et tout tombe d'elle: son téléphone, son chapeau que le vent menace d'emporter, et son sac à main qui perd quelques tubes de rouge à lèvres et de poudre. Et un porte-monnaie plein à craquer. Qui craque.
Elle me fait signe de récupérer son beau chapeau qui s'éloigne dans la poussière. Mais je ne bouge pas, je me tiens le plus droit possible. Je bombe même le torse en guise de vengeance, comme pour lui signifier que c'est bien fait pour elle. 
Elle finit par tout remettre en ordre, et me foudroie d'un regard aussi amusé que câtin:
- Toi mon salaud, tu vas me le payer... ha ha... 
- Quoi? Plus de sardines?
Elle rit de bonheur. Et son bonheur me postillonne dessus, pour son plus grand bonheur. 
C'est très beau une femme qui rit.
Qui transcende le chagrin. 
Elle est belle, très belle. Une femme qui rit est toujours belle.
Je ris aussi. 
Nous sommes pris d'un fou rire. Et les passants nous scrutent de regards étonnés. 
Nous en rions encore...
Je finis par lâcher:
- J'ai envie d'aller à Imessouane... demain ou après-demain...
- Je te dirai...


Sidi Kaouki, octobre 2018
Mustapha Kharmoudi
Ecrivain - Besançon






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